Journal des penchants du roseau

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Tag - Infinis paysages

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samedi 13 août 2011

Avignon : « je poursuis une conversation passionnée »

Ce jeudi 11 août est le dernier soir des lectures libres avant la fermeture pour congés du centre européen de poésie d’Avignon. J’ai décidé de m’y rendre et de partager quelques vers.

J’arrive un peu en avance et je profite de ces instants pour relire les mots accrochés aux murs pour les 25 ans du centre. L’écriture des poètes est la thématique de cette fabuleuse exposition. Ces vers à l’état brut ! On peut encore en saisir l’émotion, l’encre semble encore fraîche.

Nous sommes maintenant une bonne dizaine et Marie Jouannic, directrice artistique, nous invite à prendre place autour de la table. Les lectures peuvent commencer. Que dire de ce que j’ai entendu et reçu ? Des mots qui résonnent encore en moi et dont je savoure la texture. Des mots que je n’ai pas mémorisés mais dont je vois les couleurs et sens les parfums. L’élément eau est présent ce soir, la mer s’est invitée et c’est tout naturellement que trois poèmes des Mémoires du Cargo de Padrig Moazon entrent dans cette ronde. Le retour à la terre s’annonce avec la lecture de trois textes de Peaux de papier et s’achève à un retour à la mère de mon voisin.

Si l’écoute est silencieuse durant la lecture, la discussion s’anime ensuite et Marie Jouannic nous invite à partager le verre de l’amitié. Il est l’heure de rentrer. Je poursuis une conversation passionnée et passionnante dans les rues animées d’Avignon avec un des poètes, mais nous sommes obligés d’y mettre un terme. Il doit rejoindre son Ardèche. Si la poésie ignore les kilomètres, le corps, lui, les compte.

Il est 23 heures et juste avant de m’endormir je pense aux Infinis paysages, aux Mémoires du cargo et à mes Peaux de papier qui ont pris place sur un des rayons du centre.

Je pense à ces visiteurs qui, un jour, feuilletteront ces pages.

Yasmina Teterel

lundi 21 mars 2011

Infinis paysages - Yasmina Teterel : Matin vert

Matin vert

Aux tempes de l’homme
S’agrippent les temps anciens
Quand l’horizon n’était que reflet sombre
Au bord du cil
Patience ! Le moment viendra
Où tout sera lavé
À la sortie de ce long sommeil
Les arbres dévoileront leur chair tendre
Et les rues frétilleront
Les draps de l’eau se mouvront
Au rythme de l’étreinte du ciel et de la terre
Écoute, les entends-tu se chercher ?
Le matin vert est annoncé
Déjà sur tes lèvres fendues
Le jour a posé ses éclats

Yasmina Teterel

Avec Yasmina, tout est question de peaux et cie...

À paraître : Infinis paysages.

dimanche 20 mars 2011

Infinis paysages - Cécile Delalandre : Les Paumés & Tess

Les Paumés

Le bar repu de gens se balance et s’enfume
Sur des visages las que la bière consume.
De belles filles lascives déshabillent l’envie
De mâles à l’affût de jouissances bannies.
Et au rythme d’un Bird que cajole Charlie
Un vieux beau philosophe soliloque assis.

Et moi je suis assise où s’accrochent les paumés
Près d’un autre qui pourtant s’acharne à le cacher.
Mes yeux fixent sa jambe qui pend d’un tabouret,
elle tremble et me trouble et fige mes pensées.

Sous les lumières glauques voilées par l’alcool,
les serveuses se trémoussent pitoyables et molles,
entre les tables pleines de vide et d’ennui,
qu’une mousse de bière vient remplir chaque nuit.
Au fond, près du billard, un homme bouge sa queue
Devant une boule sage qui ne demande pas mieux.

Et moi je suis assise où s’accrochent les paumés
Près d’un autre qui pourtant s’acharne à le cacher.
Comme un aimant malin, son tibia m’hypnotise,
il est mon seul repère, mon phare, ma balise.

Derrière la rampe de cuivre où s’épanchent les plaies,
le barman cabotine sans douter du succès.
Seul acteur sur la scène illusoire de son bar,
il joue à écouter leurs confidences bizarres.
Car les paumés sont riches d’amours inachevées
De passions étouffées, de plaintes avortées,
Que le jour refuse d’un revers de morale,
Mais que la nuit complice accueille dans ses cales.

Et moi je suis assise où s’accrochent les paumés
Près d’un autre qui pourtant s’acharne à le cacher.
Sa jambe ne tremble plus le long du tabouret
C’est lui qui me regarde comme si j’étais paumée

__

Tess

Le gilet de laine noire de Tess a un gros trou juste sur son sein gauche par-dessus son cœur ploum. Des courants d’air glacial s’y plantent comme des morsures de rats. Elle a mal. Ils s’infiltrent dans ses tripes pour y larguer des crampes qui s’agrippent méchamment aux parois de son vide. Ça lui fait des spasmes à l’âme et ça déchire la toile de son intime gouache. Elle a mal.

Tess ne veut pas mourir, Tess aime la vie. Mais elle se dit parfois qu’elle aimerait être folle comme quand elle était gosse, seule, blottie dans les draps froids d’un box aux rideaux blancs et près d'un pot de chambre qu'on aurait dit ciboire.

Morte, elle n'aurait pas pu voir qu’enfin sur l’accroc, quelqu’un se penche.

Quand Tess sort, elle enfile son manteau pour ne pas que l’on voit sa déchirure d’habit. On a appris à Tess à se bien présenter, à se paraître toujours sur une vitrine digne. Tess s’est faite golem sur la grève de sa quête, ça lui fait un chemin qui s’efface dans le rien qu’on accepte avec grâce.

Tess a son Achille, et son talon d’amour, son père, sa passion, son mystère à jamais. Et tout ça, ça dépose comme troublures de vie qui lui font se confondre des hoquets de désirs avec des signes d’amour.

Tess sait bien quand même que sous des airs de rien, sa chair pourtant est chair.

Tess est tant sur le fil que quand un mâle se pointe, elle se lui veut donner tous ses rêves et ses peaux que jamais on ne touche tant l’horizon est loin de ce qu’elle a rêvé qu’un Achille a promis.

Elle se veut tant donneuse qu’à force de mouiller, elle assèche le mâle tant elle se fait vouleuse…

Mais Tess se trompe toujours, et comme une éléphante, elle s’en va vite mourir sur un vit trop pressé qui ne voit pas le trou sur son gilet de laine qu’elle lui a comme un string trop voulu lui cacher.

Et l’amour se tire et chaque fois Tess pleure. Mais elle s’assèche vite et Tess se dit encore qu’il faudrait qu’elle soit folle pour qu’enfin il l’a veuille.

Cécile Delalandre

Cécile est PoUpiE LiMpOpO ou La BeZoTe et parfois... Un Jour de grosse lune.. celle de Chios.

À paraître : Infinis paysages.

samedi 19 mars 2011

Infinis paysages - Nourit Masson-Sékiné : Le Jour me lève

Le Jour me lève

Soleil Soleil !
la lucidité n'empêche pas l'aveuglement
elle l'éclaire assurément

Constellée de signes,
ma peau parchemine
griffée par les temps

réalité jamais
n'est ce qu'elle apparaît
l'âme guettée sur le qui vive
dans l'invisible j'ai pénétré
pour autant nul question ne répond

l’imperfection secrète le mouvement
l’utile nourrit l’inutile
semeuses éperdument bêchent et moissonnent les champs

les mânes au bleu jetés
dans le firmament
gonflent chaque an et bourgeonne le printemps

infinis paysages l’indistinction me prend
sage sagesse : vois en silence
mais jamais ne sais à l’avance
que sont les conséquences d’antan

(y’a y’a
y’a pas y’a pas
mais qui comment quoi)

Nourit Masson-Sékiné

Nourit, auteur du Courage de vivre pour mourir, Nourit, ses peintures, ses dessins et ses poèmes, « poëme à di » vit entre Est et Orient extrême.

À paraître : Infinis paysages.

vendredi 18 mars 2011

Infinis paysages - Stanislas Fleury : Croquis marins & Croquis urbains

Croquis marins

Une âme borde un foc sur l'océan sans porte
Et les vapeurs des champs versent comme des mains
Leurs senteurs qui choquent, morcelées de chemins,
Qu'un vol de goélands sans alphabet rapporte.

Le mûrier s'étoile d'abeilles et d'oiseaux,
C’est un orgue emphatique et peureux, car écoute,
C'est le vent du levant qui recherche sa route
Et qui compose en brins tous ces refrains nouveaux.

Et les sables ingrats tuent les vagues si rondes
Qui vautrent leurs corps sur ces curieux époux.
Cet incessant trépas nous suit jusque chez nous,
Et ces sanglots de mort semblent d’un autre monde.

Quand un murmure pieux fera tomber le jour
Et le soir qui se peint, que la lune qu'On lève
Confessera la mer en lumière de rêve,
Chut !... Notre tour sera de composer l'amour.

__

Croquis urbains

Des chats mystérieux
Sur les cheminées pâles
Qu’engloutissent les cieux,
Tintent d’un ton d’étoile.

La ruelle sauvage
Brille comme un étang
De six ou sept étages
Épisodiquement.

Cuits comme un fleuve lourd,
Le rire clandestin,
Un enfant, son chien, courent
Avec un air festin

Pour le jeu solennel
De secourir du pied
Le navire et sa belle
Des grands égouts hantés.

Quatre fumées s’affichent
Dans un ciel qui se tord
Près du terrain en friche
Qu’abritent près d’éclore

Trois lys en deuil étrange.
Mais loin des feux ternis,
Des ombres se dérangent,
Sans bruit, et c’est la nuit.

Stanislas Fleury

Industriel sirupeux et petit artisan amusé du verbe, Stanislas Fleury s'est souvenu qu'avant un premier roman catastrophique, il s'était aventuré sur les plates-bandes de la poésie. Des prix avaient jadis auréolé ses vers, dont en voici quelques-uns exhumés. R.I.P.

À paraître : Infinis paysages.

jeudi 17 mars 2011

Infinis paysages - Dzovinar : Compagnon d'un moment

Compagnon d'un moment

Elle était assise solitaire
dans ce petit resto
de la rue de la Huchette
à la seule lueur intime
de bougies rouges posées
sur les tables désertes ;
des fresques couvrant les
murs invitaient au voyage ;
la serveuse apporta
le plat de boulettes
accompagnées de riz
et d'une pomme de terre au four...
je prendrai du vin...
Oui, rouge ou rosé ?
Que me conseillez-vous ?
Nous avons un délicieux vin de Crête...
Ah, ? ... oui, je vais goûter,
du rouge alors.

Un chat,
- une perfection,
tout noir taché de blanc
au bout des pattes, sur l'œil,
et, telle une mouche
posée sur son nez rose,
un point noir -
monte la garde près de la table ;
museau levé, il attend...
Sollicitée, elle le caresse
et dit « je sais ce que tu espères »
alors, avec précaution, la langue
du chat part en reconnaissance
du petit bout de viande
que lui tend la main.
Les prunelles de velours sombre
se lèvent et quêtent à nouveau.
Tu en veux encore...
Et le jeu tendre s'achève
quand le chat repu se lève
et s'en va.

Dzovinar

Dans un monde où règnerait l'harmonie.

À paraître : Infinis paysages.

mercredi 16 mars 2011

Infinis paysages - Marie-Agnès Michel : Les Indiens

Les Indiens

Celui-qui-désira fit naître les loups l'hiver. Pour eux il demanda au vent un peu de son sang, et à la lune un peu de sa mémoire. Il désirait le chant des loups.

Lorsque Celui-qui-désira n'était encore qu'une goutte le gel était partout, voilà pourquoi il désira les loups d'un désir violent. Les monstres en profitèrent pour naître. Parce qu'il fut triste en les voyant Celui-qui-désira crut les aimer et oublia les loups.

Il oublia les loups, qui furent si tristes qu'ils chantèrent pour la lune. Et la lune fut si triste qu'elle se coucha sur la terre. Et le monde fut si triste que la mort en profita pour naître. Celui-qui-désira ne voulut pas la voir, il partit laissant le monde seul.

L'air devint rare. Les loups partirent loin, si loin qu'ils arrivèrent au bout. Où la plaine et le ciel se mastiquent et avalent entre eux les arbres, les poneys et même la poussière, et les loups allaient disparaître. À nouveau ils chantèrent pour la lune. Elle se souvint de sa tristesse et devint pleine de douceur.

La lune alla chez le vent. Elle lui dit : les yeux des loups ne sont-ils pas de braise ? Si, répondit le vent, car tu donnas pour eux un peu de ta mémoire. Et, dit encore la lune, d'où vient le chant des loups ? Alors le vent eut honte, car il avait donné un peu de son sang.

Le vent partit à la recherche du désir de Celui-qui-désira. Quand il le trouva il lui murmura « Viens » et le poussa vers la plaine, le poussa vers les loups.

Le désir se plaignit d'être poussé. Celui-qui-désira se pencha par-dessus le monde lorsqu'il l'entendit se plaindre - le vent l'avait poussé jusqu'où les loups chantaient. En les entendant Celui-qui-désira ressentit une grande joie, il ressentit une grande douleur, et son cœur devint deux.

Les loups ne vivent plus dans la plaine, la lune est rouge. Où vit le désir ? qui ne voulut pas d'un cœur en deux. Et devant Celui-qui-désira, où a fui le désir ?

Il a fui où sont les fantômes des indiens, il s'est assis avec eux. Et les loups y vivent aussi, dans les montagnes: le désir, les indiens, les loups.

Marie-Agnès Michel

Auteur de plusieurs ouvrages dont L'Allégresse des rats et Le Ruban. Vit, dit court, à Paris.

À paraître : Infinis paysages.

mardi 15 mars 2011

Infinis paysages - Simon Camier : D’un qui dérivait

D’un qui dérivait

C’est novembre loin des grèves,
Bras en croix, bien allongé
Il dérive en naufragé,
Fasse le Ciel qu’il en crève.

Nulle terre aux alentours,
Sur l’esplanade salée
Sa raison s’en est allée,
Elle vous joue de ces tours.

Vers l’Espagne il navigua.
Jadis il fut capitaine,
Voulait dresser sur la plaine
Des châteaux, oui, rien que ça !

Mais le vent fit la grimace
Et s’empressa de plier
Le vaisseau comme papier ;
Les châteaux ont bu la tasse.

Nulle terre, calme plat,
Sur la lune les nuages
Lui dessinent des visages,
Il ne les reconnaît pas.

Lors appelle Rocambole,
La femme du bout du quai,
Le tabac, l’amitié…
Fait bien nuit sous la coupole.

Rocambole vient pourtant,
Pirouette sur la mare
Et lui chante l’œil hilare :
« Imbécile, il n’est plus temps. »

Simon Camier

À paraître : Infinis paysages.

lundi 14 mars 2011

Infinis paysages - Christelle Anjou : Farandole

Farandole

Seule sur le sofa, je me laisse sombrer.
Le halo de la ville se fait caressant.
Là-bas, bien plus loin, on entend une sirène.
Les outils de l’artiste près de moi s’endorment.

De blanches ombres m’entourent
Protectrices,
Inquiétantes aussi.
Certes vous m’accueillez, mais je me sens intruse.
Je vous observe attentive et silencieuse.
Votre beauté me bouleverse,
Vos silhouettes me hantent.
Vous ne me voyez pas ; égoïstes, superbes.
Savez-vous seulement que moi aussi, j’existe ?

Soudain, s’accélère mon cœur
De son si vieux phono, du fond de l’atelier
S’élève une musique, impétueuse mais douce.
Ravel prend possession de l’instant et des lieux.

Quand l’Artiste n’est pas là, la nuit, les sculptures dansent.

Le Boléro nous prend, la ronde peut commencer.
Dieu, que vous êtes belles, si pures et si blanches
Dans cette Farandole au fond de la nuit bleue.
Je m’approche de vous, timidement d’abord
Quand l’une d’entre vous, la plus belle qui soit
Me touche de la main et me prend dans ses bras.

Elle m’entraîne avec elle tout au creux du mystère.
Au fond de la passion, dans le ventre du monde.

Ensemble nous tournons, maintenant réunies.
Votre blancheur de pierre ma chemise de nuit
Derviche en négatif étourdie de bonheur.

Enfin la Musique prend possession de nous.

Doucement vos veines de marbre se gonflent.
Vos regards, étrangement, s’emparent alors
De mes rêves les plus fous.

La poussière de pierre en volutes s’élève
Un lampadaire projette sur nous sa lumière
Accentuant ainsi vos allures de fantômes.

Je caresse des yeux une Mère à l’Enfant
Je m’y retrouve un peu, et te vois petit homme
Tu es là mon Juluan dans ce sourire si doux
Enfin grâce à la pierre, près de moi pour toujours.

Un couple enlacé s’embrasse tout près de moi.
Uni dans un Baiser Renversé, renversant.
Ensemble ils frissonnent de bonheur et d’extase.
Assurément ces deux là ne sont pas de marbre.

Telle l’œil du cyclone, leur étreinte m’aspire
Nous aspire, nous transporte, mais aussi me ravage.
Il n’est rien qui ne puisse jamais les séparer
C’est dans la pierre que leur amour est né
Dans la pierre à jamais il restera gravé.

Cette étreinte me renvoie notre solitude
Nous qui, hélas, ne sommes pas de pierre.
Mon mari, mon aimé, j’aurais tant désiré
Être ta siamoise, pour ne jamais de toi
Être un jour séparée.

Au milieu de la ronde se dressent deux mains blanches.
Jointes, suppliantes face à la laideur du monde
Elles sont les chefs d’orchestre de cette Sarabande.

Non loin de là une Vierge me sourit.
Nous échangeons un unique et complice regard.
Toutes deux savons la douleur du sacrifice,
Toutes les deux pleurons notre enfant, notre fils.

Derrière moi, plus loin, Orphée pleure Eurydice.

Mais voici que la musique s’atténue, dissipant avec elle le sommeil de pierre.

Mes amies noctambules reprennent alors la pose.
Compagnes de la nuit, vous êtes aussi mes sœurs
Nous sommes vous et moi les Filles de cet homme
Car à vous comme à moi, il a donné la vie.

Encore bouleversée de bonheur, moi qui sais
Je reviens au grand jour et renais à la vie.
En fermant les yeux, je calme mon cœur qui bat
J’entends alors le chant du burin sur la pierre.

Le Boléro s’est tu… mon père chante Brel.

Christelle Anjou

Farandole est déjà édité par Christelle Anjou dans le recueil Itinerrances - sept portraits de la nuit - préface de Philippe Grimbert, illustré par un ami peintre « déclinaison de lunes ».

À paraître : Infinis paysages.

dimanche 13 mars 2011

Infinis paysages - Luna Barbare : Le Crapaud, ma chère

Le Crapaud, ma chère

Le crapaud, ma chère, est une espèce peu recommandable, croyez moi
Vous avancez par là, sur ce chemin de campagne aux abords fleuris
Vous, ma chère, vous dans votre robe légère, nymphe, et jolie
Il est là, tapi sous les nénuphars, n'attendant que sa proie.

Le crapaud, ma chère, ce soir, il est libre et il vous sent venir de loin,
Ce soir il se morfond de solitude, il est joueur et concentré du nez
Ce soir il a faim, ma chère, et il est bien incapable de se passionner
Pour lui même par lui-même il lui faut quelqu'un. Vous. En attendant il fume un joint.

Vous avancez là, avec vos envies vos doutes, sans refaire la chanson
C'est vrai que vous êtes belle avec vos sentiments neufs et vos atouts
Il sort de sa cachette, voilà qu'en deux bonds il est devant vous
Le crapaud vous tient à peu près ce langage,
Un peu drôle un peu fou
Il s'emballe il s'engage
Il s'en fout
Vous riez
C'est l'essentiel
Il sait qu'il a réussi sa mission.

Ma belle ma belle (oui il répète pour s'assurer, comme on se racle la gorge)
Vous êtes la plus belle (vous ne tiquez pas, c'est tellement agréable et rare)
Je voudrais tant vous montrer, ils sont de toute beauté, mes nénuphars
Le bougre travaille ses rimes, et vous voilà belle comme un rouge-gorge.

Regardez-vous bon sang, il est là tout laid et tout petit, vous baissez les yeux
Votre naïveté vous enlève toute conscience de vos envies profondes
Qu'espérez-vous ? Un autre conte de fées ? Au fond de vous je gronde
Courrez, partez, ma chère, sauvez-vous avant de casser tous vos œufs.

Trop tard je sais. Au premier baiser le voilà beau grand fort jeune dynamique
Il vous fait tourner la tête et le reste, vous embrouille de ses larmes de prince
Triste of course le prince. Comment ça me gave ça. Ma chère je vous pince
N'y croyez pas une seconde, rappelez-vous il a faim, mais pas de panique.

Si vous gardiez la tête sur vos épaules, si vous l'écoutiez tout de suite
Au lieu de regarder au loin, au lieu de n'écouter que vos rêves
Vous le verriez crapaud sous des atours de prince sans sève
Vous le verriez crapaud ... ahhhhhh, nooooon, voilà qu'il vous incite !

Le tourbillon du sexe, des mots et même des attentions charmantes
Le tout sous les nénuphars, vous êtes totale comblée
Le retour à casa est violentissime je vous trouve hébétée
Il vous manque tout le temps, vous lui manquez à minuit tapantes.

Alors il sort son ultime grand jeu de crapaud mal léché
Des larmes et des grands mots, vous êtes, très chère, en aviez-vous douté
La femme de sa vie ! De mails en courriers, les nénuphars sont équipés,
Il vous embarque toujours plus loin, dans l'ordre suivant : coulée, touchée.

Petit bateau fragile que votre sensibilité, vos envies et vos doutes,
Vous voilà d'un coup mère et amante et tenue au secret
Enfant parfois dans vos colères qu'il ne sait apaiser
Alors qu'il en est l'auteur, le bougre, il est l'auteur de toutes.

Petit bateau fragile que votre sensibilité, vos envies et vos doutes,
vous voilà en larmes il s'en sert de parapluie
vous voilà en armes il s'en sert de paravent
vous voilà triste il s'en sert de distance
vous voilà amoureuse il s'en sert de vitamine
vous voilà prête il ne l'a jamais été.
Prout.

Le crapaud, ma chère, ce soir, il est libre et il la sent venir de loin,
Ce soir il se morfond de solitude, il est joueur et concentré du nez
Ce soir il a faim, ma chère, et il est bien incapable de se passionner
Pour lui même par lui-même il lui faut quelqu'un. Elle. En attendant il fume un joint.

Qu'espériez-vous ? Un autre conte de fées ?

Luna Barbare

http://www.luna-barbare.book.fr/

À paraître : Infinis paysages.

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