[depuis la mise en ligne jour après jour du Souvenir de personne de Cécile Fargue, je lis avec délectation les « à suivre » de Cécile Delalandre, comme un écho discret au texte, je les regroupe ici, en espérant par leur exposition n’en pas tarir la source]

Prévert a tout dit... et Cécile dans ce préambule prouve.
On sait déjà en lisant ces premières pages qu'elle va nous ouvrir son dedans.
Sauf qu'on sait aussi que l'exercice est difficile souvent même impossible... Est-ce que les mots suffisent ?
Quoiqu'il en soit, on sait d'emblée qu'on a forcément envie de continuer à l'accompagner dans la promesse qu'elle s'est faite à l'orée de ses quatorze ans: non pas réparer mais redonner vie et dignité à un être que la société a nié jusque dans la mort.
Est-ce à lui, à elle, à notre monde qu'elle va s'adresser? Qu'importe on devine qu'elle va nous livrer son dedans et ce "Personne" en fait aussi partie.
... et Prévert le sait.
Et voilà, déjà, elle nous entraîne...
Par le truchement d'un effet qui se révèle très cinématographique, la narration du flash back est si prégnante que ce retour dans le passé en devient présent.
Nous suivons cette petite fille courant, affolée, essoufflée, désespérée, impuissante et perdue au milieu de ces allées de graviers blancs. La rage, la colère et cette vague impression de néant qui l'envahit nous contamine. Nous sommes cette petite fille...
"Il y a des conversations souterraines qui n’en finissent jamais."... dedans, encore.
Sur l'allée de graviers blancs, sous les cyprès, l'hier et l'air de lui lui reviennent comme pour mieux combler ce vide trop soudain, trop brutal, trop insoutenable.
Et, toujours dans son dedans, Cécile fait habilement intervenir le troisième personnage, peut-être le plus essentiel : le mot !
Un mot, des mots, ses mots, ceux qui prennent chair dans la voix de Sébastien.
"J’ai toujours été sensible aux voix, à ce membre de plus qui nous pousse lorsque l’Autre se fait soudain trop éloigné. Et bien plus que les écouter, j’aime les regarder."... comme une personne Magnifique !
Le "mot" est là, sera là tout au long, tout au dedans de leurs cathédrales où les ailes du désir fou d'un amour sublimé sur l'auréole de deux âmes encore pures, continuent de battre...
... et la petite fille se fait femme le temps d'emprunter à Brecht, une ombre de distanciation pour lui avouer, nous avouer, qu'aujourd'hui encore elle reste pleine de ces miracles...
"La mort n’a pas fait de moi ta veuve. Je ne le serai jamais. Je suis notre descendance."
Il a fait ce qu'elle était, ce qu'elle est devenue... ce qu'elle demeure toujours...
... et en le faisant être, elle devient à son tour.
Et puis, zoom avant sur un miroir encore flou. A cet âge là, on le traque, on le cherche, même si comme dans un Versailles, on a devant soi une galerie des glaces toujours offerte.
...Une quête de soi sur un étang de narcisses, quand bien même le narcisse a pétales de chrysanthème.
Et c'est d'abord dans la réverbération sonore que sa quête trouvera la clef : Le mot, la voix encore !
Alors Cécile , la petite fille, se fait renard devant son petit Prince et décide ainsi de l'apprivoiser...
A demi-mot, pour commencer, son petit prince va lui confier ses "gare au loup !" ...
Un loup qui a des dents comme une bête humaine qui chaque jour, avale des gens qui vont et reviennent... Lui, ne peut que regarder, impuissant, car la grosse machine l'a laissé sur le bord de son rail comme une épluchure d'âme abîmée.
... "tu pouvais alors à ton tour t’en aller, même si tes voyages à toi désormais ne se résumaient plus qu’à marcher jusqu’au bout de la voie et, dans les toilettes, piquer ton bras. C’était ça, rentrer chez toi."
est-ce cette désespérance qui a piqué le miroir de la petite fille ? quoiqu'il en soit, elle a, on a, déjà compris qu'elle l'accompagnera sur le quai de sa gare, quitte à le suivre jusqu'au bout de son abîme à lui.
Encore une fois, les mots de Cécile Fargue , au-delà des images fortes qu'ils suscitent, transcendent nos âmes.
"L'artiste romantique doit se transcender. Il lui faut être plus qu'un
créateur. Il lui faut être la conscience de la nation, un prophète, une
institution sociale."
Andrzej Wajda
La petite fille Cécile a déjà cette conscience là.
Travelling latéral des quais à la petite place sur une prise de conscience qu'aurait trouver sa flamme dans un banal "époussotage" de manche... ou comment allumer la lumière sur un frère, des frères.
L'auteur a-t-elle pensé son roman comme des plans séquences, ou ces derniers se sont-ils imposés à elle naturellement, inconsciemment? Quoiqu'il en soit, Cécile nous plonge visuellement très habilement dans le cheminement de son dedans d'enfant qui s'ouvre à cette rencontre sans qu'il apparaisse "souvenir".
En cela aussi, l'on reconnait le talent de Cécile Fargue : la construction de son récit a ainsi le pouvoir d'octroyer à son histoire, l'adhésion, l'identification, voire la communion avec le lecteur.
Entre le vernis amical et ce regard si plein de vagues, la petite fille reconnait brusquement ce qui depuis toujours bat dans ses entrailles, dans son dedans bien qu'elle l'ait ignoré jusqu'à ce jour de fin de vacances.
Rien d'étonnant alors à ce qu'elle se penche vers ses yeux, "des yeux comme je n’en avais jamais vu et où brusquement, violemment, je voulais être vue."
.. et de vacance, en elle, il n'y en aura désormais plus.
(à suivre…)
(photo de Patrick Subotkiewiez, licence creative common)