« Je crois que je suis une sorte de femme à colombages mi-effrontée, mi-pudique, cigarette aux lèvres toujours, qui chercherait un endroit classe où s’inviteraient des loups pour y boire un coup, m’y raconter des histoires et puis partir. Ça pourrait tout aussi bien être dans la maison de Madame Bovary, la Maison Tellier ou la Maison Nucingen ou encore celle de Neauphle-le-Château que dans un bar proche de la piaule d’un Bandini, d’un Chinaski et autre Carver. Des lieux qui me ressemblent, se ressemblent peut-être au fond, dans le bocage de la comédie humaine où la dérision et le doute me tiennent lieu de béquilles.

Ce qui guide la plume qui très tôt s’est faite en moi charpente date du jour où j’ai compris que le mot est barreau, encercle la solitude, compris aussi qu’il fait comprendre mais pas sentir ma réalité à la réalité de l’autre... La quadrature du cercle ! (de vieilles pensées folles empruntées aux protagonistes du Human Be-In, à Schopenhauer, à Winnie l’Ourson, à Lewis Carroll ou encore à Saint-Augustin bien avant que je connaisse tout ce beau monde, peut-être ?…veux pas savoir, m’intéresse pas). Bref, trouver la faille dans le mot, celle par où passerait l’émotion d’un instant. C’est pour ça que j’écris, donc. C’était un jour de neige, j’avais cinq ans, je n’étais pas encore une femme à colombages. »

Cécile Delalandre : lire la suite sur Le Pandémonium littéraire de Marianne Desroziers.

En écho cet extrait d'Un jour de grosse lune :

Prélude…

Neige. Maigre et fort dans la neige. Mon père.
J’ai cinq ans. Grands yeux sombres, joues rondes. Lui sourit.
À côté, frères et sœurs jouent dans la cour blanche, sous les pommiers qui grelottent sans pommes.
Ne les vois pas. Les entends seulement, très loin.
Tout est blanc, pareil, uniforme, chaud.
Heureuse. C’est la première fois.
Étranger, ça m’étonne, me surprend.
Une lame de fond brûlante qui prend sa source au creux de mon ventre, embrase les plaines, les monts, les rivages de mon corps, vient jaillir en perles, le long des pores de ma peau, ma peau qui suinte ce bonheur dans la neige.
Voudrais en inonder le monde entier. Le dire à mon père, à mes frères, à mes sœurs. Être ensemble, exactement, dans la douce tourmente de cette avalanche de sensations.
Pas facile.
Mots trop faibles ou pas assez précis.
Mots uniques à résonances multiples.
Impossible.
Mots signifiants trop chargés d’histoires singulières pour signifier.
J’ai cinq ans dans la neige.
Comprends que le mot est barreau, encercle la solitude. Comprends qu’il fait comprendre pas sentir. Ne m’y résous pas. Ne m’y résoudrai jamais.
J’ai cinq ans dans la neige.
Déclare la guerre aux mots. Décide de les scier, de les tordre. Décide de trouver la faille pour libérer l’authentique et semblable impression. Faire qu’elle se glisse intacte de moi à l’autre, de l’autre à moi. J’ai cinq ans dans la neige.
Ne suis plus complètement heureuse.
Ainsi, c’est arrivé.

Cécile Delalandre in Un jour de grosse lune.