Journal des penchants du roseau

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Tag - Gabrielle Ostoya

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mardi 20 mars 2012

Bienvenue aux lectrices et lecteurs de Staccato

Couverture Staccato 1

Chers lecteurs de Staccato de Michel Gros Dumaine, les commentaires, ci-dessous, vous sont ouverts. N'hésitez pas à vous exprimer ; ou gardez le silence si vous le préférez.

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Staccato, "piqué" et "détaché", donc, à tous les sens: "une suite d'instants", une forme "syncopée" au rythme des saisons de la mémoire, un phrasé souvent heurté, où chaque parcelle de phrase résonne et dit la discontinuité d'une vieille vie qui s'effiloche, un passé qui apparaît par bribes et dont il faudra bien se détacher.

C'est brillant - parfois trop. Je veux dire: les courtes biographies qui associent systématiquement avec malice petite et grande Histoires, tous les thèmes qui s'orchestrent avec une parfaite minutie, la blancheur de la maison dans les ouvertures, les larmes qui reviennent dans les clôtures, certes tout cela est impliqué par les réminiscences en spirale de Simon-l'homme-immobilisé, mais - à mon goût- trop visiblement en place, à leur place exacte. (tout comme les messages du caveau familial qui apparaissent très (trop?) logiquement juste avant la dernière partie, l'hivernale...)

A la lecture, des interférences troublantes, plaisantes, voulues ou non par l'auteur je l'ignore: par exemple le début du "Printemps" fourmille de détails qui renvoient à "L'Orphelinat" de Bayona, film hautement psychanalytique (le prénom: Simon, 1-2-3 soleil, enfances vouées à la disparition, grande maison solitaire au bord de la mer...); ou encore les brefs récits de vie, très réussis, par leurs lacunes même, qui semblent se situer entre "Souvenirs pieux" de Yourcenar et "Vies minuscules" de Michon (cf les 4 belles lignes consacrées au modeste Clotaire)...

Bref encore une oeuvre maîtrisée, émouvante, profonde, malgré mes quelques réserves.

Marc Sefaris

(ce Retour de lecture de Marc fut fait sur Scryf à partir du manuscrit de Staccato déposé là-bas par Michel, il y est d'ailleurs toujours consultable)

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« (...) « Staccato » est un terme employé en musique. Michel Gros Dumaine explique que les contenus de la mémoire, atteinte par la maladie d'Alzheimer, jaillissent par des à-coups non liés comme les notes de musique jouées staccato. La musique est très présente dans « Staccato » puisque l'auteur utilise les quatre saisons comme les quatre temps de la vie (l'enfance, la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse) et qu'il entame chacune d'entre elles dans une relation avec la musique. »

Georges Coffre, Sud-Ouest lire l'article en entier

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Quel livre magnifique ! Je viens juste de le terminer, pleine d'admiration et d'émotion. Vers la fin, je me suis dit "J'avais besoin de ce livre". Je ne sais pas encore pourquoi.Ces phrases minuscules au début, qui se dilatent, s'élargissent progressivement au long du texte (en omettant les Traces de mémoire) jusqu'à une fin presque lyrique, cette voix du narrateur, calme, implacable, cette retenue et ce contrôle ! J'admire (autant que je puisse admirer un écrivain).

Gabrielle Ostoya

(ce Retour de lecture de Gabrielle fut fait sur Scryf à partir du manuscrit de Staccato déposé là-bas par Michel, il y est d'ailleurs toujours consultable)

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« Et le voilà dans la peau de Simon posant sur le papier ses jaillissements de mémoire. Les phrases arrivent avec la force de l'éclair traversant le cerveau de Simon et se posent comme des sculptures, images de souvenirs intimes et inachevés. Simon se répand sur sa jeunesse avec lucidité et nostalgie et s'écorche sur son présent imprécis fugitif et anxieux. On est pris par le rythme, par la richesse des images et des mots, par la souffrance de cet homme qui ne peut faire partager sa lucidité intérieure. Alzheimer. Alzheimer oui mais avec une vie affective qui nous réhabilite avec le patient. Et nous suivons l'homme sur son chemin où chaque caillou le déroute inlassablement et il continue à avoir inlassablement des fulgurances de mémoire que l'auteur traite par saccades aussi riches en vocabulaire que violentes dans l'action. Staccato livre bien nommé et qui nous électrise autant qu'il nous fait suivre, en paix, Simon vers ses "lieux incertains de l'oubli". Un hymne staccato à la gloire de toute trace de vie »

Jean Lasaires, Charente Libre lire l'article en entier

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Fini en à peine 2 heures intenses, ce livre est juste magnifique.
Il va pour moi crescendo dans les abîmes inexplorées de la déchéance mentale de Simon en transposant ses flashs sur la vie de l'auteur.
Dans sa construction, dans son style, dans son intensité, dans son humanité et dans sa sensibilité, ce roman est une pure merveille dans laquelle chacun peut se projeter par bribes.
J'ajoute qu'il ne manque pas d'un certain engagement sur les idéaux, d'amour, d'humour aussi, bref j'ai adoré.
Merci Michel.

Laurent Garlin (copie d'un commentaire ci-dessous)

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Dans Staccato j’y suis. Dedans, tout de suite. Il y a un état d’écriture, une humeur, un rythme dans votre Staccato. Une simplicité aussi. Je trouve que l’érudition souvent tue l’émotion. Et puis, c’est toujours désagréable d’être pris en flag de bêtise ou d’inculture.

Dans Staccato la forme épouse le fond. On ne me dit pas, on me fait vivre. Je suis dans la mémoire chaotique de Simon. L’écriture ne raconte pas, elle fait ressentir. J’ai eu froid de solitude dans ce canapé et chaud d’enfance auprès de la forge de l’arrière-grand-père.

Quand vous écrivez « Simon a faim », j’ai senti tous les Simon dans cette faim, l’enfant, l’adolescent, le vieillard.

J’ai BEAUCOUP aimé l’alternance des styles. Avec les Traces de mémoire, vous donnez à ressentir ce que fut la pensée de Simon quand il était dans la force et l’intelligence de l’âge. Tout comme vous dressez avec humour parfois (agréable contrepoint à la dérive du Simon en fin vie) les portraits de ses ancêtres.

J’aime bien cette mémoire accrochée toujours à cette même image qui revient, lancinante, inlassablement « Elle est seule posée sur la plage… »
Il y a des choses superbes de poésie et de simplicité :
« Son horizon, courbé, esquisse la rondeur du monde. »
« C’est l’heure du calme. Des pensées fuyantes, inutiles. Impossibles à retenir. »
« Du temps en vrac. Du temps qui détruit la mémoire. Qui fatigue Simon. Du temps étranger. »
« Simon ouvre les yeux qui regardent son rêve » et tant d’autres !

Staccato est maîtrisé et bouleversant.

Chantal Malignon écrivain.

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"Se souvenir des belles choses", le film de Zabou Breitman nous donnait à voir le lent déclin de la mémoire chez Claire, une femme encore jeune. Et sur ce fond pessimiste elle tissait les beaux moments d'un amour naissant avec un parti pris d'optimisme malgré la gravité du sujet.

Dans Staccato, le roman de Michel Gros Dumaine, Simon, lui, est au quatrième tempo de sa vie, la vieillesse. Bientôt il aura effacé de sa mémoire, les belles choses comme les moins belles qui ont jalonné son existence, les souvenirs profondément enracinés dans le terroir de ses ancêtres. Le drame est bien là, dans ces absences qui le plongent peu à peu dans l'oubli de ce qu'a été sa vie. Le lecteur accompagne alors Simon dans les derniers jaillissements de sa mémoire. Il l'accompagne enfant, adolescent, homme mûr avant que ne se referme définitivement avec la vieillesse le livre de ses souvenirs. Le lecteur suit avec passion le cheminement de cette vie qui, petit à petit,comme la bougie vacillante, va s'éteindre. Le lecteur a de la compassion pour Simon. En même temps il n'est pas triste, puisque Simon, quoiqu'il advienne, sera toujours riche de toutes les choses de sa vie qui nous sont données à lire.

Et c'est là le tour de force de l'auteur. Par son style, par ses mots, par la poésie qui se dégage de ce livre, nul apitoiement mais une bienveillante empathie à l'égard de son héros déclinant.

Martine Playe

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Cher Michel, Je suis là, enfin ! Simon, votre héros et vos phrases ressemblent a un voilier. Quand il ne peut plus lutter contre le vent, la mer, la vie pour poursuivre encore un peu sa route, il lui reste deux allures pour ne pas s'enfoncer de l'avant : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous )le soumet à la dérive du vent, de la mer, de la mémoire, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l'arrière avec un minimum de toile.

J'ai pris délibérément ces expressions nautiques pour résumer la vie de Simon, car la fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau, de se sauver. Elle permet aussi,' (comme dans votre roman) de découvrir des rivages inconnus qui surgiront du tréfonds des souvenirs. Rivages inconnus qu'ignoreront ceux qui ont la chance apparente de posséder un cerveau qui nous donne un sens ou plutôt aucun.

Le tragique de la destinée humaine ne vient-il pas de ce que l'homme comprend qu'il en a assez pour savoir qu'il n'en connîtra jamais suffisamment.

Staccato ! Vos mots sonnent, claquent, résonnent puis viennent rouler à nos pieds portés par le ressac de la vie antérieure de Simon. Quel beau livre inspiré ! Quelle force littéraire quasi présente dans ce texte. C'est un jardin intérieur dans lequel on peut inviter ses amis sans leur demander ni titre, ni passeport.

Je m'incline respectueusement devant cette oeuvre oraculaire, alors je vous dis tout simplement merci, merci, et surtout longue, très longue vie littéraire.

Robert Bruce

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Une première lecture rapide me laisse sans voix : belle écriture efficace, style court et rythmé (d'où le titre), quelques passages magnifiques qui m'ont rappelé mes vacances d'été chez mes grands-parents, et de beaux moments d'émotion.

Je laisse un peu retomber l'affaire et je le reprendrai avec une lecture plus attentive et plus lente, pour mieux m'imprégner de cette écriture sobre mais ô combien efficace.

Bruno (voir aussi le commentaire de Bruno sur La Cave de Bobosse)

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Staccato.Saccadé.Secoué.Déchiré. La mémoire en puzzle. Les pièces perdues, mélangées, éparpillées. Ls pensées en pointillés. Comment ne pas être ému, bouleversé par Simon.Sa vie en lambeaux. Les contours qui s'estompent dans une mémoire embrumée. Je suis rentrée dans l'univers de Simon et je n'en sors pas indemne...

Merci à Michel Gros de m'avoir offert ce moment d'émotin intense, de retour sur soi-même, de réflexion sur le sens même de la vie.

Danielle Garlin

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Que dire - écrire - après tous ces commentaires ? Quand j'ai refermé Staccato, j'ai eu une étrange sensation. Beaucoup de tristesse et de désarroi. Car si Michel Gros Dumaine a su se mettre dans la tête de Simon, il n'a pas manqué d'y entraîner le lecteur. A ma lecture j'étais Simon avec ses sursauts de mémoire. J'avais des blancs aussi et j'avais peur. Car si on aspire à faire le ménage avant de partir et n'emporter que ce qu'il y a de bon, il ne faut pas que ce soit à notre insu. Simon ne peut choisir ce qui est à garder ou non. Sa mémoire est devenue "un être à part entière" qui refuse d'être enfermée dans une boite osseuse. Elle s'en va laissant un corps, juste un corps.

Merci à Michel, à ses mots et même à ces silences.

Yasmina Hasnaoui

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« L’auteur, psychanalyste de profession, a voulu non pas décrire la maladie en tant que telle mais faire apparaître des moments de lucidité chez son personnage principal. Et les raconter dans un style, précis, concis, saccadé (d’où le titre de l’ouvrage), à travers les quatre périodes de la vie humaine correspondant aux quatre saisons : printemps, été, automne et hiver. Ce qui lui permet de retrouver son enfance à Neuvicq, les personnages qu’il a rencontrés ou dont il a entendu parler : le maréchal-ferrant, son arrière-grand-père, Oscar, et son « arpète » Clotaire, sa femme Maria, et bien d’autres qui accompagnent ses souvenirs. Il s’agit bien d’un « concerto des quatre saisons » qui laisse au lecteur une double impression : celui du temps passé avec la vie d’un village, vibrante et variée, dont les habitants étaient les acteurs d’un film en noir et blanc sans le savoir ; et les éclairs de lucidité de Simon, qui s’enfonce peu à peu dans un éternel oubli, mais dont la vie transparaît à travers ces vagues successives d’images d’un temps à jamais révolu.

extrait d'un article de Pierre Girard-Augry dans l'Hebdo 17

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« Michel Gros Dumaine a écrit avec « Staccato » un roman remarquable sur la mémoire et l’oubli, le souvenir et le temps, l’identité et la perte.

(...) l’auteur a une plume toute personnelle, légère et précise à la fois. Sa description de l'ambiguïté des relations familiales sonne très juste et son évocation des paysages charentais est poétique et nostalgique.

Un roman émouvant et intense, écrit dans un style élégant et subtil.

Extrait d'un billet de Marianne Desroziers sur son Pandémonium littéraire.

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Suivre les souvenirs de Simon, ces fragments dispersés et perdus dans sa mémoire brisée m’a beaucoup émue – pourquoi et comment certaines images, certains mots sont restés gravés ? Quel mystère se cache derrière ce front ? Enigme qui nous renvoie tous à notre incompréhension et aussi à une sourde angoisse face à notre propre fragilité – mais ce livre n’est pas triste ; de ses pages s’égrènent lentement les notes de tout ce qui a fait la vie de Simon, de ce qui fait toute vie et l’on sent une certaine tendresse de l’auteur pour ce personnage, qui pourrait être nous. Michel a su trouver le ton juste pour en parler, comme on dit d’une voix qu’elle chante juste.

Wanda Celestra, Petra – Lesvos (Grèce)

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jeudi 5 janvier 2012

Scryf ? Contrariétés II

Scryf

Je clos provisoirement cette présentation de Scryf par trois retours de lecture à propos de Contrariétés de Gabrielle Ostoya. Sur Scryf, je ne suis que de passage, je sais que parmi vous, il y a des habitués. N'hésitez pas à m'envoyer votre billet, je le publierai ici.

Retour détaillé de Nat Renard

Je reprends, plus ou moins en copier/coller, une partie des remarques que j'avais faites à Gabrielle par voie de MP. Mais je ne sais pas si cela intéressera quelqu'un d'autre qu'elle... L’histoire des francophones ("comme disent les francophones"), de la côte d’Ivoire et du prénom Gwenaël, vraiment, pour moi, ça ne passe pas. Ça casse complètement le côté immersif, l’idée que l’histoire puisse vraiment être narrée par un états-unien. Et du coup ça sonne faux.

Pour moi, il faut d'abord cerner le perso, un minimum, quoi. Un môme qui vient du fin fond du Texas, le Texas étant déjà ploucville pour les reste des Etats-Unis, c'est un peu comme s'il avait grandi loin de tout. En plus de ça, il n'a pas l'air spécialement brillant, hein, le mec. Tel que présenté dans ton histoire, je vois plutôt un brave gars, pas très sociable, genre réservé, qui une fois adulte fait des petits boulots ou devient petit comptable dans une petite banque (où, tiens, premier petit pétage, il se retrouve en caisse derrière un guichet fermé). Je n'imagine pas un mec que l'adversité a rendu super débrouillard et vif, plutôt le contraire, pas sûr de lui, surtout avec les autres, mais avec quand même une imagination particulière qui lui fait faire des trips particuliers sur les chose et les gens ( "tu es belle comme un cerise" et "j''aimerais vivre dans ton oeil gauche" en donnent l'idée). Ce mec-là, j'avoue avoir du mal à le suivre dans une virée aussi légère et insouciante au Mexique. Pour moi, c'est un mec que l'intérêt qu'il peut éventuellement susciter chez les autres surprend, il n'en a pas l'habitude, et quand cela arrive, il commet toujours une maladresse qui gâche tout. Jusqu'à, peut-être, cette première femme avec laquelle il partage quelque chose au Mexique (mais alors comment/pourquoi la laisse-t-il ?). Ce gars-là n'aurait pas pour réflexe d'aller chercher quel pays lointain n'a pas d'accords d'extradition avec les US. Pour un Américain moyen, ce qu'il y a outre-Atlantique n'existe quasiment pas. Un américain moyen part se réfugier vers ce qu'il lui semble connaître un peu, ce qui est proche tout en étant déjà très exotique (en général, l'état voisin leur semble déjà un pays étranger), le Canada ou le Mexique, en poussant jusqu'au Guatemala ou au Honduras, c'est déjà le bout du monde. Mais aller en Afrique ? Ça, ce serait un truc pour un mec qui est déjà allé là-bas - à moins qu'il ne se soit fait un trip particulier sur un endroit particulier (et peu importe alors les accords d'extradition). Ou encore, il irait dans quelque île caraïbe, ou bien, en poussant vraiment loin, il irait chez Chavez, là, il est sûr de ne pas se faire renvoyer dans une prison ricaine !

Quant à la structure, il faut étoffer, pour que le meurtre de Lola ne tombe pas comme ça, hop, de nulle part, et pour qu’on imagine aussi qu’il a une vie, ce brave garçon. Pour moi, tel quel, le texte est tronqué.

Et si j'ai écrit tout ça, hein, c'est quand même que j'ai bien aimé l'idée, et pour partie son traitement ! Et que je trouve la fin très bonne.

Retour détaillé de Marc Sefaris

Nouvelle singulière, qui me plait beaucoup. En cinq petites pages plusieurs décennies d'une vie chaotique s'écoulent, sur différents continents, avec de brefs gros plans (la relation maternelle), des ellipses inquiétantes (les deux années en Côte d'Ivoire où le narrateur a "survécu"), et des accélérations qui rendent presque cocasse ce qui aurait pu être juste dramatique (la mise à mort de la mère et le suicide du père, le voyage en Amérique latine). Le tout ponctué d'espoirs et de détresses, autour de cette fatalité de tout ce qui se glisse "entre nous", murs, draps, océans, lois, prisons - la logique de l'obstacle perpétuel est déclinée jusqu'à l'absurde, avec jubilation.

Brève œuvre sombre, mais enlevée, souvent drolatique. Cela tient au choix de la narration: l'exclu multi-traumatisé se raconte lui-même, avec ses lacunes, sa relative candeur, son fatalisme, ses pudeurs, comme lorsqu'il déclare son amour comme il peut ("j'aimerais vivre dans ton oeil gauche") ou lorsqu'il évoque la mise à mort horrible de sa première amoureuse en une allusion éloquente: "j'ai déchiqueté le drap, j'ai tout déchiqueté". Il y a de la matière sordide et gore, mais la voix présente tout ça avec une sorte de tranquille évidence, qui crée une distance étrange, une déformation qui sera la seule perception du lecteur, par la force des choses (du coup, le tag "gore" me semble de trop, ou simplement aguicheur ;)). La fin, très sérieuse et qui tout à coup ajoute un destinataire à cette confession faussement décousue, est une belle cerise sur le gâteau.

Mes quelques réserves concernent certaines réflexions appuyées, l'insistance sur la folie notamment, celle du père puis la sienne (le coeur qui bat "comme un fou", etc.), folie à la fois trop commode et trop peu convaincante (on tient une explication rationnelle, qui rassure à peu de frais et dissipe une part de la bizarrerie). Et quelques rythmes ternaires parfois trop systématiques ("une main, un genou, un morceau de nuque blonde", "étranges, excessives, difficiles à admettre").

Il n'en reste pas moins que le ton en apparence naïf, qui fait défiler une vie entière en quelques paragraphes, fait ici merveille, alors que la succession de tableaux m'avait gêné dans le roman "Le Cha(n)t des hommes". Sans doute parce qu'ici il n'est pas question de dire le réel dans sa complexité, mais de suivre une improbable conscience malmenée, au trot, et paradoxalement cette concision et ce parti pris donnent naissance à de vrais instants de sourire et d'émotion.

Retour détaillé de Frédé:

Sur la forme:

J’adore ce décalage entre le début qui se fait entendre pudique, prudent alors qu’on assiste à un « déballage » (mais pas du tout grossier) de la vie du protagoniste tout au long des paragraphes qui s’enchaînent si bien qu’on est vraiment entraîné vers la suite. Le fait de l’avoir écrit rapidement fait- il que le style est très vif (et réussi) ?

Sur le fond :

D ‘accord avec Nat à propos de l’Afrique…(commentaire précédent) ; Je n’en redis rien… L’histoire en elle- même (le dispositif mis en place par le père aussi longtemps) est « incroyable » mais on voit tellement de choses de nos jours.. . Je trouve cependant une différence entre l’idée qui est celle d’articuler un passé le conduisant à « tout déchiqueter » et le fait de rentrer plutôt « sagement » dans un pays afin d’y rencontrer sa progéniture au péril de sa liberté. Cela ne me parait pas cadrer dans un même personnage. Puisqu’ensuite, il se renferme à nouveau : « trop de murs …d’obstacles entre lui et le reste du monde ».(A ce propos, on note qu’il se considère tout de même comme faisant partie du monde).

J’ai eu plaisir à lire ces pages faites de cette ambiance décalée que tu sembles affectionner mais prends garde aux incohérences (citées ci-dessus); le gros point à améliorer donc. A part ce « démontage en règle » pour que tu nous écrives des choses encore plus plaisantes à lire dans ce registre…, je te rappelle que ce texte était bien le « coup de cœur » que j’avais évoqué la semaine dernière mais attention Gaby; je ne suis pas « pro » …

mercredi 4 janvier 2012

Scryf ? Contrariétés I

Scryf

Ça y est, vous lisez ce titre et tout de suite vous pensez qu'une barre oblique plisse mon front. Mais non ! Je poursuis tout simplement mon tour de Scryf en lâchant La Main des Autres.

Contrariétés est une courte nouvelle présentée par Gabrielle Ostoya lors du petit concours déjà évoqué, je vous la présente aujourd'hui, nous pourrons lire quelques retours de lecture dans les jours qui viennent. Les personnes pressées peuvent se rendre directement sur Scryf ( - ça c'est d'la pub mon coco. - rhô, comme s'il y avait des gens pressés de ce côté-ci de la pente...).

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Contrariétés

Ma vie n'a été qu'une succession de contrariétés. Le mot est faible, mais je suis un homme pudique. A chaque fois que j'ai désiré quelque chose ou quelqu'un au plus haut point, un obstacle est venu se mettre en travers de mon chemin. Je vais vous raconter ma chienne de vie mais, s'il vous plaît, croyez tout ce que je vais vous dire. Certaines choses pourront vous paraître étranges, excessives, difficiles à admettre, mais je ne peux rien y changer, je les ai vécues.

Ces contrariétés ont commencé lorsque j'ai eu sept ans. Un soir, mon père est rentré à la ferme ivre mort. Ça, c'était normal, du moins habituel. Mais ce jour-là, il n'a pas titubé dans la pièce en répétant vingt fois la même phrase, et en s'esclaffant à chaque fois. Il n'a pas embrassé ma mère en se collant contre elle jusqu'à ce qu'elle se fâche. Il n'a pas fait semblant de piocher dans mon assiette en m'appelant Face de lune. Il est allé directement vers ma mère et l'a prise par les cheveux, puis l'a jetée par terre. Elle n'a rien dit, n'a pas crié une seule fois. Elle semblait savoir pourquoi mon père était furieux. Moi j'ai crié et pleuré quand il a écrasé son poing sur mon visage et qu'il m'a attaché. Il a dit à ma mère : « Ah tu l'aimes, ton fils, hein ! Regarde-le toute la nuit, parce qu'à partir de demain tu ne le verras plus. » Et le lendemain, très tôt, il est revenu avec des briques et du ciment. Il a commencé à construire un mur au milieu de ma chambre, en nous plaçant, ma mère et moi, de chaque côté. Et il riait. A chaque brique ajoutée, il riait davantage. Le mur n'a cessé de monter tout au long de la journée. Mon père était maçon, c'était facile pour lui. Finalement, il avait juste rapporté du travail à la maison. Enfin, ça, c'est ce que je dis aujourd'hui pour rigoler. Ce mur, il ne l'a pas monté tout à fait jusqu'au plafond, il s'est arrêté juste avant. Et nous sommes restés comme ça pendant deux ans ! Mon père entrait chaque jour, me jetait à manger avec une gourde d'eau par dessus le mur. Je l'entendais pousser une assiette vers ma mère, sans doute du bout du pied, et refermer le verrou de la porte. Pour le reste, enfin vous comprenez, il avait ménagé une petite ouverture en bas du mur, qu'il actionnait avec une sorte de clef pour le passage des seaux. C'était le même traitement pour ma mère, bien qu'elle ne fût pas derrière un mur, excepté pour moi. Je l'entendais toujours trainer son seau, cherchant sans doute à s'éloigner de moi dans l'espoir d'être inaudible. Jusqu'au moment où j'ai osé lui proposer de chanter quand elle me le demanderait. Et j'ai chanté chaque jour pour elle, à tue-tête, les chansons que je connaissais.

Ma mère, c'était toute ma vie, je l'aimais comme je n'ai plus jamais aimé. Avant la séparation, j'étais toujours dans ses jambes, sur ses genoux, dans ses bras, et elle riait sans jamais me repousser. Quoi qu'elle fasse, il y avait toujours une place pour moi, une main, un genou, un morceau de sa nuque blonde. Etre privé de son corps et de son sourire m'a fait souffrir plus que vous ne pouvez l'imaginer. Ce mur entre elle et moi a été une torture de chaque instant. Malgré les innombrables mots que nous faisions voler par-dessus. Des tas de petits mots, simples, sans prétention, pour se réconforter, se redonner du courage. Ma mère me parlait tous les jours des lapins et des poules dont je m'occupais autrefois. Elle avait dû remarquer le sourire dans ma voix quand nous discutions du gros Bobby l'obstiné, mon lapin préféré, ou de Mademoiselle Pickwik, la meneuse du poulailler. C'est une basse-cour qui m'a permis de résister aux cruautés de mon père. Et dieu sait qu'il en savait long, dans ce domaine ! Parfois, il s'amusait à poser sur le mur un paquet de bonbons, du chocolat ou une part de gâteau. Qu'il agitait pour être sûr que je les voie. Je sautais au pied du mur pour essayer de les attraper, je le suppliais de me les donner, mais il riait et s'en allait.

C'est certain, quelque chose s'était cassé dans l'esprit de mon père. Peut-être avait-il appris que je n'étais pas son enfant, que ma mère avait aimé un autre homme, mais ces hypothèses d'adulte ne suffisent pas. Il était devenu fou. Je me suis longtemps demandé pourquoi il avait eu besoin de ce mur. Alors qu'il eût été si simple de nous enfermer chacun dans une pièce ! La ferme était grande, la grange et le grenier l'augmentaient encore, offrant à mon père toutes sortes de possibilités. Je n'ai jamais trouvé la réponse ailleurs que dans ces trois pauvres mots : il était fou. Car c'est le seul fait dont je ne puisse pas douter. Et mon père a pu exercer sa démence sans qu'aucune limite, aucune menace ne l'entrave. L'endroit où nous habitions était idéal pour un délire aussi pervers et persistant. Nous vivions dans un coin perdu du Texas, « au fin fond » du Texas, comme disent les francophones ! Personne n'est venu à notre secours et mon père a passé deux années dans une paix absolue. Lorsque ma mère a réussi à s'échapper, il l'a rattrapée en voiture et l'a abattue. Il s'est envoyé du plomb dans le cœur juste après. Alors seulement, ne le voyant plus, des gens sont venus trainer près de la maison et m'ont finalement trouvé.

C'est comme ça que j'ai atterri chez ma tante, quittant le Texas pour l'Iowa. Cette femme m'a recueilli sans un mot de protestation, sans un mot de bienvenue, et sa maison est devenue la mienne. Elle était dure mais sans bassesse, froide mais vigilante. Pas une fois elle n'est venue dans ma chambre quand mes cauchemars me réveillaient. Mais j'étais certain qu'elle attendait, pour se rendormir, l'assurance que je m'étais calmé. Elle m'a infligé une seule souffrance : me refuser l'accès aux affaires de ma mère, à ces cartons qui contenaient tout ce qui restait d'elle. C'était à chaque demande un refus catégorique « Moi vivante, personne ne touchera à ses affaires ! ». Elle ne comprenait pas que sa sœur était aussi ma mère et ça me rongeait l'âme ! Une bague, un foulard m'aurait suffi, j'aurais pu m'endormir avec cette illusion délicieuse de tenir un peu d'elle au creux de ma main. J'ai à peu près tout essayé pour m'approcher de ces cartons enfermés dans le grenier : tournevis, couteaux, toutes les clefs que j'ai trouvées. Mais l'épaisse porte en bois est restée close. Et je n'exagère pas quand je vous dis que ça m'a rendu fou, cette nouvelle cloison entre ma mère et moi.

Mes études n'ont pas été très longues, je supportais mal l'enfermement quotidien. Pourtant, la découverte des livres avait changé ma vie et m'avait donné mille envies de destinations. A seize ans, j'ai commencé à travailler dans les champs de maïs. Je gagnais peu mais j'économisais beaucoup afin de réaliser mes rêves de voyages. Enfin, à dix-huit ans, j'ai pu partir, direction l'Amérique du sud ! Tout s'est très bien passé au Brésil, et au Mexique l'année suivante. C'est ensuite, au Guatemala, que les choses se sont gâtées : j'en suis sûr, on me suivait ; quand je marchais dans la rue, il y avait toujours des hommes derrière moi, qui me fixaient salement ! Mon envie de voyager s'est tarie.

Puis il y a eu Lola, et je suis tombé amoureux. Jamais je n'avais désiré une fille comme je la désirais ! Cette pâleur qu'elle avait dans le visage, ces formes qu'elle portait avec innocence, ce rire de femme, soudain, né de sa gorge, qui déchirait ses mots enfantins ! Je n'étais pas le seul à lui tourner autour, mais elle nous envoyait tous balader. Pourtant, les petits bouts de papier que je glissais dans ses poches quand elle croisait mon chemin ont dû finir par l'amuser. J'y griffonnais ce que j'arrivais à formuler de mes sentiments : « Tu es belle comme une cerise », « J'aimerais vivre dans ton œil gauche ». Vous voyez, je m'en souviens encore tellement j'en bavais pour lui dire mon amour ! Un jour, à la terrasse d'un café, je l'ai vue se détacher de son groupe d'amies, venir vers moi, me sourire . On a parlé jusqu'à ce que la nuit tombe. Et puis, après d'innombrables nuits tombées, j'ai réussi à l'attirer dans une chambre d'hôtel . Cette fois j'y croyais, Lola allait être à moi.

Elle m'a dit que c'était la première fois, qu'elle ne s'était jamais montrée nue devant un homme. Malgré mes protestations, elle a décidé de se déshabiller sous la couverture et s'est entortillée dans le drap. Moi, nu comme un ver, je me suis jeté sur le lit. Mon cœur battait comme un fou, mon sexe me faisait mal comme s'il allait exploser. Quand j'ai arraché la couverture, Lola n'a rien dit, mais quand j'ai voulu enlever le drap, elle m'en a empêché. Elle riait, se dérobait, roulait sur le matelas dans son fourreau blanc. J'ai ébouriffé ses cheveux en essayant de plaisanter - Allez, mon papillon, sors de ton cocon ! ».

- Tu n'as qu'à m'en sortir !

Je me suis plaqué contre son corps et j'ai senti sa poitrine qui battait sous le tissu; ça m'a bouleversé. J'ai tiré sur le drap de toutes mes forces, je l'ai suppliée : « Lola, s'il te plaît, arrête ça, j'en peux plus ! ». Mais elle a continué à rire et à m'échapper. Si proche et inaccessible ! Mon cœur serré me faisait mal et elle riait, riait de me séparer d'elle ! J'ai perdu la tête...J'aimais cette femme, je vous assure. Je l'aimais trop, je n'ai pas pu supporter. J'ai déchiqueté le drap, tout déchiqueté.

J'ai quitté la ville le soir-même. Le lendemain, j'ai pris un avion pour la Côte d'Ivoire. Je savais que ce gouvernement ne me renverrait pas dans mon pays. Je n'ai gardé de contact qu'avec ma tante, certain qu'elle ne me dénoncerait jamais. Ce que j'ai fait là-bas n'a pas beaucoup d'importance. Disons que j'ai survécu. Deux ans plus tard, j'ai reçu une lettre qui a changé ma vie. Elle venait de l'Alabama. Entre ses deux feuilles, il y avait une photo, avec un petit môme qui me souriait. J'ai compris tout de suite que c'était le mien. Si vous saviez comme mes mains tremblaient pendant que je lisais ! C'était Marina, cette jolie brune que j'avais rencontrée pendant ma virée au Mexique, avec qui j'avais passé des nuits délicieuses, dans une gaieté presque enfantine. Et c'est vrai qu'on n'avait pas toujours fait attention; comme si notre gaieté nous protégeait. On avait roulé ensemble à travers le pays, et je lui avais laissé mon adresse en partant. Elle avait dû expliquer la situation à ma tante, puisque j'avais cette lettre dans les mains.

Faustino avait quatre ans et Marina me demandait si je voulais être son père. Ce soir-là, quand je suis rentré chez moi, j'ai répondu oui à sa question, oui je veux le connaître, je veux l'élever, oui je vais l'aimer. Il y avait tellement de oui dans cette lettre ! Et dans l'incomparable nuit blanche que j'ai passée : Oui vivre ! Recommencer ! Oublier ! Oublier Lola ! Alors, quand la deuxième lettre m'a dit non, et puis la troisième, et la quatrième, non je ne viendrai pas à Daloa, je ne veux pas quitter les Etats-Unis, il faut que tu viennes, alors je suis tombé dans une obscurité sans fin. Si je rentrais , c'était certain, j'allais en prison pour meurtre. Mais rester en Côte d'Ivoire, c'était laisser tout l'océan entre mon fils et moi. Et ça, je ne pouvais pas le supporter ! Je ne pouvais pas...Alors, je suis rentré en Iowa.. Ou plus exactement, en prison. De ma cellule, j'ai supplié Marina de venir avec le petit. De temps en temps. Au moins une fois. Mais elle n'a plus jamais répondu à mes lettres. C'était la troisième fois de mon existence, et la dernière, que je suppliais quelqu'un.

Voilà, jeune homme, vous connaissez toute ma vie. Parce qu'après le refus de Marina, il n'y a plus rien à dire. Ma mauvaise conduite, les mises à l'isolement pour cause d'agressivité, rien de bien intéressant. De toute façon, bonne conduite ou pas, il y aurait cette vitre entre nous. Maintenant, je vais raccrocher l'hygiaphone, je vais sortir du parloir et je ne vous reverrai jamais. Inutile de me répéter votre prénom, de me dire quel âge vous avez. Pas la peine de m'expliquer pour les lettres que vous avez trouvées. Peu m'importe que vous ayez compris. Il y a trop de murs entre nous, trop d'obstacles entre moi et le reste du monde.

Gabrielle Ostoya