Rentré dans sa maison, Cicio compta son argent ; il crut rêver en se voyant possesseur d’une somme de six carlins, c’est-à-dire une demi-piastre. En supposant que les recettes de chaque jour fussent aussi brillantes, il calcula que les talents de Gheta lui fourniraient un gain de quinze piastres par mois, et à force de chercher, aidé par les lumières de Barbara, il trouva qu’au bout de trois mois il aurait en sa possession quarante-cinq piastres. Comme il ne savait point se rendre compte de la valeur de ce capital, son imagination déroutée se rejeta sur les assurances de l’aimable Cangia. Sa maîtresse lui avait dit que trois mois devaient suffire pour faire fortune, et il en conclut sans hésiter que quarante-cinq piastres étaient une fortune avec laquelle on pouvait raisonnablement prétendre à l’alliance d’un notaire de Syracuse. Le spectacle du lendemain fut aussi lucratif que le premier. Cicio exploita successivement les divers quartiers de la ville. Un jour il s’installait dans le Corso, un autre jour dans la rue de l’Etna, sur la place de l’Éléphant, à la porte de l’Arc de triomphe, sur le môle, devant les cafés. Les sous pleuvaient, et la réputation de Gheta était si belle, que du plus loin qu’on voyait ses cornes dorées, les toppatelles s’approchaient comme des nonnes en procession ; les polissons accouraient à toutes jambes, et les gendarmes faisaient ranger le monde sans qu’on les en priât.

Un matin, la troupe, suivie de ses dilettanti, avait établi son spectacle volant sur la grand’place, au pied de l’éléphant de marbre noir. Avec sa grâce accoutumée, la chèvre savante prédisait à une jolie fille qu’elle se marierait bientôt, lorsque Cicio aperçut au milieu de la foule la figure rusée du vieux muletier de Noto. Malgré la reconnaissance qu’il devait à don Trajan pour l’avoir aidé à s’enfuir, cette apparition donna de l’inquiétude au petit chevrier. Tandis que Barbara faisait sa collecte, Cicio s’approcha du muletier et lui dit à voix basse :

– Qu’y a-t-il ?

– Du danger, répondit Trajan.

Le spectacle terminé, Cicio et le muletier se retirèrent dans le coin de la place de l’Éléphant, où se tiennent les loueurs de mules et de litières.

– Il faut quitter ce pays, dit le vieux Trajan.

– Qu’est-il donc arrivé ?

– Le voici : après ta fuite, l’ordinateur a envoyé ton dossier à l’intendance. Un ordre de t’arrêter a dû partir ce matin par l’ordinario : il sera tout-à-l’heure à Catane, et ce soir les gendarmes se mettront à ta poursuite.

– Malheur à moi ! s’écria Cicio ; et que leur ai-je donc fait ?

– Tu vas le savoir. On parle à Syracuse de la fille d’un notaire que tu as rendue demi-folle. Son amour a passé. Elle veut se marier avec un autre, et, pour se défaire de toi, elle t’accuse de lui avoir volé une épingle d’argent.

– Impossible ! dit Cicio en pâlissant. Que le notaire ait inventé cette calomnie ; je le conçois ; mais Angélica n’a point prêté les mains à cette injustice. Elle m’aime ; elle me le répétait encore, il y a huit jours, sur le toit de sa maison.

– La demi-folie amoureuse peut se guérir en huit jours.

– Mais si Cangia ne m’aime plus, au moins ne doit-elle pas m’accuser d’une bassesse. C’est elle qui m’a donné son épingle d’argent et sa ceinture verte.

– Amour, changement, trahison, trois anneaux d’une seule chaîne, dit le muletier d’un ton solennel.

Cicio s’appuya contre une borne. Il brisa en morceaux sa baguette de commandement, à laquelle obéissait la docile Gheta, puis il saisit entre ses bras sa chèvre savante en s’écriant :

– Il n’y a donc de fidèle que les bêtes ?

– Rien que les bêtes, répéta le vieux Trajan, les chèvres et les mules. Il faut partir, mon garçon.

– Où aller et que faire ?

– Monte dans l’Etna. Au village de Nicolosi, tu demanderas mon confrère don Gaëtan le muletier. Tu l’aborderas en lui disant ces paroles : Ave Maria. Il te reconnaîtra pour un ami et te donnera des avis utiles sur les moyens d’échapper à la fureur des Carthaginois, peut-être aussi sur les moyens de te venger. Adieu ; ne soyons pas plus longtemps ensemble dans ce lieu public. Sainte Agathe de l’Etna, protégez cet enfant !

Trajan posa sa large main sur la tête du petit chevrier, en manière de bénédiction, et il entra dans le cabaret des muletiers.

– Que sainte Agathe me protège en effet, murmura Cicio, car je suis perdu.

La vieille Barbara, ne voyant plus son fils, était retournée seule à la maison. Cicio, plongé dans ses tristes pensées, marcha tout droit devant lui sans savoir où il allait.

Voilà donc, disait-il, ce crime dont on me faisait un mystère ? On m’accusait d’avoir volé l’épingle d’argent et la ceinture de ma maîtresse ! Lâche que je suis ! Si j’avais obéi aux ordres de ma mère en tuant le juge athénien d’un coup de carabine, j’aurais purgé la Sicile de l’un de ses oppresseurs, et je mourrais moins accablé. Et toi, perfide Cangia, tu te réjouis d’avoir imaginé cet expédient pour te débarrasser de moi. Déshonorer celui que tu aimais ! Que cela excuse bien ton infidélité ! En se plaignant ainsi, Cicio arriva devant l’église des Bénédictins. La porte était ouverte ; on célébrait une grand’messe de mariage, et les voûtes frémissaient aux sons puissants de l’orgue, chef-d’œuvre du célèbre Donato, et qui surpasse en beauté les orgues de Trêves et de Fribourg. Le charme de la musique et la sainteté du lieu éveillant en lui le sentiment de la piété, Cicio se prosterna sur le parvis de l’église, à deux genoux, pour implorer la clémence du ciel ; un torrent de larmes jaillit de ses yeux. Peu à peu sa posture devint plus humble, sa tête s’inclina vers le sol ; il s’appuya des mains sur la pierre, puis des deux coudes, et finalement il se coucha, le front posé sur ses bras en cercle, une jambe étendue, l’autre pliée, ses longs cheveux plongés dans la poussière.

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in La Chèvre Jaune, 2010.