Collage...

Mémoires du cargo

Quelquefois
Ce n'est pas grand chose une île
Un peu de brume
Une poussière d'oiseaux blancs
Un rêve fatigué

L'océan triche à chaque marée.

Padrig Moazon in Mémoires du cargo

Un navire qui n'a pas goûté au vin goûtera au sang

Dimitra G, il n'est pas dit qu'en 1984 fut étalé du sang humain sur ta proue, du vin ou du champagne lors de ton baptême à Bilbao, il te fallait rejoindre le Golfe de Gascogne puis virer de bord. Le seul acte qui nous fut rapporté est que ton armateur russe te souffla aux écoutilles :

« Le contrôle du passé dépend surtout de la discipline de la mémoire. S'assurer que tous les documents s'accordent avec l'orthodoxie du moment n'est qu'un acte mécanique. Il est aussi nécessaire de se rappeler que les événements se sont déroulés de la manière désirée. Et s'il faut rajuster ses souvenirs ou altérer des documents, il est alors nécessaire d'oublier que l'on a agi ainsi. »

George Orwell, 1984.

Tu avais belle gueule alors, celle d'un loup ou de sa mère ; robe noire liserée de rouge et, en avant du château, trois grues dressées prêt à l'envol, comme celles de mère-grand nous dit le conte. Ton ventre avide, c'était ta fierté pouvait dévorer et engloutir des milliers de tonnes de métaux divers, nos déchets industriels, saisis par tes redoutables croc. Tu les emportais loin bravant bourrasques et courant, pour - par discrétion - rendre tes déjections à l'autre bout du monde. L'homme saura les transformer en terreau fertile, plaisirs momentanés, à de nouveaux déchets : te justifier. Se battre pour être ton maître.

C'est dans un port du Nouveau-Brunswick que tu devint une star. Subissant les flashs de la meute des chiens de garde. Ton maître du moment non seulement te brutalisait, mais malmenait les hommes à son service : les marins. Des Cubains, dont le bien nommé Jesus Despaigne Maso affirmèrent que le feu prenait à bord et qu'aucun appel de détresse n'était lancé. La température était torride et l'hygiène à bord exécrable (absence de toilettes, ah la mer, vous savez, la mer !).

Cette mise en lumière soudaine menaça tes maîtres, il fallait te cacher, changer de main, porter nouveau collier, être à nouveau baptisé : Long Binh ?, Maritsa ?, Travemar africa ? et enfin Lady Alla sous pavillon cambodgien. Ce dernier nom te fut fatal : "Status : Dead". Mais parce que tu es dans notre souvenir, nous pouvons nous écrier :

« Ainsi Lady Alla, et pourtant Dimitra G en vie ! »

épilogue

« Il fait froid, l’air est bleu comme les lèvres d’une morte. Je cherche à me souvenir de ces temps lointains où je n’étais pas. Je veux ramener à ma mémoire les corps des anciens pour donner un sens à ce que je suis. Je veux les entendre me raconter, m’expliquer et me dire : « tu es ». Il faut que j’ouvre toutes ces tombes mais aujourd’hui charrier les morts m’est impossible. Je m'écorche les doigts jusqu’au sang en vain. Peut-être attendre ?  »

Yasmina Hasnaoui, Extrait de Cargo blues.

(images extraites de cette ressource, ont participé de manière involontaire à ce collage : shipspotting, radio canada, George Orwell, Jesus Despaigne Maso, Yasmina Hasnaoui, Padrig Moazon et Dimitra, je les salue !)

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On the road, avec l'intention de parcourir l'immensité pour en toucher les limites étoilées. Quête ou fuite, transition ou refuge ?
Traversée du continent, une direction mais pas de sens, mélancolie trimballée à perte de vie.

Highway vers la solitude, recherche du satori dans les comprimés de benzédrine.
Il réussit parfois à escalader les architectures de l'éphémère, à frotter ses rêves aux orties de l'horizon.

Le voyage abandonne ses empreintes à l'oubli, le macadam n'a rien à raconter.
Itinerrance dans des scénarios arrangés et des hasards maquillés en fausses certitudes.

Les hommes sont passeurs et passagers. La mémoire est condamnée à l'humain.

Sur une route du Nébraska, entre Gothenburgh et Cheyenne, agrippé au plateau du camion, Kerouac sniffait la ligne jaune en flinguant du bourbon avec Mississipi Gene et Montana Slim.

Padrig Moazon, Mots numériques (cf. commentaire ci-dessous)