Journal des penchants du roseau

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lundi 12 juillet 2010

La Chèvre jaune - XII - seul en face d’un homme couvert de sang

Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le très-illustre seigneur Zefirino, unissant le pouce et l’index de sa main droite couverte de bagues, adressait à don Polyphême ce raisonnement plein de logique :

– Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l’honneur de m’écouter : Dans toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associés, les services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui revient dans les bénéfices. Je ne refuse point de vous admettre au partage égal avec les cavaliers que je commande, si vous réussissez à me prouver que vos gains sont aussi considérables que les nôtres. Mais, je vois avec peine que votre société ne tient pas de registres de ses opérations. Vous ne m’offrez, par conséquent, que des suppositions, des probabilités et des évaluations approximatives, au lieu de calculs certains. Vos captures sont importantes, j’en conviens ; mais elles sont rares. Vous n’avez pas tous les jours des Anglais à dévaliser. Le vice de votre industrie est précisément ceci, qu’une opération avantageuse entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de vous cacher ou de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mêmes lieux, et nous finissons par en connaître toutes les ressources. La ville nous fournit un revenu constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons en frères avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services à venir ; car vous êtes aujourd’hui sans emploi. Il faut que vous consentiez à exercer avec nous à la ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un coup de main sur les grandes routes, lorsqu’il en sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups de bâton et effusions de sang, ne vous sont pas étrangers. Je ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l’intérêt général, à cette branche de notre commerce.

Pendant ce discours, don Polyphême tirait sa barbe et ses moustaches d’un air d’impatience :

– Ce n’est pas, répondit-il, la science ni l’habileté qui nous manquent ; mais bien la volonté de couper des jarrets au coin des rues. Nous avons tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non pour de l’argent. Si les gens de la ville n’ont pas le courage de tuer eux-mêmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux ; je ne veux point me charger de cette besogne-là.

– Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l’utilité de cette industrie. Ce n’est pas tant l’argent que la considération et les bons procédés qu’on y gagne. Du temps de nos pères, ces services-là étaient d’un immense profit ; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd’hui on défigure un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de six ducats ; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prête-moi un doigt de ficelle, et je te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c’est ainsi que nous trouvons de l’indulgence dans les cas malheureux, des yeux fermés où il serait funeste de les voir s’ouvrir, et la potence vouée au célibat quand nous lui fournissons cent occasions de nous demander en mariage ; tandis que vos seigneuries vivant dans les bois, n’ayant point d’amis, ne rencontreront jamais que des soldats armés, une police intolérante et des juges sévères.

– Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant la tête.

– Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L’ordre le plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y verrez que la rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. À moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on ne nous inquiète jamais pour ces petites opérations. Les vols dans les maisons de campagne non habitées ne nous attirent pas non plus de désagréments. Ceux à main armée ou par escalade, et à la ville, donnent lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu’à de longs intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à la page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades, ne vous en faites pas un monstre ; ce sont des choses rares, et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple :

« Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l’an dernier, une demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par l’amour, jouissait d’un bonheur sans mélange ; mais il n’est pas de félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu’elle n’a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrité, s’est retiré à Naples, en déclarant qu’il reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d’une manière ou d’une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu de satisfaire l’époux offensé, afin de l’obliger à un rapprochement. Ils sont venus me trouver ce matin même, et ils m’ont dit en pleurant : « Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés pour la vie ; voilà un scandale public, une maison entière dans les querelles et dans les larmes : vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c’est le prix du tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n’est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu de chose, on doit encore se louer de sa modération. » Qu’auriez-vous répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande ? »

– Par Bacchus ! s’écria don Polyphême, j’aurais répondu : Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m’a point offensé ; mais je vois bien que j’aurais fait une faute en répondant ainsi.

– Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino ; moi qui sais mon monde, j’ai répondu au contraire qu’on pouvait écrire à l’époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu’avant le soleil de demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux familles entières parmi nos amis et protecteurs.

– Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s’inclinant, et je commence à goûter votre système. C’est de la fleur de politique. Je n’ai plus d’objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l’intérêt général.

– Je vais vous en fournir l’occasion. Pour administrer la taillade en question, j’ai besoin d’un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix heures par la porte Felice, en revenant du jardin de la Flora, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L’étranger ne manquera pas de s’arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer notre mot d’ordre : Ave Maria.

– Tu as entendu, Cicio ? dit Polyphême ; tout à l’heure tu vas entrer en fonction.

L’édifiante conversation que notre héros venait d’écouter était de l’hébreu pour lui. Ces enfantements de la civilisation dépassaient les bornes de ses faibles connaissances. Il comprit vaguement qu’on allait employer ses services et les talents de l’innocente Gheta dans un attentat contre la personne d’un étranger ; mais il ne devina pas toute la gravité de l’expédition. Le mot de vengeance, qu’il avait remarqué dans ce discours, lui avait rappelé sa vieille mère, dont l’âme irritée demandait du sang ; ceux de guet-apens et de taillade sonnaient moins agréablement à ses oreilles novices ; mais lorsqu’il vit don Polyphême revenir de ses scrupules, il jugea qu’apparemment l’homme aux sous-pieds avait puisé dans la raison et la morale une bonne réponse à ce cas de conscience. Cicio suivit donc machinalement l’opinion de son capitaine, et déclara qu’il était prêt à obéir au commandement. Don Zefirino lui caressa le menton d’un air de protection affectueuse, lui fit compliment de sa jolie figure et lui promit l’avenir le plus brillant. Le chef des voleurs citadins regarda ensuite l’heure à sa montre d’argent :

– Il est temps, dit-il, de nous préparer à notre petite opération. Que chacun de vous soit à la porte Felice dans un quart d’heure. Vous vous y rendrez par des chemins divers. Maître Ignace conduira le jeune Cicio et sa chèvre. Le Bicco ira monter la garde à la Flora, pour y épier l’étranger et nous avertir de son approche. Aussitôt après le coup, éparpillez-vous comme des mouches... Où donc est mon temperino ? Sang de la madone ! je n’ai pas mon temperino !

Don Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin une espèce de scalpel à manche de corne, parfaitement aiguisé.

– Le voici, reprit-il, je l’ai trouvé. Vous voyez, seigneur Polyphême, que cet ustensile n’a rien de terrible. C’est une pièce fine à mettre sur la toilette d’une petite maîtresse. Venez avec moi. Je vous donnerai le divertissement d’une taillade lestement servie.

Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphême et l’entraîna hors du cabaret. Maître Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un à un, et toute la bande peu chrétienne se répandit dans les rues tortueuses du Borgo.

De huit à dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient habituellement respirer la brise de mer au joli jardin de la Flora, et sous les tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est élevée au milieu de la promenade publique, pour la musique de la garnison. Les équipages, les toilettes et la beauté remarquable des femmes de Palerme font de cette promenade un lieu de délices, où les œillades et la galanterie vont grand train, car le climat de la Sicile met l’amour en possession de toutes les cervelles.

La soirée était magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine et brillante, répandait sa lumière argentée sur le feuillage verni des orangers. La musique jouait des morceaux extraits des opéras de Bellini, ce maëstro charmant que la Sicile est fière d’avoir produit.

Il était neuf heures et demie lorsque Cicio vint s’installer avec sa chèvre savante près la porte Felice. Les brigands ne tardèrent pas à paraître. Ils arrivaient l’un après l’autre par des rues différentes, et feignaient de ne point se connaître. Un cercle nombreux se forma autour du petit chevrier, et don Zefirino fit signe à notre héros de commencer la représentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit à danser la saltarelle ; mais il n’avait pas sa souplesse accoutumée. Sa respiration était brève et son cœur tout gonflé. Quant à l’innocente Gheta, comme elle ne se doutait point des mauvais desseins des brigands, elle dansait de bonne grâce, et les applaudissements ne lui manquaient pas.

À dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs nonchalants s’arrêtaient à regarder la chèvre jaune par dessus les épaules des voleurs, et rentraient ensuite dans la ville par la rue de Tolède. Cicio se troublait davantage à mesure que l’instant fatal approchait. Parmi les spectateurs, il aperçut les gros traits de don Polyphême bouleversés par l’inquiétude. Le petit chevrier commençait à comprendre qu’il se perdait à demeurer parmi ces coquins. Cependant il n’y avait plus à reculer. Bientôt arriva le bandit appelé Bieco, précédant de quelques pas un jeune homme qu’on reconnaissait à son air pour un Français. Le signor aux sous-pieds tira doucement de sa poche le temperino. Tout à coup l’un des brigands heurta violemment l’étranger, comme par maladresse. Cicio vit la main ornée de bagues de don Zefirino passer rapidement devant le visage du jeune homme ; il entendit un cri perçant et une imprécation prononcée dans une langue qu’il ne connaissait pas. En un moment, la troupe entière des spectateurs s’évanouit, et Cicio se trouva seul en face d’un homme couvert de sang.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mardi 6 juillet 2010

La Chèvre jaune - VIII - plusieurs feux allumés sur les montagnes

Don Trajan avait achevé les préparatifs de départ. Sir William avait enfourché son mulet et prenait déjà les devants. Sir George, grimpé sur une chaise, mettait un pied dans la lettiga et le retirait aussitôt, craignant qu’un mouvement des mules ne le fît tomber avant qu’il pût s’introduire dans cette boîte. Il maugréait entre ses dents contre cette façon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait en pensant aux chemins de fer et aux routes à la Mac-Adam. Don Trajan mit fin à ses hésitations en le poussant dans la lettiga comme un paquet. Le vieux muletier souleva ensuite Angélica par la taille, et l’installa, sans dire mot à la seconde place, en face de l’Anglais stupéfait de tant de hardiesse. Un coup de perche dans le flanc des mules et le hura ! de Trajan firent partir l’équipage.

Il faut avouer que la lettiga est un véhicule peu agréable ; si les deux mules qui la portent ne marchent point au même pas, il résulte de ce défaut d’ensemble un double mouvement d’oscillation que tout le monde ne peut pas endurer. En outre, si l’une des mules vient à tomber, il y a beaucoup de chances pour que la boîte s’échappe de ses deux supports, et ce déraillement n’est pas sans danger quand il arrive au bord des précipices ou des torrents ; cependant, les accidents sont rares, grâce aux jambes excellentes des mulets et à l’expérience des guides. L’Anglais fut d’abord distrait de son indignation par la brusquerie du départ et le ballottement de la lettiga ; mais à la porte de la ville, sir George sortit sa tête par la portière et appela de toutes ses forces son compagnon de voyage. Il se plaignit amèrement de l’audace de Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans permission. Sir William, transporté de fureur à cette découverte, se tourna vers le muletier en le menaçant de sa canne.

– Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donné une place dans cette lettiga ?

– Regardez donc, répondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse, et dites un peu si vous n’êtes pas fortuné de voyager dans cette compagnie-là ?

– Il n’y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tiennent, reprit l’Anglais ; nous avons payé, il nous faut la lettiga entière.

– Signor, répliqua Trajan, ne vous fâchez pas ; j’ai voulu prouver à vos Excellences qu’il y avait de la place pour bien autre chose que deux parapluies et deux cannes-fauteuils.

– Vous êtes un insolent et un fourbe, s’écria l’Anglais. Nous avons payé, faites descendre cette personne.

– Comme il vous plaira, signor, dit Trajan ; mais je vous avertis que cette jeune fille nous est nécessaire. Vous vous êtes décidés à partir trop tard pour arriver aujourd’hui à Catane. Nous serons obligés de passer la nuit dans un village, ou au Fondaco della Palma, espèce de grange où l’on ne trouve pas de vivres. J’achèterai des volailles et d’autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets, dressera le couvert, tandis que j’allumerai le feu. Elle sera mon aide de cuisine ; elle changera les assiettes et vous servira le thé, car je ne pourrais tout faire à la fois ; si nous la laissons à Syracuse, vous attendrez le dîner pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un bouton de votre gilet ou si vos bretelles viennent à se rompre, la petite a du fil et des aiguilles pour raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et je sais bien ce que je fais.

– Je crois que cet homme a raison, dit sir William.

– Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la ricotta, ce fromage blanc si estimé dont tous les étrangers se régalent en Sicile ?

– J’aime beaucoup la ricotta.

– Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement ; et dans les montagnes, où nous aurons du lait excellent, elle vous préparera des fromages à vous lécher les doigts.

– George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune fille ; elle changera les assiettes et nous fera de la ricotta.

Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se contenta de lancer à sa compagne de voyage des regards sévères, où le reproche était tempéré par la pensée du fromage blanc et des assiettes changées.

Les deux routes de Syracuse à Catane, si on peut appeler routes des champs et des déserts, passaient, en 1842, l’une par Lentini et l’autre par Lagnone. Don Trajan, qui n’était pas sans inquiétude au sujet de l’équipée de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisième chemin qu’il n’eut pas de peine à improviser. C’était un moyen sûr d’échapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite caravane sur Mililli, et s’arrêta le soir dans un village appelé Bagnara, situé au-delà des marais de Lentini. À force d’industrie, le muletier vint à bout de préparer un souper mangeable. Les deux Anglais eurent la ricotta qu’ils désiraient, du vin de Marsala, des lits un peu durs, mais presque propres, et Cangia leur servit les plats et les assiettes, Don Trajan, craignant que l’ordinario n’apportât dans la nuit un ordre d’arrêter à Catane la belle fugitive, trouva les meilleures raisons pour persuader à ses voyageurs de ne pas entrer dans cette ville.

Son éloquence et sa logique démontrèrent clairement qu’il était plus agréable et plus prompt de laisser Catane sur la droite pour marcher vers Paterno et Stilla, où commencent les montagnes. Quand il eut réussi à faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de l’osteria et se rendit à la nuit hors du village. Du bout de sa perche il frappa doucement à la fenêtre d’une maisonnette couverte en chaume. Un paysan ouvrit la lucarne et demanda qui était là.

– Ave Maria ! dit Trajan à voix basse. J’ai de la pâte étrangère avec moi.

– Des gens riches ? demanda le paysan.

– Riches assez. Le bagage est copieux ; les malles sont pesantes.

– Je vais envoyer Bernardino allumer le feu sur la colline.

– N’y manque pas. Don Polyphême te gardera scrupuleusement ta part du butin.

– Dites-lui que j’irai chercher cette part dimanche à Saint-Philippe, et bonne chance !

Don Trajan cueillit des citrons sur le bord du sentier et en rapporta une provision à l’osteria, afin d’expliquer la courte absence qu’il venait de faire. Les deux Anglais, aux prises avec le Marsala, causaient ensemble sur un banc de bois, et Cangia dormait dans la chambre de la fille du cabaretier. Vers neuf heures du soir, Trajan vit plusieurs feux allumés sur les montagnes dans la direction de Stilla ; il souhaita une heureuse nuit à ses voyageurs, et se coucha dans la mangeoire de ses mules, où il s’endormit bientôt d’un sommeil à faire envie au plus honnête homme du monde.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

vendredi 2 juillet 2010

La Chèvre jaune - VI - la guerre, la guerre !

Dona Barbara commençait à s’inquiéter de l’absence de son fils ; elle attendait devant sa maison, lorsqu’elle vit accourir Cicio suivi de la fidèle Gheta.

– Partons, dit le petit chevrier ; ne perdons pas une minute. Je viens de rencontrer près de la porte Ferdinanda l’ordinario qui apporte de Noto l’ordre de nous arrêter. Prenez les devants. Montez dans l’Etna. J’ai une lettre de recommandation d’un bon moine Bénédictin ; n’oublions pas non plus l’Ave Maria de l’honnête Trajan ; avec cela nous échapperons à l’ennemi.

– Que parles-tu de lettre et d’Ave Maria ? demanda la vieille.

– Je vous expliquerai la chose en voyageant. Ne vous amusez pas à bavarder. Je vous rejoindrai par un détour sur la route de Nicolosi, car Gheta et ses cornes d’or sont trop connues pour que je la mène par les rues.

Au milieu des discours incohérents de son fils, Barbara comprit qu’il fallait partir. Quoiqu’il lui parût incroyable que la justice pût l’atteindre à quinze lieues de distance, la pensée du meurtre de l’ordinateur lui revint à l’esprit, et la vieille jugea prudent de s’éloigner encore de quelques milles. Tout en murmurant elle se mit en route, son bâton de chêne à la main. Lorsqu’elle fut partie, Cicio s’arma de sa carabine, seul meuble qu’il eût apporté de Florida ; il sortit ensuite avec sa chèvre et se cacha dans le cabaret des muletiers pour y attendre la nuit. Bien lui prit d’avoir abandonné son domicile, car au bout d’une heure deux gendarmes s’y présentèrent. Les voisins s’assemblèrent devant la porte et rirent de tout leur cœur, en voyant que le gibier s’était enfui.

– Seigneurs gendarmes, dit une commère, la chèvre aux cornes d’or prédit l’avenir, et sait les remèdes de toutes les maladies ; comment avez-vous pu croire qu’elle se laisserait conduire en prison ?

– Vous pensez donc, demanda un gendarme, que la commission est périlleuse ?

– Si périlleuse, répondit un marchand de fromage, que je ne voudrais pas la faire pour six écus à colonnes.

– Eh bien, allons-nous-en. Nous dirons que la chèvre s’est encore envolée, comme sur la route de Noto. Ce n’est point notre faute si cette bête a le diable au corps.

– Et nous sommes prêts à certifier qu’elle y a une légion de diables, dirent les assistants.

Les gendarmes, sentant leur conscience en repos, s’en retournèrent comme ils étaient venus. Cependant, à la chute du jour, l’un d’eux, en se promenant dans la rue de l’Etna, vit un garçon qui se glissait le long des murs, suivi d’une chèvre qu’il était facile de reconnaître à ses cornes dorées. Ne consultant que son courage, le gendarme se jeta sur le jeune homme, et le saisit par la manche de sa chemise. Au lieu de chercher à s’enfuir, Cicio prit l’ennemi entre ses bras, et lui appuya son menton sur la poitrine, afin de le renverser. Une lutte acharnée s’engagea. Le gendarme était robuste ; mais le petit chevrier était plus souple et plus adroit. Pendant la bataille, l’intelligente Gheta comprit le danger de son maître ; elle recula de trois pas en se cabrant, passa derrière le gendarme, et lui donna dans le jarret un coup de corne si furieux qu’elle lui fit perdre l’équilibre. Cicio, ayant terrassé son ennemi, lui administra deux coups de poing dans le visage, qui l’obligèrent à lâcher prise ; le petit chevrier se dégagea, saisit sa veste et sa carabine, qui étaient tombés pendant le combat, et joua des jambes avec son agilité de seize ans. Les rues de Catane sont larges et droites ; on y peut suivre des yeux pendant longtemps un homme qui s’enfuit ; mais, comme dans toutes les grandes villes de la Sicile, Catane n’a pas de banlieue : on passe sans transition d’une suite de palais à un désert de lave ou à un champ. Des gens qui s’étaient arrêtés au bruit de la lutte reconnurent Cicio, emporté sur les ailes de la peur. Au bout de la rue de l’Etna, on le vit sauter par-dessus une haie, et se lancer dans un dédale de sentiers, où il devenait inutile de le poursuivre. Le gendarme n’avait d’ailleurs aucune envie de courir après le fugitif. Il retourna en boitant à sa caserne, où il raconta le terrible combat qu’il venait de soutenir, et comme quoi la chèvre endiablée l’avait presque percé de part en part avec ses cornes de métal.

La cloche de Sainte-Agathe de Catane sonnait le carillon de minuit, qui ressemble à un glas funèbre, lorsque Cicio et sa mère, assis sur le penchant de l’Etna, regardèrent du haut de la rampe de Nicolosi, les lumières qui brillaient encore dans la ville, comme des étincelles sur la cendre d’un papier. Cicio étendit son bras d’une façon tragique, en s’écriant :

– J’en prends à témoin le ciel et la nature entière : je voulais vivre honnêtement et sans péché ; mais puisque la rage des méchants, l’injustice des étrangers et l’infidélité de ma maîtresse m’ont réduit au désespoir, j’accepte la guerre.

– La guerre, la guerre ! répéta la vieille Barbara en agitant son bâton d’un air forcené. La guerre est déclarée aux Carthaginois, la guerre avec le fer et le feu, le couteau et la carabine.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mercredi 30 juin 2010

La Chèvre jaune - VI - que cela excuse bien ton infidélité !

Rentré dans sa maison, Cicio compta son argent ; il crut rêver en se voyant possesseur d’une somme de six carlins, c’est-à-dire une demi-piastre. En supposant que les recettes de chaque jour fussent aussi brillantes, il calcula que les talents de Gheta lui fourniraient un gain de quinze piastres par mois, et à force de chercher, aidé par les lumières de Barbara, il trouva qu’au bout de trois mois il aurait en sa possession quarante-cinq piastres. Comme il ne savait point se rendre compte de la valeur de ce capital, son imagination déroutée se rejeta sur les assurances de l’aimable Cangia. Sa maîtresse lui avait dit que trois mois devaient suffire pour faire fortune, et il en conclut sans hésiter que quarante-cinq piastres étaient une fortune avec laquelle on pouvait raisonnablement prétendre à l’alliance d’un notaire de Syracuse. Le spectacle du lendemain fut aussi lucratif que le premier. Cicio exploita successivement les divers quartiers de la ville. Un jour il s’installait dans le Corso, un autre jour dans la rue de l’Etna, sur la place de l’Éléphant, à la porte de l’Arc de triomphe, sur le môle, devant les cafés. Les sous pleuvaient, et la réputation de Gheta était si belle, que du plus loin qu’on voyait ses cornes dorées, les toppatelles s’approchaient comme des nonnes en procession ; les polissons accouraient à toutes jambes, et les gendarmes faisaient ranger le monde sans qu’on les en priât.

Un matin, la troupe, suivie de ses dilettanti, avait établi son spectacle volant sur la grand’place, au pied de l’éléphant de marbre noir. Avec sa grâce accoutumée, la chèvre savante prédisait à une jolie fille qu’elle se marierait bientôt, lorsque Cicio aperçut au milieu de la foule la figure rusée du vieux muletier de Noto. Malgré la reconnaissance qu’il devait à don Trajan pour l’avoir aidé à s’enfuir, cette apparition donna de l’inquiétude au petit chevrier. Tandis que Barbara faisait sa collecte, Cicio s’approcha du muletier et lui dit à voix basse :

– Qu’y a-t-il ?

– Du danger, répondit Trajan.

Le spectacle terminé, Cicio et le muletier se retirèrent dans le coin de la place de l’Éléphant, où se tiennent les loueurs de mules et de litières.

– Il faut quitter ce pays, dit le vieux Trajan.

– Qu’est-il donc arrivé ?

– Le voici : après ta fuite, l’ordinateur a envoyé ton dossier à l’intendance. Un ordre de t’arrêter a dû partir ce matin par l’ordinario : il sera tout-à-l’heure à Catane, et ce soir les gendarmes se mettront à ta poursuite.

– Malheur à moi ! s’écria Cicio ; et que leur ai-je donc fait ?

– Tu vas le savoir. On parle à Syracuse de la fille d’un notaire que tu as rendue demi-folle. Son amour a passé. Elle veut se marier avec un autre, et, pour se défaire de toi, elle t’accuse de lui avoir volé une épingle d’argent.

– Impossible ! dit Cicio en pâlissant. Que le notaire ait inventé cette calomnie ; je le conçois ; mais Angélica n’a point prêté les mains à cette injustice. Elle m’aime ; elle me le répétait encore, il y a huit jours, sur le toit de sa maison.

– La demi-folie amoureuse peut se guérir en huit jours.

– Mais si Cangia ne m’aime plus, au moins ne doit-elle pas m’accuser d’une bassesse. C’est elle qui m’a donné son épingle d’argent et sa ceinture verte.

– Amour, changement, trahison, trois anneaux d’une seule chaîne, dit le muletier d’un ton solennel.

Cicio s’appuya contre une borne. Il brisa en morceaux sa baguette de commandement, à laquelle obéissait la docile Gheta, puis il saisit entre ses bras sa chèvre savante en s’écriant :

– Il n’y a donc de fidèle que les bêtes ?

– Rien que les bêtes, répéta le vieux Trajan, les chèvres et les mules. Il faut partir, mon garçon.

– Où aller et que faire ?

– Monte dans l’Etna. Au village de Nicolosi, tu demanderas mon confrère don Gaëtan le muletier. Tu l’aborderas en lui disant ces paroles : Ave Maria. Il te reconnaîtra pour un ami et te donnera des avis utiles sur les moyens d’échapper à la fureur des Carthaginois, peut-être aussi sur les moyens de te venger. Adieu ; ne soyons pas plus longtemps ensemble dans ce lieu public. Sainte Agathe de l’Etna, protégez cet enfant !

Trajan posa sa large main sur la tête du petit chevrier, en manière de bénédiction, et il entra dans le cabaret des muletiers.

– Que sainte Agathe me protège en effet, murmura Cicio, car je suis perdu.

La vieille Barbara, ne voyant plus son fils, était retournée seule à la maison. Cicio, plongé dans ses tristes pensées, marcha tout droit devant lui sans savoir où il allait.

Voilà donc, disait-il, ce crime dont on me faisait un mystère ? On m’accusait d’avoir volé l’épingle d’argent et la ceinture de ma maîtresse ! Lâche que je suis ! Si j’avais obéi aux ordres de ma mère en tuant le juge athénien d’un coup de carabine, j’aurais purgé la Sicile de l’un de ses oppresseurs, et je mourrais moins accablé. Et toi, perfide Cangia, tu te réjouis d’avoir imaginé cet expédient pour te débarrasser de moi. Déshonorer celui que tu aimais ! Que cela excuse bien ton infidélité ! En se plaignant ainsi, Cicio arriva devant l’église des Bénédictins. La porte était ouverte ; on célébrait une grand’messe de mariage, et les voûtes frémissaient aux sons puissants de l’orgue, chef-d’œuvre du célèbre Donato, et qui surpasse en beauté les orgues de Trêves et de Fribourg. Le charme de la musique et la sainteté du lieu éveillant en lui le sentiment de la piété, Cicio se prosterna sur le parvis de l’église, à deux genoux, pour implorer la clémence du ciel ; un torrent de larmes jaillit de ses yeux. Peu à peu sa posture devint plus humble, sa tête s’inclina vers le sol ; il s’appuya des mains sur la pierre, puis des deux coudes, et finalement il se coucha, le front posé sur ses bras en cercle, une jambe étendue, l’autre pliée, ses longs cheveux plongés dans la poussière.

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in La Chèvre Jaune, 2010.