Instants tannés, textes & autres miniatures de Cécile
Fargue Schouler sera publié le mardi 8 novembre 2011.
(voir
nouveautés éditeurs de la Bibliothèque nationale de France)

« Ça lui est arrivé comme ça, d’un coup, la petite cuillère en l’air,
alors qu’elle essayait consciencieusement de faire glisser la peau qui s’était
formée sur le dessus de sa semoule au lait. Une fine pellicule blanche, un peu
translucide, qu’elle tentait de scalper en un seul et fragile morceau. Et voilà
que ça lui est tombé dessus, sans prévenir : la peur de l’absurde et du
vide. »
in Une seconde contre le vide
« Il regardait ses pieds avancer, les kilomètres qu’ils devaient avaler
chaque jour pour rien, ou pas grand-chose, et ça finissait par ressembler à une
danse. À un corps à corps, un durillon fier et debout sur la plante du
monde. »
in Les Mocassins de cuir
« Ce soir, devant le lavabo, elle y repensait soudain à son cahier…
Elle plissait un peu les yeux pour mieux discerner les dessins rouges sur le
blanc… Là, à gauche, n’était-ce pas un soleil ?… Et juste à côté, encore, la
silhouette d’un chat, un minou au dos rond… Plus bas, vers le siphon, une tête
d’Indien qui faisait son important… Et au-dessus du lavabo, sur le miroir, sa
tête à lui. »
in Un nuage dans la gorge
« Il n’aimait donc pas ce gris étroit, mais curieusement, assis sur sa
banquette, dans sa rame de métro, à glisser sur les flancs de ce long boyau, il
se sentait bien, il se sentait vivant. Ça passait par ses pieds, ses fesses, sa
tempe collée à la vitre, c’était les trépidations de fer qui résonnaient dans
son corps et qui le remplissaient tout entier. »
in Station intime
« En le quittant, elle se dirait, au dedans d’elle, que les hommes
n’ont décidément rien compris, que ce sont les bêtes qui savent, et ainsi de
suite en reprenant son chemin. Elle continuerait de se rabâcher ces choses
qu’on dit pour avoir moins froid, pour croire que toute cette solitude c’est un
choix. Même que ça lui ferait du bien ces petits mensonges, parce que ce ne
sont jamais les gros arbres qui font les radeaux de fortune, mais les petites
branches qu’on accumule. »
in Le Sentier
« Quand il le pouvait, il aimait à le choisir auréolé d’une trace
grasse et brillante de rouge à lèvres, le rose tendre étant son préféré. Une
trace comme un baiser posthume, une rencontre à rebours sur le coin du
gobelet. »
in Les Fonds de café
« Elle pense aux nuits passées les yeux grands ouverts. Les siennes,
celles des autres, ceux qui restent enfermés dehors. Les yeux grands ouverts
car dans les chambres de plein air l’obscurité n’est jamais
familière. »
in Minuit et des amnésies
« Le monde ne lui parlait plus et il ne parlait plus au monde. Il
fallait en arriver à cette conclusion : sa voix s’était perdue. Ce n’était
pas rien que cette chose-là. C’était le début d’un quelque chose qui sentait la
fin. »
in Voix sans issue
« Certains fuient, d’autres cherchent, la plupart se contentent de
relier des points déjà tracés, mais tous aiment ça, être en mouvement,
ça leur donne le sentiment d’être vivant. »
in Des rails
« Pour couper, trancher, gratter et nettoyer, il se servait de son
couteau, un cadeau oublié de son naufrage. La lame, elle, il la réservait à
d’autres fins, à un drame autrement plus noble que la découpe sauvage d’un
saucisson pur porc. »
in Lame de fond
« Son corps contre la voiture n’a pas fait plus de bruit qu’une feuille
de papier qui se déplie. La tête un peu renversée sur le capot, elle a vu ses
deux yeux ouverts. Des yeux très verts et des cils longs et noirs. Des cils
comme des sutures qui auraient lâché pour laisser place à la brûlure. De ses
paupières éventrées sortait un cri. »
in Les Petits Bateaux de papier
« Ça semble fou, mais ça n’en est pas moins vrai. Il frôlait à peine le
sol, coulant plus qu’avançant lui semblait-il. Comme les algues prises entre
deux eaux et qui, par un effet d’optique, paraissent se déplacer dans leur
immobilité. »
in Les Passants
« Souvenez-vous de cet air qui souffle aux narines quand vous soulevez
le couvercle. C’est un parfum piquant et vif, un fruit hybride né des amours
improbables d’une épluchure de banane avec un carton d’emballage, d’un filtre à
café et d’une croûte de fromage… peu importe les couples de toute façon, le
parfum ne s’évente et ne tourne curieusement jamais. »
in La Madeleine des poubelles
Cécile Fargue Schouler
extraits d'Instants tannés, petits penchants n° 10, à paraître en
novembre 2011.