Ce journal devenu de plus en plus celui d’un ex-apprenti libraire – ayant arrêté mon activité éditoriale et de fabrication de livres – m’incite à l’ouvrir un peu à des thèmes qui peuvent m’être chers.

Même si ces dernières années je n’ai côtoyé qu’à la marge ce qu’on appelle un peu rapidement le milieu éditorial et littéraire, il m’est permis d’affirmer qu’il ne se caractérise guère par la curiosité, peu par l’accueil, et paradoxalement ne fait pas grand cas de la liberté d’expression. Il est certainement plus ouvert que le milieu villageois du Pays de Caux décrit par Maupassant, mais sans doute moins qu’une nuitée d’un centre de tri postal en banlieue parisienne. Bref, c’est un milieu moyen, presque quelconque, parmi tous ceux que l’on peut côtoyer, sans reliefs particuliers ni défauts notables. Un milieu presque insignifiant.

Ne voyez aucune aigreur dans ce préambule, c’est finalement assez réjouissant, si d’aventure vous ne le connaissiez pas, de savoir que vous ne perdez rien de décisif. Et puis, il fallait bien que j’aborde le sujet qui m’importe par un bout, j’ai choisi celui-ci.

Liberté d’expression, curiosité et accueil symbolisent assez bien l’attitude que nous pourrions avoir vis-à-vis de personnes qui chez nous, là où nous vivons, demandent refuge, à s’exprimer et à vivre. Je suis atterré par notre attitude pusillanime collective concernant la situation actuelle où des murs s’érigent en Europe, comme un véritable rideau de fer, pour empêcher l’accueil de personnes aux abois fuyant une guerre dévastatrice : je pense ici plus particulièrement aux Syriens qui frappent à nos portes. Que l’accueil de 10 000 Syriens sur le territoire français entre 2011 et 2015 puisse faire que l’État se proclame « La France, pays d’accueil pour les réfugiés syriens » a de quoi faire frémir quand on sait qu’une famille syrienne (parents et 2 enfants) dans chaque commune française représenteraient plus de 140 000 personnes. Ne serions-nous pas en mesure de les accueillir facilement et bien ? Serions-nous une nation si pauvre et sèche ?

France pays d'accueil - sic

Notre histoire assez récente, si « notre » est la France, montre que l’accueil de réfugiés qui n’était pas toujours à bras ouverts fut plus généreux que ça : sans doute un million de personnes en 1962 fuyant l’Algérie (pieds-noirs, juifs et musulmans), quelques-unes de celles-ci font partie aujourd’hui de ma famille proche. Et l’exode de 1940, où des millions de fugitifs (on avance les chiffres de 8 à 10 millions) vont, dans un méli-mélo indescriptibles et la peur aux trousses, fuir l’avancée des troupes allemandes. Une bonne partie d’entre eux resteront en zone « libre » pendant 5 ans et plus. Ils se fait que mes parents adolescents alors, par le jeu d’une frontière éphémère, furent l’un du camp des exilés, l’autre de celui des accueillants ; je le sus de bonne heure. L’époque fut redoutable, elle fut celle où les principaux éditeurs (Hachette, Gallimard, Grasset...) dressèrent la liste des ouvrages à proscrire et à retirer de la vente, la proposèrent aux autorités allemandes ; elle prit le nom de leur ambassadeur Otto Abetz. Ils le firent un mois avant l’entrevue de Montoire, celle où Pétain rencontre Hitler, où la France entre dans la collaboration, quatre semaines donc après ses principaux éditeurs.

Nulle angélisme de ma part concernant la qualité humaine des réfugiés, elle doit épouser toute la variété des qualités que nous connaissons bien, celles qui nous animent, celles de nos proches. Des salauds, des lumineux, des salauds lumineux et de ternes affables…. Mais un peu de curiosité, le sens de l’accueil nous incitent à ouvrir grand les bras quitte à apprécier les personnes que nous accueillons ou à les critiquer. Notre accueil n’est pas une contrainte, mais une liberté, et de l’exprimer.

soutien karasani

De mon village j’écrivais, ici, il y a cinq ans ceci : « On s’installe dans une petite ville, non loin de son étang, on est charmé par l’accueil. Il est, à force d’habitudes – parce que nous sommes aux Marches –, devenu spontané chez les personnes qui vivent ce lieu. Nous sommes tous de passage, nous le savons. Certains depuis quelques générations, d’autres – comme cet apprenti libraire – depuis une année. Nous savons vite qu'ici l'entraide, l'échange sans souci d'un retour, est vivante, évidente. Elle accompagne ces bonjours qui rythment nos pas sans même savoir vraiment à qui nous les adressons. Juste dire par un hochement de tête, un sourire, une mimique ou un claquement sonore que nous ne sommes pas les ombres d'un décor où il faudrait se fondre et s'enfouir. Oh ! Rien d'idyllique : nous avons nos bisbilles et nos fronts froncés aussi, quelques esclandres qui habillent nos tragédies intimes lorsque le chant mue. Mais il y fait bon vivre, avec mesure : nous jouissons de ce luxe là.

Et puis voilà. Voilà que ce qui nous est profondément étranger nous rattrape. Une mécanique politique, administrative & judiciaire, mais surtout anonyme et étrangère, décide d’extirper de cette petite ville – leur lieu d’accueil et de vie – deux enfants, leur père et leur mère. »

Je pourrais aujourd’hui encore l’écrire, la description de Saint-Aubin-du-Cormier me semble toujours fidèle, une autre famille de même composition est aujourd’hui menacée ; les Karasani : Lirie, Artan, Gentian et Klédian. Ces Saint-Aubinais parce que d’origine étrangère – ils ont fui une deuxième fois l’Albanie en 2012 pour se réfugier en France et choisirent assez rapidement Saint-Aubin-du-Cormier comme lieu d’accueil puis de vie – sont aujourd’hui menacés d’expulsion. Pourtant, et ce n’est pas le moindre paradoxe, ils sont bien insérés dans la vie de la commune et appréciés comme rares peuvent l’être d’autres habitants. Les premiers témoignages collectés par le collectif de soutien à la famille Karasani en apportent chaque jour la preuve (même quelques bisbilles clochemerdesques sont mises pour l’occasion sous le boisseau).

Alors, vous qui lisez ce billet, n’hésitez pas à prendre connaissance de la page de soutien à la famille Karasani en cliquant sur ce lien : https://www.facebook.com/1603117173337967/, et de l’accompagner si tel est votre souhait. En attendant, je vous recopie mon témoignage :

« Habitant Saint-Aubin-du-Cormier depuis 6 ans, j’aime non pas y loger, mais y vivre, en particulier dans ses accueillants communs (rues et places publiques, sentes et jardins, lieux de spectacles, etc.).

Mes goûts me portent plus particulièrement vers certains lieux, je citerai ici la médiathèque où j’y ai pris une petite place de bénévole tant l’endroit est propice à la découverte et à la lecture ou, à défaut, à l’emprunt de livres. Comme un peu dans toutes les bibliothèques publiques, les visiteurs sont le plus souvent d’âge mûr, ou de tout jeunes enfants accompagnés d’un de leurs parents. Plus rares les adultes happés par leur vie professionnelle et exceptionnellement de jeunes adolescents qui ont d’autres centres d’intérêt.

J’y vois pourtant régulièrement un jeune homme, accompagné de son petit frère, furetant dans les étagères, curieux de tous les trésors qui s’y nichent. Cela me réjouit. Je n’ai appris qu’aujourd’hui que ces jeunes Saint-Aubinais, intéressés par notre culture commune, se nomment Gentian et Klédian ; qu’ils pourraient nous quitter non parce qu’ils le voudraient ou pour suivre les aventures professionnelles de leurs parents, mais parce que ça leur serait imposé pour une histoire de papiers. J’apprends aussi aujourd’hui que cette femme qui veillait sur eux au loin, leur mère, s’appelle Lirie et parce que cette Saint-Aubinaise serait d’un pays étranger, elle risquerait de ne pas le rester.

Un autre lieu où j’aime flâner, le faire visiter à des amis de passage, venant parfois d’un pays lointain, est notre Jardin médiéval mis en valeur par l’association Ragoles & Béruchets. Tous les mois environ, un chantier participatif des membres de cette association cisèle ce jardin, lui donne vie, le propose aux passants curieux de ses charmes. Je mets rarement la main à la binette, mais aime serrer celles plus rugueuses de membres de l’association qui s’échinent en souriant. Quelques échanges verbaux et chaleureux. Parmi ceux-là, il est un homme discret qui met en valeur ce jardin communal. Nous échangeons souvent de brèves amabilités avec une économie de mots. Je n’apprends qu’aujourd’hui que ce Saint-Aubinais dur à la tâche s’appelle Artan qu’il s’agit du mari de Lirie et le père de Gentian et Klédian.

Et je découvre aujourd’hui par la voie du collectif de soutien à la famille Karasani l’extrême détresse qu’ils ont pu vivre ces 14 dernières années, avec un moment de répit depuis qu’il sont, comme 3 600 d’entre-nous, Saint-Aubinais. Et l’incertitude qui plane aujourd’hui sur eux : celle qui pourrait les arracher à leur lieu de vie, de relations sociales et d’étude pour les replonger dans des années de détresse.

Pour quoi ?

Christian Domec, le 9 mai 2016. »

Soutien à la famille Karasani