Une seconde lecture
« Mes paroles sont impuissantes à le décrire » :
coquetterie de Stefan Zweig expirant de la bouche d'une femme aux vingt-quatre
heures délicieuses et tourmentées lorsqu'elle voit les mains de l'homme
jouant ; élégance qu'il me plut d'exposer (1) en d'autres lieux ; d'y
entendre Yvelise suggérer la lecture d'une oeuvre inachevée, Voyage dans le
passé, et rappeler celle qui l'ébranla et l'obséda : La Confusion
des sentiments.
D'y relire ceci en guise d'incipit : « Nous vivons des
myriades de secondes et pourtant, il n'y en a jamais qu'une, une seule, qui met
en ébullition tout notre monde intérieur : la seconde où la fleur interne,
déjà abreuvée de tous les sucs, réalise comme un éclair sa cristallisation -
seconde magique, semblable à celle de la procréation et comme elle, cachée bien
au chaud, au plus profond du corps, invisible, intangible, imperceptible -,
mystère qui n'est vécu qu'une seule fois. »
De découvrir au petit matin cette lettre de Cécile Fargue, troublante,
émouvante parce que ses mots semblent se rapprocher, tremblants, à tâtons, sans
la révéler, de cette seconde, de sa seconde, cette larme née derrière la
paupière et qui ne cesse de brûler doucement.
Arthur Morneplaine, 2009.
Lettre IV
Je me suis endormie au petit matin, les fenêtres grandes ouvertes, et c’est
le cliquetis des gouttes sur le parquet qui doucement me réveille. De mon lit,
je ne vois que le haut du ciel. Un ciel de coton, gris tranquille.
La pluie aussi est tranquille et sereine. J’aime ce temps de novembre perdu
en plein juillet, j’aime voir ma peau qui frissonne avant de remonter le drap
plus haut sur mes épaules.
Je ferme les yeux, en bas sur le trottoir, la musique des flaques. Cet air
que rien ne change…
Je l’entends déjà ainsi, identique, ce matin-là. J’allonge mon pas à son
rythme, je te rejoins. Il y a un café sur cette petite place, mais tu ne m’y
attends pas. Tu es assis dans la cabine téléphonique. Les genoux sous le
menton, tu ne m’as pas entendu arriver, je crois. Tu es trempé, je ne vois que
ton profil. Tu as de longs cils et sur l’un d’eux encore accroché une goutte de
pluie. La même que celles qui s’égrènent en chapelet de tes cheveux.
Tu tournes la tête, un clignement de paupières, la goutte a disparu, tu me
souris.
J’ai de quoi aller prendre deux cafés, nous serons au chaud, il y a juste à
retraverser la place. Et puis j’ai mon parapluie. La salle du rez-de-chaussée
semble bondée, mais j’ai repéré une petite table en passant devant. Tu
m’écoutes, regardes dans la direction du bar…
Ton pull, trois fois trop grand pour toi, te tombe jusqu’aux genoux et te
colle aux os. Il y a des trous à la base des manches dans lesquels tu as glissé
tes pouces, je ne vois que le bout de tes phalanges rougies de froid. Et ton
omoplate droite saillante sous la laine, la tension de tes muscles sous la
veine bleutée de ton cou, la fine mèche de cheveux collée sur ta mâchoire un
peu crispée, tes narines fines qui palpitent…
Je vois tout soudain. Je ne regarde plus. Il n’est plus question de choix.
Je ne décide plus de te regarder, je te vois, y suis obligée. Ton évidence
éclate dans ma rétine. Je me fous de la pluie.
— Tu m’aimes ?
Trop d’évidence encore, je ne te réponds pas. Demande-moi si je respire.
— Alors, viens. Viens.
Tu prends mon parapluie et l’enfonces dans la poubelle. Tu me prends la main
et m’aides à enjamber le muret qui nous sépare du petit parc qui, à cet
endroit, descend entre pelouse et pierres glissantes.
— Ils sont tous rentrés, mais pas nous. Sens ! Sens comme ta peau
brûle, comme elle a soif ! Et c’est la même eau. La même eau…
Tu nous plantes au milieu de la descente, t’allonges dans l’herbe détrempée
et me fais me coucher sur toi. Calée entre tes cuisses, la tête sur ta
poitrine, le ciel est presque blanc à force d’être gris, la lumière m’aveugle,
je ferme les yeux. Tes doigts décollent doucement les cheveux égarés sur mon
visage, tu m’offres à la pluie…
— La même eau qui nous trempe… C’est notre cadeau.
Ta main s’est posée sur mon front glacé et brûlant… L’odeur de la terre se
mêle à celle de la laine. Une lente vapeur s’élève de nos corps, presque
palpable, et nous enveloppe.
Nous n’avons rien, c’est vrai, rien que tout le reste.
Cécile Fargue, 2009.
(1) « Donc, ce soir là, étant entrée au Casino, après être passée
devant deux tables plus qu'encombrées et m'être approchée d'une troisième, au
moment où je préparais déjà quelques pièces d'or, j'entendis, avec surprise, à
cet instant de pause entièrement muette, pleine de tension et dans laquelle le
silence semble vibrer, qui se produit toujours lorsque la boule déjà prête à
s'immobiliser n'oscille plus qu'entre deux numéros, - j'entendis, dis-je, tout
en face de moi un bruit singulier, un craquement et un claquement, comme
provenant d'articulations qui se brisent. Malgré moi, je regardai étonnée de
l'autre côté du tapis. Et je vis là (vraiment, j'en fus effrayée !) deux mains
comme je n'en avais encore jamais vu, une main droite et une main gauche qui
étaient accrochées l'une à l'autre, comme des animaux en train de se mordre, et
qui se serraient et s'opposaient farouchement, d'une manière si âpre et si
convulsive que les articulations des phalanges craquaient avec le bruit sec
d'une noix que l'on casse. »
« C'étaient des mains d'une beauté très rare, extraordinairement
longues, extraordinairement minces, et pourtant traversées de muscles
extrêmement rigides - des mains très blanches, avec, au bout, des ongles pâles,
aux dessus nacrés et délicatement arrondis. Je les ai regardées toute la
soirée, oui, je les ai regardées avec une surprise toujours nouvelle, ces mains
extraordinaires, vraiment uniques ; mais ce qui d'abord me surprit d'une
manière si terrifiante, c'était leur fièvre, leur expression follement
passionnées, cette façon convulsive de s'étreindre et de lutter entre elles.
Ici, je le compris tout de suite, c'était un homme débordant de force qui
concentrait toute sa passion dans les extrémités de ses doigts, pour qu'elle ne
fît pas exploser son être tout entier. Et maintenant..., à la seconde où la
boule tomba dans le trou avec un bruit sec et mat et où le croupier cria le
numéro... à cette seconde les deux mains se séparèrent soudain l'une de
l'autre, comme deux animaux frappés à mort d'une même balle. »
« Elles tombèrent, toutes les deux, véritablement mortes et non pas
seulement épuisées ; elles tombèrent avec une expression si accusée
d'abattement et de désillusion, comme foudroyées et à bout, que mes paroles
sont impuissantes à le décrire. Car jamais auparavant et jamais plus depuis
lors je n'ai vu des mains si parlantes, dans lesquelles chaque muscle était
comme une bouche et où la passion sortait presque tangiblement par tous les
pores. »
« Pendant un moment, elles restèrent étendues toutes les deux sur
le tapis vert, telles des méduses échouées sur le rivage, veules et sans vie.
Puis l'une d'elles, la droite, se mit péniblement relever la pointe de ses
doigts ; elle trembla, elle se replia, tourna autour d'elle-même, hésita,
décrivit un cercle et finalement saisit avec nervosité un jeton qu'elle fit
rouler d'un air perplexe entre l'extrémité du pouce et celle de l'index, comme
une petite roue. Et soudain cette main s'arqua comme une panthère en faisant
félinement le gros dos et elle lança ou plutôt elle cracha presque le jeton de
cent francs qu'elle tenait, au milieu du carreau noir. Aussitôt, comme sur un
signal l'agitation s'empara aussi de la main gauche qui était restée
inerte ; elle se souleva, glissa, rampa même, pour ainsi dire, vers la
main fraternelle toute tremblante, que son geste de lancement semblait avoir
fatiguée, et toutes deux étaient maintenant frémissantes l'une à côté de
l'autre ; toutes deux, pareilles à des dents qui, dans le frisson de la
fièvre, claquent légèrement l'une contre l'autre, tapaient sur la table avec
leurs articulations, sans faire de bruit. Non, jamais, jamais encore, je
n'avais vu des mains ayant une expression si extraordinairement parlante, une
forme si spasmodique d'agitation et de tension. Tout le reste de ce qui se
passait sous cette grande voûte : le murmure qui remplissait les salons,
les cris bruyants des croupiers, le va-et-vient des gens et celui de la boule
elle-même, qui maintenant, lancée de haut, bondissait comme une possédée dans
sa cage ronde au parquet luisant, - toute cette multiplicité d'impressions
s'enchevêtrant et se succédant pêle-mêle et obsédant les nerfs avec violence,
tout cela me paraissait brusquement mort et immobile à côté des deux mains
frémissantes, haletantes, comme essoufflées, en proie à l'attente, grelottantes
et frissonnantes, à côté de ces mains inouïes qui, en quelque sorte, me
fascinaient en accaparant toute mon attention. »
« Mais enfin, je ne pus plus y résister : il fallut que je
visse l'homme, que je visse la figure à laquelle appartenaient ces mains
magiques ; et anxieusement (oui, avec une anxiété véritable, car ces mains
me faisaient peur) mon regard glissa lentement le long des manches et jusqu'aux
épaules étroites. Et, de nouveau, j'eus un sursaut de frayeur, car cette figure
parlait la même langue effrénée et fantastiquement surexcitée que les
mains ; elle avait à la fois la même expression d'acharnement terrible et
la même (...). »
Extrait de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan
Zweig, traduction Olivier Bournac et Alzir Hella, édition Stock.