Journal des penchants du roseau

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Tag - Cécile Fargue

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vendredi 30 septembre 2011

Salon du livre de Liffré le 1er octobre 2011

salon du livre de Liffré 2011

Ils m'accompagneront ce premier octobre 2011.

Qui ?

Cécile Fargue par son Souvenir, Yasmina Teterel avec son Papier et ses peaux, Christine Lapostolle et ses Descriptions, Cécile Delalandre via sa Lune grosse, Padrig Moazon et son Cargo, Robert Bruce avec Bankster pour caresser Platon, Jean-François Joubert et le Bleu de la Terre & Les Scènes étranges & Giono & Musset & les Paysages infinis. Ils seront tous là - hormis les Conards - non charnellement, mais par l'expression de leur(s) caractère(s), celle qui n'indiffère jamais la personne qui se risque à les lire.

Où ?

À Liffré, non loin de Rennes, 7 rue des écoles.

Quand ?

Le 1er octobre 2011 de 10 h à 18 h.

Avec qui ?

Déchiffrez l'affiche, ci-dessus. Mais j'aurai plaisir à côtoyer mon voisin graveur François Houtin, revoir Gaël Brunet, Albert Bensoussan, Jean-Loup Lecuff, Liza Lo Bartello, et tant d'autres.

À bientôt donc.

(je m'absente quelques jours de ce journal)

lundi 1 août 2011

Le Souvenir de personne de Cécile Fargue chez M@n

Christian : « (... en parlant de M@n ...) Je n'ai bien sûr pas de manuscrit à présenter et ne voterai pas : c'est plus pour voir.

D'un autre côté, tu sais que je cherche à développer l'idée qu'un texte appartient à son auteur et à ses lecteurs ; qu'un éditeur ne devrait être qu'un premier lecteur attentif puis un passeur : il ne devrait jamais "s'approprier" un texte. Et, j'aimerais donc à terme que les textes que je publie soient publiés par un ou plusieurs éditeurs (avec l'accord de l'auteur, bien évidement).

C'est là où, vis à vis de M@n, l'idée m'est venue : je pourrais y déposer Le Souvenir de personne dans son entièreté, comme une personne qui présente le texte d'une autre, même s'il est déjà publié. L'intérêt est de faire circuler un peu plus ce texte et de voir les effets que peut créer cette proposition peu orthodoxe (je suis toujours un peu joueur). Je ne ferai rien pour qu'il y ait vote pour ce texte, donc une seconde publication via M@n est fort improbable, mais sait-on jamais : ce pourrait être cocasse. »

Cécile : « il s'y trouve des lecteurs et, l'essence même d'un livre étant d'aller à leur rencontre, je dis pourquoi pas à ton idée. »

C'est suite à cette courte correspondance – coquilles comprises – entre Cécile Fargue et moi-même que nous avons décidé de présenter Le Souvenir de personne sur la plateforme M@n. En quelques mots nous disons, tous deux, ce que nous en pensons. Il s'agit donc bien de ça : donner à lire, même sous une forme « non achevée » parce que numérique, un texte déjà édité et publié, laisser les portes ouvertes, être friands des commentaires suscités. Bref ne pas se satisfaire de l'enclosure et de son confort captif.

Le Souvenir de personne peut aussi être librement feuilleté ici.

Quelques avis de lecteurs sont regroupés là.

À découvrir : Les cahiers à plumes de Cécile Fargue.

Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, première de couverture

dimanche 19 décembre 2010

Le Souvenir de personne – (les à suivre… de Cécile Delalandre)

[depuis la mise en ligne jour après jour du Souvenir de personne de Cécile Fargue, je lis avec délectation les « à suivre » de Cécile Delalandre, comme un écho discret au texte, je les regroupe ici, en espérant par leur exposition n’en pas tarir la source]

lectrice

Prévert a tout dit... et Cécile dans ce préambule prouve.

On sait déjà en lisant ces premières pages qu'elle va nous ouvrir son dedans.

Sauf qu'on sait aussi que l'exercice est difficile souvent même impossible... Est-ce que les mots suffisent ?

Quoiqu'il en soit, on sait d'emblée qu'on a forcément envie de continuer à l'accompagner dans la promesse qu'elle s'est faite à l'orée de ses quatorze ans: non pas réparer mais redonner vie et dignité à un être que la société a nié jusque dans la mort.

Est-ce à lui, à elle, à notre monde qu'elle va s'adresser? Qu'importe on devine qu'elle va nous livrer son dedans et ce "Personne" en fait aussi partie.

... et Prévert le sait.

Et voilà, déjà, elle nous entraîne...

Par le truchement d'un effet qui se révèle très cinématographique, la narration du flash back est si prégnante que ce retour dans le passé en devient présent.

Nous suivons cette petite fille courant, affolée, essoufflée, désespérée, impuissante et perdue au milieu de ces allées de graviers blancs. La rage, la colère et cette vague impression de néant qui l'envahit nous contamine. Nous sommes cette petite fille...

"Il y a des conversations souterraines qui n’en finissent jamais."... dedans, encore.

Sur l'allée de graviers blancs, sous les cyprès, l'hier et l'air de lui lui reviennent comme pour mieux combler ce vide trop soudain, trop brutal, trop insoutenable.

Et, toujours dans son dedans, Cécile fait habilement intervenir le troisième personnage, peut-être le plus essentiel : le mot !

Un mot, des mots, ses mots, ceux qui prennent chair dans la voix de Sébastien.

"J’ai toujours été sensible aux voix, à ce membre de plus qui nous pousse lorsque l’Autre se fait soudain trop éloigné. Et bien plus que les écouter, j’aime les regarder."... comme une personne Magnifique !

Le "mot" est là, sera là tout au long, tout au dedans de leurs cathédrales où les ailes du désir fou d'un amour sublimé sur l'auréole de deux âmes encore pures, continuent de battre...

... et la petite fille se fait femme le temps d'emprunter à Brecht, une ombre de distanciation pour lui avouer, nous avouer, qu'aujourd'hui encore elle reste pleine de ces miracles...

"La mort n’a pas fait de moi ta veuve. Je ne le serai jamais. Je suis notre descendance."

Il a fait ce qu'elle était, ce qu'elle est devenue... ce qu'elle demeure toujours...

... et en le faisant être, elle devient à son tour.

Et puis, zoom avant sur un miroir encore flou. A cet âge là, on le traque, on le cherche, même si comme dans un Versailles, on a devant soi une galerie des glaces toujours offerte.

...Une quête de soi sur un étang de narcisses, quand bien même le narcisse a pétales de chrysanthème.

Et c'est d'abord dans la réverbération sonore que sa quête trouvera la clef : Le mot, la voix encore !

Alors Cécile , la petite fille, se fait renard devant son petit Prince et décide ainsi de l'apprivoiser...

A demi-mot, pour commencer, son petit prince va lui confier ses "gare au loup !" ...

Un loup qui a des dents comme une bête humaine qui chaque jour, avale des gens qui vont et reviennent... Lui, ne peut que regarder, impuissant, car la grosse machine l'a laissé sur le bord de son rail comme une épluchure d'âme abîmée.

... "tu pouvais alors à ton tour t’en aller, même si tes voyages à toi désormais ne se résumaient plus qu’à marcher jusqu’au bout de la voie et, dans les toilettes, piquer ton bras. C’était ça, rentrer chez toi."

est-ce cette désespérance qui a piqué le miroir de la petite fille ? quoiqu'il en soit, elle a, on a, déjà compris qu'elle l'accompagnera sur le quai de sa gare, quitte à le suivre jusqu'au bout de son abîme à lui.

Encore une fois, les mots de Cécile Fargue , au-delà des images fortes qu'ils suscitent, transcendent nos âmes.

"L'artiste romantique doit se transcender. Il lui faut être plus qu'un créateur. Il lui faut être la conscience de la nation, un prophète, une institution sociale."
Andrzej Wajda

La petite fille Cécile a déjà cette conscience là.

Travelling latéral des quais à la petite place sur une prise de conscience qu'aurait trouver sa flamme dans un banal "époussotage" de manche... ou comment allumer la lumière sur un frère, des frères.

L'auteur a-t-elle pensé son roman comme des plans séquences, ou ces derniers se sont-ils imposés à elle naturellement, inconsciemment? Quoiqu'il en soit, Cécile nous plonge visuellement très habilement dans le cheminement de son dedans d'enfant qui s'ouvre à cette rencontre sans qu'il apparaisse "souvenir".

En cela aussi, l'on reconnait le talent de Cécile Fargue : la construction de son récit a ainsi le pouvoir d'octroyer à son histoire, l'adhésion, l'identification, voire la communion avec le lecteur.

Entre le vernis amical et ce regard si plein de vagues, la petite fille reconnait brusquement ce qui depuis toujours bat dans ses entrailles, dans son dedans bien qu'elle l'ait ignoré jusqu'à ce jour de fin de vacances.

Rien d'étonnant alors à ce qu'elle se penche vers ses yeux, "des yeux comme je n’en avais jamais vu et où brusquement, violemment, je voulais être vue."

.. et de vacance, en elle, il n'y en aura désormais plus.

(à suivre…)

(photo de Patrick Subotkiewiez, licence creative common)

dimanche 24 octobre 2010

Des barbes au calamus

Les Cahiers à plumes de Cécile Fargue : y découvrir ses marges en guise de promesses.

dimanche 3 octobre 2010

La Poste et ses deux saints

papillon

Le discret battement de trois feuilles, deux locales, une radiophonique, crée aussi son chaos. En à peine trois semaines, j'ai reçu 43 propositions de manuscrits – bien plus que de commandes de livres (je pense à Bleu Terre, je pense au Souvenir de personne, j'oublie La Chèvre jaune). J'ai de toute urgence convoqué mon comité de lecture. Lisez ! Leur ai-je dit. Lisez, répondez, argumentez et rédigez-moi une note de synthèse en trois exemplaires. Ils partirent en grève sur le champ, sans préavis. Dois-je battre en retraite ? Homme prudent, je ne sais à quel code me vouer pour les remettre au chagrin. Façon de parler... N'est-ce pas un cadeau que je leur offre, découvrir des textes vierges de tout regard, être les premiers à les déflorer, ils ne manquerait plus qu'ils me réclament salaire.

Heureusement, parmi ces 43, un seul prit le chemin de la malle poste, les autres me furent postés par mail.

Si vous êtes un de ceux qui m'avez envoyé votre prose, excusez-moi, excusez ce préambule caustique, je vous ai répondu que... ma réponse prendrait tout son temps et je tâcherai de m'y tenir : au temps et à la réponse.

En attendant, je papillonne un peu et découvre ce propos, en deux exemplaires, de Jérôme Cayla sur le forum facebook : « Recherche d'éditeur » :

« Ce n'est pas ainsi que l'on prospecte les éditeurs ! Ils ont suffisamment de manuscrits sur le bureau pour ne pas perdre de temps à chercher sur les pages FB ... La meilleure solution est la poste et, de prier très fort... Il est plus facile d'écrire un bouquin que de trouver un bon éditeur ! »

Oh non ! de grâce, Saint Jérôme, je vous en prie, pas la Poste. Wrath, vous connaissez ? Sainte Wrath répète : cultiver son carnet d'adresses plutôt que faire confiance à la Poste. Je me sens tout d'un coup un peu Milou avec ces deux voix ailées, mais ne sais vraiment laquelle est la plus diablotine.

Je n'ai aucun bon conseil à donner. Les voies de la publication ne sont nullement impénétrables, c'est une des choses les plus aisée aujourd'hui y compris dans sa version noble : le livre. Elles sont cependant multiples et je n'en ai exploré qu'une infime partie, je ne vais donc pas vous faire un dessin. Maintenant, publié ne veut pas dire être lu, encore moins bien lu, il est des alchimies qui ne peuvent être décrites ni maîtrisées. Heureusement.

Je n'ai aucun conseil à donner, mais il me plaît de découvrir, à mon rythme, un texte ici, une bribe là. Y revenir. M'interroger. Relire. Apprécier. Prendre contact parfois, me retenir souvent. Passer à autre chose, lire des auteurs reconnus, des volumes... Y revenir parce que décidément... Et saisir. Saisir l'instant de la proposition. Qu'elle vienne de l'auteur ou de moi, peu importe. Oser un peu et proposer. Mes frêles penchants se sont pliés à cette fantaisie, comme ça, tout simplement, que l'auteur soit mort ou vivant, il y a eu découverte, hésitation, doute, proposition, conversation, doute encore, décision... Ce sont les moments les plus intenses parmi ceux que peuvent vivre un apprenti libraire : la lecture se fait déjà à deux voix. Ici le marié est nain, il en est de plus belle envergure, nous allons le voir tout à l'heure.

Alors oui, je n'ai rien contre les propositions spontanées, mais comme pour le marché du clos Saint-Marc ou celui de Betton, ce ne sont pas ceux qui ont la plus grande gueule qui m'attirent le plus, ni les couleurs de l'étal, parce que souvent, c'est à côté, juste au bord, sur un bout de trottoir, qu'une conversation s'engage, et savoir où porter le regard.

Ici nous sommes bien sur le web, ici donc ce regard peut passer de pages en pages, en effleurer une, se plonger dans une autre. Ces pages qu'elles soient sur blogs, sites, fichiers déposés... sont souvent discrètes. Leur porte peut être un lien ici, une citation là, petites loupiotes entrebâillant d'un rai coursive. Et, là, savez-vous, j'aime découvrir les brouillons, les inachevés... mais déjà finement ciselés. Il y a, je trouve, une part de générosité à les offrir ainsi. Je vous en citerai brièvement trois, parce que j'y pense à l'instant, en écrivant ce billet, sans les commenter : L'être ouverte de Cécile Fargue qui pourrait être vu comme le brouillon du Souvenir de personne, mais a pourtant sa personnalité propre ; Lunule de Chios de Cécile Delalandre, une mine poétique, pétillante et grave et La Mare noire de Céc..., euh, Marc de Gondolfo et sa malle aux trésors. Si vous ne les connaissez, allez les découvrir quitte à y plonger des heures et vous comprendrez pourquoi un éditeur digne de ce nom n'a besoin ni de malle ni de poste même s'il ne les néglige pas pour autant, il y a aussi des auteurs qui n'utilisent internet.

À mes deux saints susnommés qui pourraient se gausser des avis d'un frêle roseau j'aimerai leur apprendre – mais ne le savent-ils pas déjà ? – qu'il existe d'autres éditeurs plus robustes qui n'hésitent pas à regarder de-ci de-là et créent même des lieux où les fichiers peuvent être déposés et débattus. Je n'en citerai qu'un parce que j'ai bien suivi l'évolution de son projet, c'est Léo Scheer avec la belle petite collection M@nuscrits. Je ne reviendrai pas sur toute l'histoire de cette collection, elle fut évoquée à l'article Barberine, Mais juste constater deux choses : les deux premiers manuscrits déposés furent publiés, Rater mieux de Géraldine Barbe et, bien plus tard, après sa résurrection, Récits d’Ostwand d'Éric Meije ; ce même Éric Meije continue de publier son récit en cours de réécriture permanente sur son site. Il n'y a pas de rupture autre que symbolique entre le papier et le numérique.

Ceci dit, Éric, je ne vous ai vraiment lu et bien lu que dans le livre de la collection M@nuscrits, livre que j'ai recommandé il y a peu dans un « café littéraire », en Gallésie, loin donc de ce mur, à l'est.

Conclusion : il n'y en a pas. Tout est ouvert à celui qui ne s'enferme pas.

(photo de OliBac, licence creative common)

dimanche 12 septembre 2010

Le Souvenir de personne - première de couverture

Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, première de couverture

in Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, 2010.

dimanche 3 janvier 2010

L'Être ouverte de Cécile Fargue

Une seconde lecture

« Mes paroles sont impuissantes à le décrire » : coquetterie de Stefan Zweig expirant de la bouche d'une femme aux vingt-quatre heures délicieuses et tourmentées lorsqu'elle voit les mains de l'homme jouant ; élégance qu'il me plut d'exposer (1) en d'autres lieux ; d'y entendre Yvelise suggérer la lecture d'une oeuvre inachevée, Voyage dans le passé, et rappeler celle qui l'ébranla et l'obséda : La Confusion des sentiments.

D'y relire ceci en guise d'incipit : « Nous vivons des myriades de secondes et pourtant, il n'y en a jamais qu'une, une seule, qui met en ébullition tout notre monde intérieur : la seconde où la fleur interne, déjà abreuvée de tous les sucs, réalise comme un éclair sa cristallisation - seconde magique, semblable à celle de la procréation et comme elle, cachée bien au chaud, au plus profond du corps, invisible, intangible, imperceptible -, mystère qui n'est vécu qu'une seule fois. »

De découvrir au petit matin cette lettre de Cécile Fargue, troublante, émouvante parce que ses mots semblent se rapprocher, tremblants, à tâtons, sans la révéler, de cette seconde, de sa seconde, cette larme née derrière la paupière et qui ne cesse de brûler doucement.

Arthur Morneplaine, 2009.

Lettre IV

Je me suis endormie au petit matin, les fenêtres grandes ouvertes, et c’est le cliquetis des gouttes sur le parquet qui doucement me réveille. De mon lit, je ne vois que le haut du ciel. Un ciel de coton, gris tranquille.

La pluie aussi est tranquille et sereine. J’aime ce temps de novembre perdu en plein juillet, j’aime voir ma peau qui frissonne avant de remonter le drap plus haut sur mes épaules.

Je ferme les yeux, en bas sur le trottoir, la musique des flaques. Cet air que rien ne change…

Je l’entends déjà ainsi, identique, ce matin-là. J’allonge mon pas à son rythme, je te rejoins. Il y a un café sur cette petite place, mais tu ne m’y attends pas. Tu es assis dans la cabine téléphonique. Les genoux sous le menton, tu ne m’as pas entendu arriver, je crois. Tu es trempé, je ne vois que ton profil. Tu as de longs cils et sur l’un d’eux encore accroché une goutte de pluie. La même que celles qui s’égrènent en chapelet de tes cheveux.

Tu tournes la tête, un clignement de paupières, la goutte a disparu, tu me souris.

J’ai de quoi aller prendre deux cafés, nous serons au chaud, il y a juste à retraverser la place. Et puis j’ai mon parapluie. La salle du rez-de-chaussée semble bondée, mais j’ai repéré une petite table en passant devant. Tu m’écoutes, regardes dans la direction du bar…

Ton pull, trois fois trop grand pour toi, te tombe jusqu’aux genoux et te colle aux os. Il y a des trous à la base des manches dans lesquels tu as glissé tes pouces, je ne vois que le bout de tes phalanges rougies de froid. Et ton omoplate droite saillante sous la laine, la tension de tes muscles sous la veine bleutée de ton cou, la fine mèche de cheveux collée sur ta mâchoire un peu crispée, tes narines fines qui palpitent…

Je vois tout soudain. Je ne regarde plus. Il n’est plus question de choix. Je ne décide plus de te regarder, je te vois, y suis obligée. Ton évidence éclate dans ma rétine. Je me fous de la pluie.

— Tu m’aimes ?

Trop d’évidence encore, je ne te réponds pas. Demande-moi si je respire.

— Alors, viens. Viens.

Tu prends mon parapluie et l’enfonces dans la poubelle. Tu me prends la main et m’aides à enjamber le muret qui nous sépare du petit parc qui, à cet endroit, descend entre pelouse et pierres glissantes.

— Ils sont tous rentrés, mais pas nous. Sens ! Sens comme ta peau brûle, comme elle a soif ! Et c’est la même eau. La même eau…

Tu nous plantes au milieu de la descente, t’allonges dans l’herbe détrempée et me fais me coucher sur toi. Calée entre tes cuisses, la tête sur ta poitrine, le ciel est presque blanc à force d’être gris, la lumière m’aveugle, je ferme les yeux. Tes doigts décollent doucement les cheveux égarés sur mon visage, tu m’offres à la pluie…

— La même eau qui nous trempe… C’est notre cadeau.

Ta main s’est posée sur mon front glacé et brûlant… L’odeur de la terre se mêle à celle de la laine. Une lente vapeur s’élève de nos corps, presque palpable, et nous enveloppe.

Nous n’avons rien, c’est vrai, rien que tout le reste.

Cécile Fargue, 2009.

(1) « Donc, ce soir là, étant entrée au Casino, après être passée devant deux tables plus qu'encombrées et m'être approchée d'une troisième, au moment où je préparais déjà quelques pièces d'or, j'entendis, avec surprise, à cet instant de pause entièrement muette, pleine de tension et dans laquelle le silence semble vibrer, qui se produit toujours lorsque la boule déjà prête à s'immobiliser n'oscille plus qu'entre deux numéros, - j'entendis, dis-je, tout en face de moi un bruit singulier, un craquement et un claquement, comme provenant d'articulations qui se brisent. Malgré moi, je regardai étonnée de l'autre côté du tapis. Et je vis là (vraiment, j'en fus effrayée !) deux mains comme je n'en avais encore jamais vu, une main droite et une main gauche qui étaient accrochées l'une à l'autre, comme des animaux en train de se mordre, et qui se serraient et s'opposaient farouchement, d'une manière si âpre et si convulsive que les articulations des phalanges craquaient avec le bruit sec d'une noix que l'on casse. »

« C'étaient des mains d'une beauté très rare, extraordinairement longues, extraordinairement minces, et pourtant traversées de muscles extrêmement rigides - des mains très blanches, avec, au bout, des ongles pâles, aux dessus nacrés et délicatement arrondis. Je les ai regardées toute la soirée, oui, je les ai regardées avec une surprise toujours nouvelle, ces mains extraordinaires, vraiment uniques ; mais ce qui d'abord me surprit d'une manière si terrifiante, c'était leur fièvre, leur expression follement passionnées, cette façon convulsive de s'étreindre et de lutter entre elles. Ici, je le compris tout de suite, c'était un homme débordant de force qui concentrait toute sa passion dans les extrémités de ses doigts, pour qu'elle ne fît pas exploser son être tout entier. Et maintenant..., à la seconde où la boule tomba dans le trou avec un bruit sec et mat et où le croupier cria le numéro... à cette seconde les deux mains se séparèrent soudain l'une de l'autre, comme deux animaux frappés à mort d'une même balle. »

« Elles tombèrent, toutes les deux, véritablement mortes et non pas seulement épuisées ; elles tombèrent avec une expression si accusée d'abattement et de désillusion, comme foudroyées et à bout, que mes paroles sont impuissantes à le décrire. Car jamais auparavant et jamais plus depuis lors je n'ai vu des mains si parlantes, dans lesquelles chaque muscle était comme une bouche et où la passion sortait presque tangiblement par tous les pores. »

« Pendant un moment, elles restèrent étendues toutes les deux sur le tapis vert, telles des méduses échouées sur le rivage, veules et sans vie. Puis l'une d'elles, la droite, se mit péniblement relever la pointe de ses doigts ; elle trembla, elle se replia, tourna autour d'elle-même, hésita, décrivit un cercle et finalement saisit avec nervosité un jeton qu'elle fit rouler d'un air perplexe entre l'extrémité du pouce et celle de l'index, comme une petite roue. Et soudain cette main s'arqua comme une panthère en faisant félinement le gros dos et elle lança ou plutôt elle cracha presque le jeton de cent francs qu'elle tenait, au milieu du carreau noir. Aussitôt, comme sur un signal l'agitation s'empara aussi de la main gauche qui était restée inerte ; elle se souleva, glissa, rampa même, pour ainsi dire, vers la main fraternelle toute tremblante, que son geste de lancement semblait avoir fatiguée, et toutes deux étaient maintenant frémissantes l'une à côté de l'autre ; toutes deux, pareilles à des dents qui, dans le frisson de la fièvre, claquent légèrement l'une contre l'autre, tapaient sur la table avec leurs articulations, sans faire de bruit. Non, jamais, jamais encore, je n'avais vu des mains ayant une expression si extraordinairement parlante, une forme si spasmodique d'agitation et de tension. Tout le reste de ce qui se passait sous cette grande voûte : le murmure qui remplissait les salons, les cris bruyants des croupiers, le va-et-vient des gens et celui de la boule elle-même, qui maintenant, lancée de haut, bondissait comme une possédée dans sa cage ronde au parquet luisant, - toute cette multiplicité d'impressions s'enchevêtrant et se succédant pêle-mêle et obsédant les nerfs avec violence, tout cela me paraissait brusquement mort et immobile à côté des deux mains frémissantes, haletantes, comme essoufflées, en proie à l'attente, grelottantes et frissonnantes, à côté de ces mains inouïes qui, en quelque sorte, me fascinaient en accaparant toute mon attention. »

« Mais enfin, je ne pus plus y résister : il fallut que je visse l'homme, que je visse la figure à laquelle appartenaient ces mains magiques ; et anxieusement (oui, avec une anxiété véritable, car ces mains me faisaient peur) mon regard glissa lentement le long des manches et jusqu'aux épaules étroites. Et, de nouveau, j'eus un sursaut de frayeur, car cette figure parlait la même langue effrénée et fantastiquement surexcitée que les mains ; elle avait à la fois la même expression d'acharnement terrible et la même (...). »

Extrait de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig, traduction Olivier Bournac et Alzir Hella, édition Stock.