Un chant.
Un chant d’amour.
Un chant à plusieurs voix, mais toujours ce timbre clair comme les yeux de celle qui porte ces voix. Une voix, un amour – des amours :

Pour Fatima...

Cette femme qui sourit comme souvent le font celles qui ont traversé la dureté de la vie avec l’espoir d’avenirs meilleurs ; ceux qu’elle aura en vieillissant sur cette terre niçoise se déversant dans notre mer ; ceux qu’elle défriche avec ses enfants qui, après parfois quelques errements adolescents, semblent vivre pleinement ; ceux qu’elle devine dans la transcendance où la mort, celle que nous connaissons par celle des autres, ne serait pas définitive ; Fatima est musulmane en sa foi et ces avenirs.

Cette mère exigeante mais juste qui explique patiemment un interdit, mais ne s’interdit pas d’embrasser celle ou celui qu’elle a grondés. Ils sont sept et bien vivants, alors il faut sévir parfois pour que la vie commune soit épanouissante pour tous.

Cette audacieuse, qui quittera son petit village de l’Atlas pour accompagner son mari et traverser la Méditerranée pour rejoindre un pays d’adoption où tout est à découvrir, la langue, les mœurs, les gestes, les feux rouges, les ascenseurs, les autres et leur diversité : Nice niçoise, italienne, française, celle des rapatriés d’une guerre qui n’en eut pas le nom, celle de ceux qui tentent un autre avenir. Aventureuse de s’occuper jour après jour du ménage – celui qui nettoie les reliefs poussiéreux ou fétides de ceux qui dédaignent s’en occuper ou n’ont plus la force pour le faire – pour ensuite s’occuper du sien, sa famille.

Celle qui se souvient, et n’oublie pas son passé. Elle retourne, comme en pèlerinage, chaque année lorsque c’est possible, avec toute la famille dans son village de montagne, perdu et sans cesse retrouvé. Vivre pleinement et intensément sa vie à Nice, mais ne jamais oublier et garder les liens avec ses proches, là-bas dans la montagne et les faire connaître à ses enfants pour qu’ils n’oublient pas même s’ils n’y furent pas nés.

Hanane Charrihi

Pour la France...

Ce pays où celle qui chante ses amours est née, comme ses frères et sœurs, sauf le plus grand arrivé à Nice, tout petit.

Ce pays dont elle s’empara de la langue – sa langue, le français – jusqu’à écrire ce livre, ce chant, elle qui a fait pourtant des études plutôt scientifiques. Mais la langue et ses variétés ne connaissent pas les études qui l’enseigne, c’est ce qui fait leur vie.

Ce pays qui, malgré tout, garde toujours ce parfum de liberté, où l’on peut vivre, chichement parfois, en se parant, en se comportant socialement, en vivant comme on l’entend. En exprimant sans grande restriction toutes les pensées qui peuvent nous traverser, même les plus saugrenues. S’exprimer librement n’empêche pas les frustrations, mais permet au moins de les dévoiler.

Cette liberté si chère à notre « chanteuse » Hanane qui sait qu’elle s’use seulement si l’on ne s’en sert pas.

Ce pays qui permet de côtoyer les autres, notamment à l’école, tous les autres. Sauf lorsque nous érigeons nous-même une cloison ou n’osons franchir celle bien fragile qui nous en sépare.

L’amour que Hanane Charrihi porte à son pays, à sa langue a des accents patriotiques qui vont bien au-delà de ceux que la plupart des habitants de ce pays expriment (dont moi-même pour ne rien vous cacher).

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À ces deux voix, Hanane Charrihi en entremêle deux autres, celle du souvenir de ses parents, ce village lointain où les mœurs sont si différentes, mais les cœurs si proches, celui qu’elle découvrira chaque année dans ses lentes évolutions. Et une plus forte, plus profonde, cette foi transmise par sa mère et son père, que l’on appelle musulmane et ses cinq piliers dont – outre le premier qui la fonde – rappelle à Hanane qui s’en souvient très bien qu’il faut veiller à plus pauvres et plus malheureux que soi quitte à se priver pour qu’il sourie. Ce que nous appelons souvent, suivant nos humeurs vocales : fraternité ou solidarité.

Ce chant naquit dans la douleur.

L’amour pour Fatima, la femme, la mère, l’aimante, la ferme, l’attentive, la pieuse, la ménagère, la souriante parce que l’espoir est toujours là, vit, vit pleinement, vit peut-être de plus en plus profondément. Vit dans le cœur de son mari, de ses enfants, dans celui de Hanane et de son chant.

L’amour vit.

Fatima est morte, arrachée à la vie, déchiquetée par un poids lourd, camion fou conduit par un homme déterminé à tuer, tuer, tuer, tout massacrer sur son passage, ce 14 juillet 2016, sur la promenade des Anglais, à Nice*.

Merci Hanane Charrihi pour ce chant d’amours « Ma mère patrie », où la tristesse et l’émotion ne masquent pas et au contraire révèlent une pensée claire, tournée vers notre avenir commun.

« Ma mère patrie » de Hanane Charrihi et Elena Brunet, éd. de la Martinière, 2017.

(*) Massacre massif (86 personnes assassinées, près de 500 blessées). Et la suite... Mais ça tout le monde le sait ou presque.

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PS : lorsqu’en novembre dernier j’ai demandé à Hanane Charrihi, après quelques hésitations – pouvais-je la distraire de son deuil ? – si elle voulait bien écrire un poème en soutien à la famille Karasani. Elle me répondit : je ne suis pas poète, mais je vais voir ce que je peux faire. Quelques minutes plus tard, je lisais ce poème qu’elle venait de m’envoyer...ému j'étais :

« Ma patrie la France ou l'Albanie

Lorsque j’observe les vagues sur la côte bretonne
Je me demande sans cesse ce que mon cœur chantonne
Je perçois un attachement à cet horizon
Mais certaines veulent me détacher de ma vision
Le plus important est dans le cœur
Du moment qu’on sent un peu de chaleur
Cela suffit pour choisir son pays
Comme moi la France ma patrie »