« Je prends l’exemple de Brigitte Engerer, qui est une des meilleures pianistes françaises – j’entendais l’autre jour : elle a une maison en Irlande, elle disait qu’elle arrachait les mauvaises herbes (y a-t-il des mauvaises herbes ?) avec ses mains ; elle disait, moi, je ne peux pas m’empêcher, je suis une tactile… C’est évident que quand on est pianiste, on est tactile. Il lui fallait son jardin, et puis le rapport physique à la plante, quitte à se planter des épines dans les doigts.

L’autre jour, ici, on a eu un petit tournage, deux jours de suite à la maison – c’était un vrai bordel, on étaient une trentaine à la maison, c’était impressionnant. Il y avait un pianiste, un très bon pianiste, de Bordeaux. On a bien sympathisé – un personnage d’une autre époque, il ressemblait à Frantz Liszt. On a parlé du clavier muet, qui était très à la mode autrefois. Aujourd’hui on ne fabrique plus de claviers muets. Il voulait savoir ce que j’en pensais. Et moi j’ai répondu que j’étais sûr qu’il y avait autant de plaisir, presque autant de plaisir, à jouer sur un clavier muet. Parce que le plaisir est avant tout tactile. On a aussi parlé de l’écoute. Est-ce qu’on s’écoute ? Je pense que plus on a l’habitude du toucher, moins l’oreille est présente. D’où l’intérêt de s’enregistrer. Pour avoir un regard, enfin une oreille. Sur un clavier muet on entend et, par rapport à la pression des doigts, on sait ce qu’on fait – un pianissimo, un fortissimo. On n’en fabrique plus de nos jours. Ce serait précieux. Pour les gens qui voyagent beaucoup, qui sont dans le train. Un personnage étonnant. J’ai eu l’impression qu’il était essentiellement pianiste. »

Extrait de Benoît, pianiste, une description de Christine Lapostolle (à lire en suivant ce lien).