Journal des penchants du roseau

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Tag - Carthaginois

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vendredi 9 juillet 2010

La Chèvre jaune - X - la sorcière continuait à danser

Cependant sir George et sir William, en arrivant à Saint-Philippe-d’Argyre, ne manquèrent pas de faire grand bruit de leur mésaventure. Ils commencèrent par s’installer dans une osteria et par y arborer à leur fenêtre le pavillon d’Angleterre, comme si leur bagage enlevé eût été le cas d’une guerre européenne. Cette énergique démonstration amusa les habitants du bourg, qui vinrent considérer le drapeau déployé ; mais il n’en résulta pas d’autre effet. La maréchaussée de l’endroit refusa de courir après les voleurs, de peur de mauvaise rencontre ; elle conseilla sagement aux deux voyageurs de prendre patience et d’aller en pèlerinage remercier Sainte Rosalie de Palerme de leur avoir sauvé la vie par grâce particulière. Les autorités avaient fermé leurs bureaux à l’heure de l’Angelus, et remirent au lendemain le procès-verbal, en souhaitant aux seigneurs anglais le felicissima notte. Sir George et sir William eurent beau crier, on ne les écouta point ; c’est pourquoi ils changèrent leurs batteries. Il y a de Catane à Messine une grande route en bon état, avec service de poste ; un exprès largement payé partit avec une lettre pour le consul d’Angleterre, et se rendit à Jaci-Reale, où il attendit le courrier de nuit, qui le conduisit à Messine en neuf heures. Le consul anglais renvoya l’exprès avec du linge, des habits et quelque argent, puis il courut à l’intendance demander justice. Le gouverneur militaire fut appelé : il promit de faire poursuivre à outrance les malfaiteurs. Le courrier de jour rapporta l’ordre de détacher des garnisons de Catane et d’Augusta deux pelotons d’infanterie légère, et de les expédier sur Saint-Philippe et Léonforte pour y cerner don Polyphême et sa bande. Le recéleur de Stilla, en se rendant à Taormine, dans le dessein de passer en Calabre, afin de dépayser un peu les objets volés, rencontra l’un des détachements militaires à l’entrée des montagnes, et rebroussa chemin aussitôt pour avertir ses bons amis du danger qui les menaçait.

Cicio et Cangia vivaient depuis deux jours chez un bûcheron des environs de Léonforte, parmi des voleurs bienveillants, et dans les sites les plus pittoresques du monde. La puissance du moment présent est grande sur les organisations méridionales, et nos amants avaient oublié qu’il existait des notaires, des juges et une Syracuse, tant le plaisir d’être ensemble absorbait leurs pensées. Don Polyphême et Barbara souriaient de leurs amours naïves, et comme le seigneur capitaine ne parlait plus de renvoyer la jeune fille à son père, les deux amants se croyaient réunis pour toujours. La troupe entière des brigands s’endormait dans les délices de Léonforte, lorsque le receleur de Stilla vint annoncer que l’infanterie légère n’était qu’à six lieues de marche. À cette nouvelle, aucun signe d’altération ne parut sur le visage de don Polyphême. Le capitaine se promena de long en large. Il vida une fiasque de vin noir, caressa le manche de sa carabine, et se donna un coup de poing sur le front. Ce fut assez pour faire sortir de sa cervelle un projet hardi, comme Minerve tout armée sortit du crâne de Jupiter. Le brigand fit retentir son sifflet pour assembler ses amis :

– Seigneurs cavaliers, leur dit-il, notre crédit et notre fortune dépendent de la conduite que vous allez tenir. Il serait insensé de livrer un combat à un ennemi nombreux et mieux armé que nous ; mais avant de fuir et de nous disperser comme des poltrons, il faut nous montrer aux soldats royaux, les braver en face, leur laisser la persuasion que l’enfer nous protège, et que nous échappons par des moyens surnaturels. Si nous réussissons, un jour viendra où ma seule présence à votre tête et la seule vue de la chèvre jaune, dont la réputation est déjà grande, suffiront pour mettre en déroute les détachements d’infanterie, et pour les dégoûter de venir dans ces montagnes. Je vais m’entretenir à ce sujet avec le vaillant Cicio ; mais d’abord, il faut nous défaire des femmes en les envoyant loin du danger.

– Un moment ! s’écria la vieille Barbara ; je ne crains pas les fusils des Carthaginois, et vous pouvez vous servir de moi, pour vos projets, aussi bien que de la chèvre jaune.

– Vous avez raison, dame Barbara, reprit le bandit ; on vous prendra volontiers pour une sorcière ; quant à la divine fille de Mast’André, elle va partir immédiatement pour Syracuse, où son papa l’attend avec impatience. Elle servira nos intérêts et les siens en répandant quelques petites histoires merveilleuses sur sa fuite, son séjour parmi nous et son retour à la maison paternelle. La chèvre infernale lui sera un sujet inépuisable de récits ; ce sera sur le dos de cette bête prodigieuse qu’elle aura voyagé ; en sorte que Mast’André n’osera point lui faire de reproches.

Cangia voulait rester près de son ami et courir les mêmes hasards que lui ; Cicio pleura de douleur en suppliant don Polyphême de lui laisser sa maîtresse ; mais le chef imposa silence aux amoureux et leur promit que bientôt il s’occuperait de faire leur bonheur en les mariant. Cette assurance, de la part d’un homme si ferme et si puissant, apaisa les cris et les sanglots. Cangia embrassa son amant, monta sur un âne et partit pour Syracuse, accompagnée d’un paysan qui lui servit de guide.

Après le départ de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio et Barbara. Il daigna leur confier son projet, et pour animer leur courage, d’où dépendait le succès de l’entreprise, il leur cita quantité d’exemples héroïques tirés de l’histoire ancienne, dont il était fort pénétré, comme le lecteur l’a pu voir. Il estropia les noms d’Horatius Coelès, de Scévola et de Cynégire, il confondit ensemble les siècles, les nations et les pays ; mais, comme il n’y avait pas là de savant capable de relever ses fautes, il atteignit son but en inspirant à ses auditeurs l’envie de se signaler par l’intrépidité. Quelques rasades de Calabrese et de Moscatelle achevèrent d’exalter Cicio et Barbara, et les brigands se mirent en marche avec confiance pour exécuter le plan conçu par Polyphême.

Sur la route qui descend de Léonforte à Saint-Philippe-d’Argyre, était alors un vieux reste de château fort qui ressemblait de loin aux débris d’un pâté. On l’a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en était masqué par des arbres en certains endroits, et découvert en d’autres parties. Dix hommes y pouvaient tenir aisément et s’y cacher ou se montrer à volonté, de façon à défendre le passage avec avantage contre des troupes nombreuses. C’était ce lieu escarpé que don Polyphême avait choisi pour théâtre de ses exploits. En abattant avec la hache des ronces, des cactus et des aloès, en attachant des cordes à certains troncs d’arbres on parvint à escalader cette citadelle, et on se ménagea en même temps un moyen de retraite précipitée que le feuillage et les broussailles dissimulaient.

Le sergent d’infanterie légère, qui conduisait un peloton de seize hommes, montait avec précaution dans le lit d’un torrent desséché, en se faisant précéder par un guide et des éclaireurs. Tout à coup une balle perça son schako, et trois de ses voltigeurs tombèrent blessés à la tête. Un nuage de fumée qui couronnait la redoute des brigands indiqua d’où partait le feu, et le sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la chèvre jaune et son maître dansant une saltarelle infernale, tandis que Barbara jouait du tambour de basque en faisant des gestes d’énergumène. Le sergent riposta par un feu de peloton ; mais on sait que les soldats napolitains, gênés par l’émotion du combat, ne tirent juste qu’à la cible. La plupart des voltigeurs, persuadés qu’ils avaient affaire à des diables, détournèrent la tête en pressant la détente du fusil ; de sorte que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et la vieille Barbara sa musique, comme s’ils eussent donné une représentation sur la grande place de Catane, ce qui prouvait clairement qu’ils étaient tous trois invulnérables. Une seconde décharge partie du sommet de la redoute abattit encore deux fantassins. Le désordre se mit dans les troupes royales, et les soldats se débandèrent pour chercher un abri derrière les arbres qui bordaient le lit du torrent. Cependant le sergent, en homme de cœur, resta sur le terrain ; il ajusta la vieille Barbara, et après avoir tiré, il mit une main sur ses yeux en guise de visière, certain que le coup avait porté. Le sergent devint pâle : la sorcière continuait à danser avec son fils et la chèvre jaune, en poussant des rires forcenés. Les troupes allaient battre en retraite, lorsqu’on entendit un feu vif de mousqueterie. C’était le détachement d’Augusta qui attaquait les brigands par un autre côté. Une voix de Stentor cria : « Sauve qui peut ! » Les bandits se laissèrent glisser le long des cordes et disparurent sous les broussailles. En un moment, la bande entière s’évanouit, et Cicio, sa mère, et la chèvre jaune se trouvèrent seuls au sommet de la redoute.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

lundi 21 juin 2010

La Chèvre jaune - II - où il me plaira

De retour à son village, le petit chevrier employa toutes les ambages et précautions imaginables pour raconter à sa mère ce qui venait de se passer. Dona Barbara n’était pas sortie quatre fois de ses montagnes pour descendre à Syracuse et n’avait pas une idée nette de ce qu’on fait dans une ville. Les rares pièces de monnaie qu’elle avait maniées en sa vie étaient toujours venues de cet amas de maisons qu’on apercevait au loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin était riche en naissant, mais facile à duper, puisqu’il était assez fou pour donner son argent en échange d’un peu de lait ; tout montagnard, au contraire, était supérieur aux autres hommes, et assuré d’aller en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et fonctionnaires, envoyés de Naples, c’étaient des Carthaginois, contre lesquels la révolte était légitime.

– Mon fils, dit la vieille à Cicio, s’il est vrai que ta maîtresse soit aussi sage que belle, je puis consentir à demander sa main à ce notaire que tu as sauvé à la nage ; mais j’exige que ta femme te suive dans la montagne où tu demeures, comme le doit une épouse honnête et fidèle.

– Pour l'amour de Dieu, répondit Cicio, n’allez pas imposer des conditions. Il y aura bien assez d’obstacles à mon bonheur. Faites seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d’emmener ma femme où il me plaira.

– Ne crains rien, reprit la mère ; je saurai m’y prendre avec l’habileté nécessaire. Tu es beau, la jeune fille t’aime ; le plus difficile est fait.

Le lendemain, dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira d’une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes qui lui venaient de son défunt mari. C’était une façon recherchée de couvrir la moitié de ses jambes ; quelques loques déchirées qui descendaient à peine jusqu’aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un morceau de serge verte enveloppait à peu près la poitrine et les épaules de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tête un chapeau d’homme ; son bras nu et brûlé par le soleil fut armé d’un bâton de chêne vert, et dans cet équipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville, accompagnée de son fils. Les gens qu’elle rencontra sur son chemin ne firent aucune attention à son accoutrement, car la misère est chose sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde à la porte d’Ortigia se permit un léger sourire ; mais la vieille lui lança un regard si terrible et si fier, qu’il baissa les yeux. Cicio ayant indiqué à sa mère la maison de Mast’André, partit suivi de ses chèvres pour distribuer son lait, en attendant la fin de la conférence. La vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper à la porte de la cuisine. Une servante sortit sa tête par une lucarne, et voyant une personne mal vêtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne répondit point. Au bout d’une minute, la vieille frappa de son bâton contre la porte en criant d’une voix sinistre :

– Est-ce la mort ou le sommeil qui règne ici ?

– Bonne femme, dit la servante, point de malédictions, s'il vous plaît ; vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix : on vous donnera du pain un autre jour.

– Accident sur vous ! répondit la vieille. Je ne demande point l’aumône, fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du Mont Rosso pour lui parler d’affaires de conséquence.

La cuisinière, subjuguée par le ton impérieux de la montagnarde, courut chercher son patron, et Mast’André arriva les mains dans les poches et le cure-dent à la bouche.

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in La Chèvre Jaune, 2010.