
Il est des répétitions qui se bégaient de générations en générations et sont proférées avec l’assurance de celui qui sait dès qu’il observe un unique cheveu blanc dans le reflet de son miroir. Des répétitions qui après m’avoir agacé me lassent. Il en est une que vous n’avez pas oubliée… d’entendre ou, peut-être, de dire : « les gens, mais surtout les jeunes, ne lisent plus, ou ce qu’ils lisent…. »
Amusant, je l’entendais enfant, et ma mère m’avoua, plus tard, qu’elle l’entendit elle aussi. Amusant parce que la seule vérité que l’on puisse accorder à cette phrase est sa permanence, pour le reste, ce n’est finalement que balivernes, celles qu’aiment user les déjà vieillards pour donner quelque épaisseur au chemin qu’ils viennent de parcourir. Ces sentiers en creux aux talus coupe-horizon où ils se livrent encore à quelques sautillements pour tenter de dépasser les bornes.
Et quand bien même ce serait, contre toute observation attentive, vrai. Des milliers d’initiatives ont lieu chaque jour pour qu’il n’en soit pas ainsi.
Il en est une dont je vais brièvement vous parler ici. Encore du côté de mon clocher ou du moins de la bibliothèque qui s’en est éloignée pour s’agrandir dans les locaux d’une ancienne école désaffectée : la médiathèque de Saint-Aubin-du-Cormier.
Voilà, l’idée est assez simple : garnir une pochette de trois livres choisis par l’équipe qui anime la bibliothèque. Ceux qui le veulent retirent leur pochette à l’aveugle et ont pour contrat de lire au moins une partie de ces trois livres pour en parler lors d’une soirée le 4 novembre prochain. Les deux intérêts immédiats de cette initiative sont les deux surprises qui nous attendent : celle des livres à lire, celle des lectures dites. Et bien sûr ce moment nous le passerons en commun et pourrons, qui sait ?, le prolonger autour d’une table dans un bistro à côté.
Pris un peu par le temps et d’autres occupations, je n’ai commencé mes lectures que ces jours derniers, mais comblé par la chance, je devrais en venir à bout d’ici le 4. Ma chance, la voici :
Une récente traduction – très contemporaine (pensez, il y a « nunuche », « tout de go » dans le texte) de l’Éloge de la folie d’Érasme par Claude Labrousse, Actes Sud, 1994.
La Montagne de minuit de Jean-Marie Blas de Roblès, éd. Zulma, 2010, que j’ai eu le plaisir de rencontrer avant de lire son spiralé Là où les tigres sont chez eux.
Enfin, un manga sur l’œnologie (je n’ai pas la référence à portée de clavier).
Bref, je ne vais pas m’ennuyer et si le manga me déplait je le noierai dans un ballon-canon-rubis.
Mais avant de le lipper – il est un peu tôt – , je ne résiste pas à vous recopier cette citation de cette version de l’Éloge de la folie. – chap. L -, histoire de boucler mon lacet même si je ne porte guère de guêtres :
« Mon écrivain à moi, au contraire, dans son délire, jouit d’un bonheur supérieur ! Jamais il ne veille. Tout ce qui lui passe par la tête, tout ce qui lui vient sous la plume, il le confie à l’écriture, ça ne lui coûte qu’un peu de papier, car il n’ignore pas que, plus jobardes seront ses jobardises, plus la masse l’applaudira, autrement dit tous les fous et les ignorantins. La belle affaire si trois docteurs font la fine bouche, en admettant qu’ils l’aient lu ! Et quelle valeur pourrait avoir le vote hostile d’un si petit nombre de sages, face à la foule immense de ceux qui en redemandent ? Mais il y a plus astucieux encore : ceux qui publient sous leur nom les ouvrages d’autrui ; ils s’adjugent bruyamment la gloire qu’un autre a méritée au prix d’une laborieuse gestation. L’idée qui manifestement les soutient, c’est que, même si leur plagiat vient à être parfaitement démontré, ils en auront malgré tout tiré profit un certain temps. Ça vaut la peine, de voir comment ces gens-là se rengorgent, quand le public les encense, quand on les montre du doigt dans la foule C’est lui le fameux Machin Chose !, quand ils sont au premier rang des devantures des librairies, quand leurs trois noms s’étalent en haut de chaque page, des noms en général étrangers, plutôt cabalistiques. Mais, Dieu immortel !, que sont-ils d’autre que des noms ? Des noms destinés, d’ailleurs, à être connus de fort peu de gens, eu égard à la vastitude de l’univers, et appréciés de beaucoup moins encore, puisque les goûts divergent, même chez les non-connaisseurs (…) Parfois même ils sont en quête d’un antagoniste, dont la rivalité pourrait amplifier leur propre notoriété.
Alors, en effet, « Le public hésitant se partage en deux camps », jusqu’au jour où les deux champions, ayant bien combattu, sont proclamés tous les deux vainqueurs et triomphent tous les deux. »
(Toute ressemblance gnagnagna... Ce texte date, dans sa première édition, du tout début du XVIe siècle).
Épilogue provisoire :
La soirée fut plus intense que prévu. Une vingtaine de lecteurs, une soixantaine de livres présentés. Il est toujours fort intéressant d'entendre les multiples voies, celles qui font apprécier un texte ou le décrier. J'ai eu le plaisir d'écouter une critique d'un livre publié par les penchants : Retours difficiles - Scènes étranges d'une enfance de garçon. Critique « injuste », mais si franche et personnelle, que je l'ai goûtée avec plaisir.
Nous avons, comme cela était prévisible achevé cette soirée tard dans la nuit avec force breuvages & bavardages.
Merci A.-C. et tous ceux qui ont créé cet événement.