Journal des penchants du roseau

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jeudi 1 juillet 2010

La Chèvre jaune - VI - garde au moins ton innocence

Un vieux bénédictin s’arrêta, sous le portail de l’église, à contempler cette image vivante de la douleur. Les mains croisées sur sa longue robe, la tête penchée, le bon moine souriait d’un air d’indulgence et de pitié.

Il allait rentrer dans le cloître, lorsqu’un sanglot profond du petit chevrier lui remua le cœur. Le bénédictin attendit avec patience que Cicio se fût relevé.

– Mon enfant, dit-il, si c’est le repentir d’un crime qui cause ta peine, que ne vas-tu chercher des consolations au confessionnal ?

– Je suis innocent, répondit le jeune homme.

– Tu es donc bien malheureux ?

– Au désespoir, mon père. Je suis persécuté par les étrangers, et demain on me mettra en prison, quoique je n’aie commis aucun crime.

Le vieux moine posa un doigt sur sa bouche pour commander à Cicio le silence, et il s’éloigna en faisant signe au petit chevrier de le suivre. Il tira ensuite une clé de sa poche, ouvrit la porte du jardin du couvent, et introduisit Cicio et la fidèle Gheta dans un parterre orné de rosiers grimpants, d’orangers en fleurs et de néfliers du Japon. Le riche couvent des bénédictins de Catane est habité par des moines instruits et charitables. On a pour eux une grande vénération dans le pays, à cause de leurs vertus et surtout à cause d’un miracle opéré en leur faveur, dont on peut voir les preuves. Dans la grande éruption de 1669, la lave de l’Etna s’arrêta court à quatre pas des murs du couvent, et se détourna subitement pour se diriger vers la mer. La bibliothèque, les collections de manuscrits, de marbres et de bronzes antiques des bénédictins de Catane sont les plus belles et les plus curieuses de la Sicile. Mais Cicio fut particulièrement charmé par les délices des jardins, où l’ombre et l’eau vive rafraîchissent l’air, et où poussent la canne à sucre et le papyrus.

– Mon fils, dit le moine quand il fut seul avec Cicio, je ne suis pas un ministre des vengeances de la loi. Mes questions ne sont point insidieuses. La main que je tends aux faibles est celle d’un consolateur et d’un père. Elle les conduit vers le Dieu de miséricorde, et non pas à l’échafaud. Tes réponses ne seront pas inscrites sur ces papiers d’où elles ne sortent que pour accabler le repentir lui-même. Tu peux me parler avec franchise. Raconte-moi tes peines et tes fautes ; j’y chercherai un remède.

Cette exhortation paternelle triompha de la dissimulation du petit chevrier. Il ouvrit son cœur et confia ses secrets au bénédictin, en lui racontant ses amours, son arrestation, sa fuite, son arrivée à Catane et ses projets de fortune. Le moine souriait bénignement ; mais lorsque Cicio en vint à parler de sa dernière rencontre avec don Trajan, et de l’injuste accusation de l’ordinateur, le visage du saint vieillard devint plus sévère. Le moine fixa sur Cicio un regard pénétrant :

– Jeune homme, dit-il, cette épingle d’argent et cette ceinture, les as-tu vraiment reçues et non pas volées ?

– Je le jure par mon salut, et je ne voudrais point risquer mon âme pour si peu de chose : la belle Cangia m’a donné ces objets en présence de son père.

Le moine frappa ses deux mains l’une contre l’autre.

– Ô justice ! s’écria-t-il, est-ce ainsi qu’on te respecte ! Les insensés ! Pardonne-leur, grand Dieu ! Ils ne savent ce qu’ils font ; mais ne pardonneras-tu pas aussi le mal causé par leur folie et leur méchanceté ? Mon enfant, ajouta le bénédictin, je te sauverai. Je vais parler de toi au père supérieur, et j’obtiendrai la permission de te cacher dans ce couvent ; mais nous ne pouvons pas donner asile à ta mère.

– Et moi, dit Cicio, je ne puis abandonner cette pauvre vieille entre les mains de ses persécuteurs. Il faut la sauver ou succomber avec elle.

– As-tu du courage ? reprit le moine : laisse-toi conduire à Noto. Je te recommanderai à un avocat, et ton innocence sera reconnue.

– Mon innocence ! ils s’en embarrassent fort peu. Il n’est point d’innocent aux yeux des juges carthaginois.

– Sicilien que tu es ! N’oublieras-tu jamais ta haine et tes préjugés ?

– Ma haine ? répondit Cicio avec exaltation, je n’y songeais pas, et ce sont eux qui m’en ont fait souvenir. Ne pouvait-on me refuser la main de ma maîtresse sans m’accuser d’un vol que je n’ai pas commis ? Dois-je aimer ceux qui en veulent à mon honneur, à ma vie ? À quoi me réduisent-ils ? À me laisser jeter en prison, ou à me faire brigand. Je le serai, mon père.

Le moine baissa la tête :

– Mon fils, dit-il après un moment de silence, c’est assez d’être fugitif et contumace, sans te faire brigand. Garde au moins ton innocence. Ne donne pas raison à tes ennemis en commettant des crimes. Cette crise passera, et des temps meilleurs viendront. Retire-toi dans les montagnes. Je vais écrire au père supérieur d’un couvent de Nicosia. Tu trouveras dans ce couvent secours et protection. Le bon Bénédictin remit à Cicio une lettre de recommandation, et lui souhaita un heureux voyage en lui promettant de prier Dieu pour lui.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mercredi 30 juin 2010

La Chèvre jaune - VI - que cela excuse bien ton infidélité !

Rentré dans sa maison, Cicio compta son argent ; il crut rêver en se voyant possesseur d’une somme de six carlins, c’est-à-dire une demi-piastre. En supposant que les recettes de chaque jour fussent aussi brillantes, il calcula que les talents de Gheta lui fourniraient un gain de quinze piastres par mois, et à force de chercher, aidé par les lumières de Barbara, il trouva qu’au bout de trois mois il aurait en sa possession quarante-cinq piastres. Comme il ne savait point se rendre compte de la valeur de ce capital, son imagination déroutée se rejeta sur les assurances de l’aimable Cangia. Sa maîtresse lui avait dit que trois mois devaient suffire pour faire fortune, et il en conclut sans hésiter que quarante-cinq piastres étaient une fortune avec laquelle on pouvait raisonnablement prétendre à l’alliance d’un notaire de Syracuse. Le spectacle du lendemain fut aussi lucratif que le premier. Cicio exploita successivement les divers quartiers de la ville. Un jour il s’installait dans le Corso, un autre jour dans la rue de l’Etna, sur la place de l’Éléphant, à la porte de l’Arc de triomphe, sur le môle, devant les cafés. Les sous pleuvaient, et la réputation de Gheta était si belle, que du plus loin qu’on voyait ses cornes dorées, les toppatelles s’approchaient comme des nonnes en procession ; les polissons accouraient à toutes jambes, et les gendarmes faisaient ranger le monde sans qu’on les en priât.

Un matin, la troupe, suivie de ses dilettanti, avait établi son spectacle volant sur la grand’place, au pied de l’éléphant de marbre noir. Avec sa grâce accoutumée, la chèvre savante prédisait à une jolie fille qu’elle se marierait bientôt, lorsque Cicio aperçut au milieu de la foule la figure rusée du vieux muletier de Noto. Malgré la reconnaissance qu’il devait à don Trajan pour l’avoir aidé à s’enfuir, cette apparition donna de l’inquiétude au petit chevrier. Tandis que Barbara faisait sa collecte, Cicio s’approcha du muletier et lui dit à voix basse :

– Qu’y a-t-il ?

– Du danger, répondit Trajan.

Le spectacle terminé, Cicio et le muletier se retirèrent dans le coin de la place de l’Éléphant, où se tiennent les loueurs de mules et de litières.

– Il faut quitter ce pays, dit le vieux Trajan.

– Qu’est-il donc arrivé ?

– Le voici : après ta fuite, l’ordinateur a envoyé ton dossier à l’intendance. Un ordre de t’arrêter a dû partir ce matin par l’ordinario : il sera tout-à-l’heure à Catane, et ce soir les gendarmes se mettront à ta poursuite.

– Malheur à moi ! s’écria Cicio ; et que leur ai-je donc fait ?

– Tu vas le savoir. On parle à Syracuse de la fille d’un notaire que tu as rendue demi-folle. Son amour a passé. Elle veut se marier avec un autre, et, pour se défaire de toi, elle t’accuse de lui avoir volé une épingle d’argent.

– Impossible ! dit Cicio en pâlissant. Que le notaire ait inventé cette calomnie ; je le conçois ; mais Angélica n’a point prêté les mains à cette injustice. Elle m’aime ; elle me le répétait encore, il y a huit jours, sur le toit de sa maison.

– La demi-folie amoureuse peut se guérir en huit jours.

– Mais si Cangia ne m’aime plus, au moins ne doit-elle pas m’accuser d’une bassesse. C’est elle qui m’a donné son épingle d’argent et sa ceinture verte.

– Amour, changement, trahison, trois anneaux d’une seule chaîne, dit le muletier d’un ton solennel.

Cicio s’appuya contre une borne. Il brisa en morceaux sa baguette de commandement, à laquelle obéissait la docile Gheta, puis il saisit entre ses bras sa chèvre savante en s’écriant :

– Il n’y a donc de fidèle que les bêtes ?

– Rien que les bêtes, répéta le vieux Trajan, les chèvres et les mules. Il faut partir, mon garçon.

– Où aller et que faire ?

– Monte dans l’Etna. Au village de Nicolosi, tu demanderas mon confrère don Gaëtan le muletier. Tu l’aborderas en lui disant ces paroles : Ave Maria. Il te reconnaîtra pour un ami et te donnera des avis utiles sur les moyens d’échapper à la fureur des Carthaginois, peut-être aussi sur les moyens de te venger. Adieu ; ne soyons pas plus longtemps ensemble dans ce lieu public. Sainte Agathe de l’Etna, protégez cet enfant !

Trajan posa sa large main sur la tête du petit chevrier, en manière de bénédiction, et il entra dans le cabaret des muletiers.

– Que sainte Agathe me protège en effet, murmura Cicio, car je suis perdu.

La vieille Barbara, ne voyant plus son fils, était retournée seule à la maison. Cicio, plongé dans ses tristes pensées, marcha tout droit devant lui sans savoir où il allait.

Voilà donc, disait-il, ce crime dont on me faisait un mystère ? On m’accusait d’avoir volé l’épingle d’argent et la ceinture de ma maîtresse ! Lâche que je suis ! Si j’avais obéi aux ordres de ma mère en tuant le juge athénien d’un coup de carabine, j’aurais purgé la Sicile de l’un de ses oppresseurs, et je mourrais moins accablé. Et toi, perfide Cangia, tu te réjouis d’avoir imaginé cet expédient pour te débarrasser de moi. Déshonorer celui que tu aimais ! Que cela excuse bien ton infidélité ! En se plaignant ainsi, Cicio arriva devant l’église des Bénédictins. La porte était ouverte ; on célébrait une grand’messe de mariage, et les voûtes frémissaient aux sons puissants de l’orgue, chef-d’œuvre du célèbre Donato, et qui surpasse en beauté les orgues de Trêves et de Fribourg. Le charme de la musique et la sainteté du lieu éveillant en lui le sentiment de la piété, Cicio se prosterna sur le parvis de l’église, à deux genoux, pour implorer la clémence du ciel ; un torrent de larmes jaillit de ses yeux. Peu à peu sa posture devint plus humble, sa tête s’inclina vers le sol ; il s’appuya des mains sur la pierre, puis des deux coudes, et finalement il se coucha, le front posé sur ses bras en cercle, une jambe étendue, l’autre pliée, ses longs cheveux plongés dans la poussière.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mardi 29 juin 2010

La Chèvre jaune - V - les toppatelles accablaient de caresses

Le carillon de minuit n’était pas sonné quand notre chevrier tira des ronces sa carabine, et se mit en marche pour Priolo. La route n’avait pas été restaurée depuis le voyage en Sicile de Cicéron ; mais elle n’est point encore méconnaissable à cette heure, tant les ingénieurs d’autrefois étaient d’habiles gens. En arrivant au village, Cicio trouva sa mère assise au pied d’un chêne vert, et Gheta endormie sous un buisson de grenadiers. Il était aisé de voir, à la mine de Barbara, quelles sinistres pensées elle roulait dans sa tête, car elle avait enfoncé son chapeau jusqu’à moitié de son long nez. La vieille se leva impétueusement et courut vers son fils.

– Tu es un homme ! lui dit-elle. Puissent tous les Carthaginois qui dévorent cette terre opprimée finir comme celui dont tu viens de régler les comptes. Embrasse-moi, et partons pour Cutané.

Dona Barbara traça une croix dans la poussière avec le bout de son bâton, pour indiquer aux passants qu’à cette place on avait parlé de mort. Cicio se garda bien de dire que l’ordinateur se portait à merveille ; il appela sa chèvre, qui accourut en bondissant d’un air espiègle, et on reprit en silence le chemin de Catane.

Au-delà de Priolo, la route, qui est presque achevée aujourd’hui, n’était pas même commencée en 1842. Les trois voyageurs suivirent le bord de la mer sans remarquer la beauté des sites, la fraîcheur des bois, le charme et la variété d’une nature vivace excitée par la fièvre du printemps ; ils troublèrent des rossignols qui donnaient un concert dans un ravin où coulait un ruisseau ; ils traversèrent des champs de blé, des bataillons de cactus, des lits pierreux de torrents et des bosquets d’orangers en fleurs. Quand le soleil sortit tout nu de la mer, ils le saluèrent en faisant leur prière du matin ; mais sans songer qu’ils jouissaient du plus beau spectacle du monde. Derrière eux étaient les regrets, leur vie passée, et devant, l’inquiétude et l’inconnu. La chèvre jaune elle-même, comprenant la situation, avait cessé ses gambades matinales et cheminait à pas comptés le museau penché sur les talons de son jeune maître.

À dix heures, la chaleur devenant intolérable, nos aventuriers se couchèrent sous le feuillage noir d’un bois de citronniers et de figuiers sauvages, pour manger de la citrouille grillée, avec un peu de pain que dona Barbara portait dans une besace. Ils dormirent jusqu’à l’heure des vêpres. La nuit tombait lorsqu’ils entrèrent dans le village de Lagnone, composé d’une douzaine de maisons qui n’avaient, pour la plupart, que trois murs au lieu de quatre. L’hospitalité ne se refuse pas dans ces pays-là ; il y a si peu de différence entre la belle étoile et l’intérieur d’une habitation, que la misère vous invite à entrer comme chez vous par la brèche, qui tient lieu de porte. Cicio, sa mère, et la chèvre Gheta, s’installèrent chez de bons paysans, et ils occupèrent un coin dans une chambre, à l’autre bout de laquelle reposaient le maître de la maison, sa femme, ses enfants, des chiens et des pourceaux. Quelques poules, grimpées sur un perchoir complétaient ce tableau domestique. Le lendemain, au point du jour, on se remit en route, et, avant le soir, on arriva dans la riche cité de Catane.

Cinq fois victime des brutalités de l’Etna, Catane est habituée à renaître, comme le phénix, toujours plus belle à chacun de ses désastres. En 1669, deux fleuves de lave en fusion descendirent sur la ville et en brûlèrent la moitié. Quatre ans après, un tremblement de terre engloutit le reste, et, au bout de dix ans, Catane ressuscitée comptait cinquante mille habitants. Lorsque Cicio et sa mère virent ces rues symétriquement alignées, ces vastes palais en belles pierres, ces places publiques ornées par l’art antique et le moderne, ces églises, les unes vieilles, les autres toutes neuves, élevées en moins de deux siècles, ils se crurent transportés au temps de leurs traditions populaires. Le brillant siècle de Hiéron se montrait avec les agréments de la civilisation nouvelle. Cicio ouvrait de grands yeux lorsqu’un fiacre venait à passer ; les cafés lui semblaient des salons remplis de gens de cour, et il évaluait à vol d’oiseau les richesses de cette cité par le nombre prodigieux des sybarites qui allaient sur des ânes afin de ménager leurs jambes. Il couvait du regard sa chèvre jaune, et tremblait qu’un accident ne lui enlevât cette précieuse amie. Nos trois voyageurs eurent quelque peine à trouver une maison où l’on voulût bien recevoir des hôtes aussi pauvres qu’eux. Ils se logèrent dans un faubourg, derrière le couvent des Bénédictins, en payant d’avance une quinzaine de leur loyer. Cicio, pressé de tenter la fortune, se décida enfin à communiquer à sa mère ses vastes desseins. Dona Barbara ayant approuvé l’ambition du jeune homme, tint conseil avec lui pour aviser aux moyens de l’aider dans son entreprise. Il fut résolu qu’afin de frapper les imaginations et de lancer Gheta dans le grand monde avec tous ses avantages, on lui ferait des cornes d’or, et qu’on chercherait à étendre le répertoire de ses gentillesses. Une feuille de papier doré et un peu de colle suffirent pour changer la chèvre montagnarde en bête coquette et citadine. Un collier de grelots qu’on lui mit au cou compléta sa parure et servit d’accompagnement à ses espiègleries. Dona Barbara, pourvue d’un tambour de basque, se transforma en orchestre. Cicio lava ses mains, sépara ses cheveux sur le milieu du front, acheta de belles boucles d’oreilles en argent, et posa sur sa tête une couronne de feuilles de myrte. Tant de luxe avait exigé une mise de fonds considérable ; deux piastres y avaient été absorbées en un tour de main. On descendit donc dans la rue en grand équipage pour demander à la curiosité publique la juste indemnité de ces frais de toilette.

Aussitôt, que les passants virent nos trois aventuriers, ils comprirent à leur accoutrement que c’étaient des acteurs de la place publique. Le Sicilien est spectateur ardent, précisément à cause de l’extrême rareté des spectacles. Une bande de polissons, suivit la troupe ambulante dans le plus profond recueillement. La vieille Barbara n’excita pas un sourire, et les polissons regardaient ses bottes et son chapeau d’homme avec respect, tant ils craignaient d’indisposer ou de troubler ces artistes, qui se vouaient au plaisir de leurs contemporains ! Arrivé sur la place du Dôme, Cicio fit un signe à sa mère pour lui indiquer l’emplacement favorable à une représentation. Il s’arrêta près du grand perron de l’église, et un cercle de curieux se forma autour de lui. Les hommes cédèrent le premier rang aux toppatelles (c’est le nom des jeunes filles catanaises enveloppées de leurs dominos noirs), et Cicio ayant fait d’une voix émue l’annonce du spectacle, le tambour de Barbara donna le signal de la danse. La saltarelle accommodée à l’usage de la chèvre excita un enthousiasme général. Les grâces de Gheta furent appréciées, et une triple salve d’applaudissements éclata dès les premiers pas de la danseuse. Les épithètes divine, chère, adorable, furent répétées cent fois avec l’accent passionné du Midi. Une belle dame qui passait en calèche de place, fit arrêter le fiacre et regarda le spectacle du haut de sa voiture. Des moines souriaient d’un air paterne, et les gens du peuple bénissaient la chèvre, le jeune danseur et l’heureuse mère qui avait mis au monde un garçon si intelligent. Quand on eut bien admiré la bravoure de la Taglioni aux cornes d’or, Cicio, pour battre le fer chaud, dit à sa mère de faire la collecte, et la vieille Barbara présenta son tambour aux assistants. Chacun porta la main à sa poche, bien disposé à en tirer ce qu’il y trouverait ; mais le plus grand nombre n’y trouva rien. Cependant les plus riches payèrent pour les pauvres, et une pluie sonore vint tomber dans le tambour de basque. La belle dame ouvrit sa bourse de joie et jeta de loin une pièce de deux carlins, que Cicio reçut au vol. Gheta fit une révérence à cette beauté généreuse, et on passa des danses aux tours de divination et de magie blanche. Quand Cicio demanda où était la personne la plus amoureuse de la compagnie, la chèvre marcha tout droit vers une toppatelle jeune et charmante, qui se voila en rougissant sous son capuchon noir ; une explosion de gros rires partit des larges poitrines des muletiers et des matelots. Cicio demanda quel était le plus riche seigneur, et Gheta vint saluer un bourgeois portant un parasol et monté sur un âne. Le cavalier, flatté du compliment, fouilla dans sa poche et jeta une pièce de cuivre large comme la main, de la valeur de cinq grani. Après divers autres tours non moins subtils que les précédents, la recette commençant à baisser, la vieille Barbara mit le tambour sous son bras en s’écriant :

– C’est assez pour aujourd’hui, mon fils. Il ne faut pas tout montrer en un jour. Demain la chèvre savante en dira davantage, car elle en sait plus long qu’un docteur.

Cicio appela sa chèvre, que les toppatelles accablaient de caresses et les artistes ambulants retournèrent chez eux, emportant des sous à remuer à la pelle et des bénédictions à ne savoir qu’en faire.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

samedi 26 juin 2010

La Chèvre jaune - IV - je vous changerais en poissons

Le muletier, regarda les montagnes, comme pour demander au prisonnier s’il voulait tenter de s’évader, et Cicio frappa sur son genou pour assurer qu’il avait de bonnes jambes. Après ce dialogue muet, l’histoire de la dame Coletta se trouva finie un peu brusquement.

– Signori, dit le muletier, quand nous serons à deux milles d’Avolo, il ne faudra point bavarder, car le passage est mauvais. On y a tué un de mes confrères la semaine dernière.

Les soldats ouvrirent de grands yeux, et le nez du muletier, en se tordant d’un air narquois, dit clairement à Cicio que ses gardiens n’étaient pas fort braves.

– Mais, reprit le vieux Sicilien, je ne vous quitte point, et je passerai à l’ombre de vos fusils. Ça, dites-moi : sont-ils animés, ces fusils ?

– Le mien, répondit l’un des Napolitains, est animé par une charge de poudre et une balle ; mais celui de Giovanni est endormi.

– Eh bien ! Signor Giovanni, je vous avertirai du moment où il sera prudent de briser une cartouche. Un oiseau de mer s’approchait de la côte en volant lourdement ; le muletier le coucha en joue avec la longue perche qui lui servait à aiguillonner ses mules.

– Signor soldat, dit-il, voilà une bonne pièce à faire bouillir dans un pot. Tirez un peu en ajustant l’oiseau à la tête, et vous le toucherez dans les ailes.

Le Napolitain tira sur l’oiseau et le manqua.

– Par Bacchus ! s’écria le Sicilien, la balle a glissé sur les plumes, aussi vrai comme il l’est que je m’appelle Trajan. Armes à feu, armes peu sûres ; il y a toujours dans une charge de poudre vingt grains qui appartiennent au hasard.

Cicio, qui ne perdait pas un mot de la conversation, voyant l’occasion favorable, interrogea le muletier du regard pour savoir s’il devait tenter de s’enfuir ; mais don Trajan lui fit signe d’attendre encore ; le muletier posa le bout de sa perche sur le numéro de la lettiga, ce qui signifiait : « Il ne faut pas me compromettre », et il entonna la chanson catanaise : Talé cornu mi penninu, que tout le monde chantait alors en Sicile. La chèvre jaune, habituée à danser sur l’air de cette popolana, se dressa sur ses pieds de derrière en secouant ses cornes. Don Trajan s’arrêta, comme frappé d’étonnement, et prit à part les deux soldats.

– Signori, leur dit-il, vous ne savez pas qui vous menez à Noto. Ce garçon-là est un sorcier, et sa chèvre n’est autre que le diable auquel il a vendu son âme.

Le muletier appuya cette révélation d’un signe de croix.

– Jeune homme, dit-il ensuite à Cicio avec un clignement d’yeux significatif, je gage que tu n’as pas fait asperger ta chèvre d’eau bénite le jour de Pâques, comme le doit un chevrier bon chrétien.

– Il est vrai, répondit Cicio, ma chèvre est savante et n’a pas besoin d’aller au catéchisme. L’eau bénite l’incommode : mais, si je voulais traverser la mer Ionienne sur son dos, ce serait l’affaire d’un moment.

– Et pourquoi te laisses-tu conduire à l’intendance ?

– Parce qu’il ne me convient pas de m’échapper ; car je le pourrais assurément. Je pourrais être au sommet du mont Rosso, ou de l’Etna dans cinq minutes ; je pourrais vous dire, ainsi qu’à ces deux honnêtes militaires, ce que vous avez dans l’esprit, ou bien les noms de vos parrains et marraines, ou encore quelle année et quel jour vous mourrez.

– Quoi ! comment ! reprit le vieux Sicilien en feignant la plus grande surprise, est-ce que tu saurais me dire ce que j’ai là dans la poche de ma veste ?

Don Trajan fit avec ses lèvres la moue d’un homme qui fume ; et Cicio, appliquant son oreille contre le museau de sa chèvre, répondit aussitôt :

– Gheta dit que vous avez dans votre poche une pipe.

– Ô l’étrange chèvre ! s’écria le muletier, en montrant sa pipe. En vérité, je n’aime pas ces sortes de prodiges. Cela confond toutes mes idées. Jeune homme, je ne t’envie point tes connaissances ; elles te coûteront trop cher. Mais tu ne pourrais pas deviner le nom de mon cousin le contrebandier. Cicio causa tout bas avec sa chèvre, et dit avec assurance :

– Si votre cousin ne s’appelle pas Joseph, il ne s’en manque pas de plus de deux notes ; et, quant à sa profession, Gheta certifie qu’elle est mal vue des gens du roi.

– Vive Dieu ! s’écria le muletier, c’est cela même ; sauf les deux notes, le nom de mon cousin est bien Joseph, et la contrebande est un métier périlleux, comme le dit la chèvre. Seigneurs fantassins, je vous demande pardon de vous fausser compagnie ; mais les chemins sont assez mauvais sans qu’on s’amuse encore à voyager avec le diable. Le gouvernement de là-bas vous paie pour avoir plus de courage qu’un muletier. Que le ciel vous conduise ! moi je crains la chèvre jaune et je m’en vais. Le vieux Trajan fit trois signes de croix, piqua ses mules du bout de sa perche, et partit en courant ; à peine avait-il cent pas d’avance, que Cicio se tourna vers ses deux gardiens et leur dit avec la fierté d’un véritable magicien :

– Étrangers, si vous n’étiez forcés d’obéir à vos maîtres, je vous changerais en poissons et je vous jetterais dans cette mer. Retournez à Syracuse, et dites au Carthaginois ordinateur qu’on priera Dieu pour lui le jour des Morts de cette année.

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in La Chèvre Jaune, 2010.