Journal des penchants du roseau

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Tag - Le Souvenir de personne

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mardi 22 novembre 2011

♪ ♫ Deux variations sur la vieille rengaine « les gens ne lisent plus » sous forme de brèves ♪ ♫

Du Mont-Saint-Michel, vous avez entendu parler ? Si oui, vous devez connaître une commune en son sud qui a trente fois plus d'habitants (environ 1 500 aujourd’hui), il s’agit vous l’aurez compris de Mézières-sur-Couesnon. Savez-vous combien il y a de personnes inscrites à la bibliothèque municipale ? Cinq cents !, cent nouveaux en à peine un an. Comme quoi les gens ne lisent plus mon bon monsieur.

Nouvelle toute fraîche, Le Souvenir de personne à force d’être trituré en la médiathèque de Saint-Aubin-du-Cormier – chef lieu de canton, nom d’une pipe ! – et au domicile des – trop ? – nombreux emprunteurs (on ne lit pas à taaaable !) est envoyé en réparation. Non seulement les gens ne lisent plus, ma bonne dame, mais ils ne savent pas le faire proprement* !

(*) toute personne mettant en doute la solidité des livres des penchants du roseau devra, sur l’heure, éprouver en ses fondements la rigidité de mes galoches n’aura pas tout à fait tort.

jeudi 27 octobre 2011

Treize textes & autres miniatures - Cécile Fargue Schouler

Instants tannés, textes & autres miniatures de Cécile Fargue Schouler sera publié le mardi 8 novembre 2011.

(voir nouveautés éditeurs de la Bibliothèque nationale de France)

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« Ça lui est arrivé comme ça, d’un coup, la petite cuillère en l’air, alors qu’elle essayait consciencieusement de faire glisser la peau qui s’était formée sur le dessus de sa semoule au lait. Une fine pellicule blanche, un peu translucide, qu’elle tentait de scalper en un seul et fragile morceau. Et voilà que ça lui est tombé dessus, sans prévenir : la peur de l’absurde et du vide. »

in Une seconde contre le vide

« Il regardait ses pieds avancer, les kilomètres qu’ils devaient avaler chaque jour pour rien, ou pas grand-chose, et ça finissait par ressembler à une danse. À un corps à corps, un durillon fier et debout sur la plante du monde. »

in Les Mocassins de cuir

« Ce soir, devant le lavabo, elle y repensait soudain à son cahier… Elle plissait un peu les yeux pour mieux discerner les dessins rouges sur le blanc… Là, à gauche, n’était-ce pas un soleil ?… Et juste à côté, encore, la silhouette d’un chat, un minou au dos rond… Plus bas, vers le siphon, une tête d’Indien qui faisait son important… Et au-dessus du lavabo, sur le miroir, sa tête à lui. »

in Un nuage dans la gorge

« Il n’aimait donc pas ce gris étroit, mais curieusement, assis sur sa banquette, dans sa rame de métro, à glisser sur les flancs de ce long boyau, il se sentait bien, il se sentait vivant. Ça passait par ses pieds, ses fesses, sa tempe collée à la vitre, c’était les trépidations de fer qui résonnaient dans son corps et qui le remplissaient tout entier. »

in Station intime

« En le quittant, elle se dirait, au dedans d’elle, que les hommes n’ont décidément rien compris, que ce sont les bêtes qui savent, et ainsi de suite en reprenant son chemin. Elle continuerait de se rabâcher ces choses qu’on dit pour avoir moins froid, pour croire que toute cette solitude c’est un choix. Même que ça lui ferait du bien ces petits mensonges, parce que ce ne sont jamais les gros arbres qui font les radeaux de fortune, mais les petites branches qu’on accumule. »

in Le Sentier

« Quand il le pouvait, il aimait à le choisir auréolé d’une trace grasse et brillante de rouge à lèvres, le rose tendre étant son préféré. Une trace comme un baiser posthume, une rencontre à rebours sur le coin du gobelet. »

in Les Fonds de café

« Elle pense aux nuits passées les yeux grands ouverts. Les siennes, celles des autres, ceux qui restent enfermés dehors. Les yeux grands ouverts car dans les chambres de plein air l’obscurité n’est jamais familière. »

in Minuit et des amnésies

« Le monde ne lui parlait plus et il ne parlait plus au monde. Il fallait en arriver à cette conclusion : sa voix s’était perdue. Ce n’était pas rien que cette chose-là. C’était le début d’un quelque chose qui sentait la fin. »

in Voix sans issue

« Certains fuient, d’autres cherchent, la plupart se contentent de relier des points déjà tracés, mais tous aiment ça, être en mouvement, ça leur donne le sentiment d’être vivant. »

in Des rails

« Pour couper, trancher, gratter et nettoyer, il se servait de son couteau, un cadeau oublié de son naufrage. La lame, elle, il la réservait à d’autres fins, à un drame autrement plus noble que la découpe sauvage d’un saucisson pur porc. »

in Lame de fond

« Son corps contre la voiture n’a pas fait plus de bruit qu’une feuille de papier qui se déplie. La tête un peu renversée sur le capot, elle a vu ses deux yeux ouverts. Des yeux très verts et des cils longs et noirs. Des cils comme des sutures qui auraient lâché pour laisser place à la brûlure. De ses paupières éventrées sortait un cri. »

in Les Petits Bateaux de papier

« Ça semble fou, mais ça n’en est pas moins vrai. Il frôlait à peine le sol, coulant plus qu’avançant lui semblait-il. Comme les algues prises entre deux eaux et qui, par un effet d’optique, paraissent se déplacer dans leur immobilité. »

in Les Passants

« Souvenez-vous de cet air qui souffle aux narines quand vous soulevez le couvercle. C’est un parfum piquant et vif, un fruit hybride né des amours improbables d’une épluchure de banane avec un carton d’emballage, d’un filtre à café et d’une croûte de fromage… peu importe les couples de toute façon, le parfum ne s’évente et ne tourne curieusement jamais. »

in La Madeleine des poubelles

Cécile Fargue Schouler

extraits d'Instants tannés, petits penchants n° 10, à paraître en novembre 2011.

lundi 25 octobre 2010

Oser les penchants II

Morabo del Gurugú

Cher lecteurs,

Vous trouverez, ci-dessous, un mail envoyé ce jour aux librairies indiquées dans la liste à son pied.
Vous appréciez un ou plusieurs livres des penchants du roseau ?
Vous fréquentez une ou plusieurs librairies ?
Étonnez-vous auprès de son responsable de ne les trouver ni en vitrine, ni sur une table, ni en rayon. Merci.
Cet étonnement peut bien évidemment s'exprimer pour tout livre qui ne bénéficie pas des rouleaux compresseurs de la diffusion avant pilon.

Et que chauffe la colle !

_

Madame, Monsieur,

« Les penchants du roseau », librairie artisanale, vous propose un très petit choix de livres fabriqués à l'unité dans son atelier sis au bord de l'étang de Saint-Aubin-du-Cormier en Ille-et-Vilaine. Serez-vous le premier libraire à oser commander un ou plusieurs de ses livres de votre propre chef ?

Aujourd'hui trois livres sont disponibles à la commande :

Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, ISBN : 978-2916965-04-8 – à paraître ce 8 novembre 2010.

« Ce sont les mots de Sébastien, jeune garçon de 14 ans qui vit ses derniers instants. Une vie d’errance, à la marge de ce qui est bien, de ce qu’on regarde, et dont Cécile Fargue se souvient pour nous. Mais, Le Souvenir de personne n’est pas un témoignage de la misère, c’est une mémoire qui s’ouvre comme une prière, un cri contre l’indifférence. De la longue lettre qu’elle lui adresse aux courts textes qui redessinent les derniers mois de sa vie, Cécile nous parle de Sébastien et nous offre la chance d’une rencontre : celle que nous n’avons pas su faire et qui va désormais nous habiter longtemps.

Troublante, émouvante, poétique et grinçante, la langue de ce Souvenir fait vivre toutes les nuances du gris. Cette palette sensible où le noir n’existe que parce que le blanc n’est jamais totalement absent. »

http://billets.domec.net/pages/Le-Souvenir-de-personne

Bleu Terre, balade poétique & insulaire, Jean-François Joubert, ISBN : 978-2-916965-02-4 – publié le 17 mars 2010.

Brève présentation : « Une récréation d’un monde commence-t-elle par une comptine ? Jean-François Joubert le suggère en amorce de Bleu Terre, balade poétique. Son verbe, doux et sensible, sera ses conversations avec les êtres qui, entre estran et abysses, peuplent les redoutables récifs où se fracassent les coques égarées, les lames écumantes, sous le regard distrait de l’astre de nuit. Les toiles de Georges Briot sont, dans leur reproduction, sa respiration picturale. »

« (…)Encore des goélands, qui s’isolent dans le ciel. L’idée lumineuse du reflet du soleil apparaît, entre les pierres de l’aber. L’astre exauce leurs prières, petit guide innocent pour ceux perdus en mer. La fureur des bords de mer efface presque les désirs d’îles, de Molène, de Sein, et de celle qui perd lueur et sang. Plein ouest, le Stiff sort de l’ombre. Immense phare qui indique les caps, éloigne des dangereux murmures du Fromveur, magnifique courant au trouble sourire carnivore.(...) »

http://billets.domec.net/pages/Bleu-Terre

La Chèvre jaune & Balade caprine à travers la littérature tourangelle, Pierre de Musset, Jean Domec, ISBN : 978-2916965-03-1 – publié le 15 août 2010.

« On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chèvre. Tous les matins, quantité de troupeaux descendent des montagnes et parcourent les villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, réveillé par le son joyeux des clochettes, ouvre sa fenêtre et s’amuse à regarder ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remède des poitrines malades et le déjeuner des enfants sevrés. Les chèvres possèdent la mémoire spéciale des localités. Le troupeau s’arrête avec un instinct merveilleux devant chaque porte où il y a un chaland, et la nourrice chargée d’alimenter la maison se détache aussitôt de la bande pour venir se faire traire avec un air soumis et grave, comme si elle comprenait l’importance de ses fonctions. »

http://billets.domec.net/pages/La-Ch%C3%A8vre-jaune

Comme, vous en conviendrez avec moi, le choix d'un livre à transmettre ne peut se faire qu'en connaissance de son contenu, je suis disposé sur simple demande à vous envoyer l'image numérique (format pdf) des titres que vous désirez lire. Vous trouverez, ci-joint, le dernier bulletin des penchants du roseau à destination des libraires.

Bien à vous,

Christian Domec, apprenti libraire.
http://domec.net/

Liste partielle des librairies contactées :

Chapitre 8 Strasbourg
Librairie Broglie Strasbourg
Librairie OBERLIN Strasbourg
Librairie VINCENTI-URSCHELLER Haguenau
PLEINE PAGE Sélestat
QUAI DES BRUMES Strasbourg
FORUM ESPACE CULTURE – ALTKIRCH Altkirch
FORUM ESPACE CULTURE – COLMAR Colmar
FORUM ESPACE CULTURE – GUEBWILLER Guebwiller
FORUM ESPACE CULTURE – MULHOUSE Mulhouse
FORUM ESPACE CULTURE – SAINT-LOUIS Saint-Louis
LE GRIMOIRE Soultz
Librairie BISEY Mulhouse
Librairie HARTMANN Colmar
FORUM ESPACE CULTURE – BERGERAC Bergerac
Librairie DES LIVRES ET NOUS Périgueux
LA MANDRAGORE Périgueux
L’ESPACE LIVRE Draguignan
Librairie FORMATLIVRE Libourne
Librairie GEORGES Talence
Librairie MOLLAT Bordeaux
LA MACHINE À LIRE Bordeaux
MON LIVRE Pessac
PLACE MÉDIA - DAX Dax
MARTIN DELBERT Agen
Librairie DARRIEUMERLOU Bayonne
Librairie ELKAR MEGADENDA Bayonne
Librairie TONNET Pau
À LA PAGE Vichy
LA GRANDE LIBRAIRIE Vichy
LE POINT D’ORGUE Souvigny
AUX BELLES PAGES Murat
POINT-VIRGULE Aurillac
LE CADRAN SOLAIRE Riom
GIBERT JOSEPH - CLERMONT-FERRAND Clermont-Ferrand
TOUT UN MONDE Ambert
AU BROUILLON DE CULTURE Caen
LIBRAIRIE GÉNÉRALE DU CALVADOS Caen
FORUM ESPACE CULTURE – CHERBOURG Cherbourg
LES SCHISTES BLEUS Cherbourg
À FLEUR DE MOTS Montbard
GIBERT JOSEPH - DIJON Dijon
LE GOÛT DES MOTS Mortagne-en-Perche
Librairie - PAPETERIE HERVIEU Argentan
L’OISEAU LYRE Sées
LE PASSAGE Alençon
Le Cyprès Nevers
Forum Espace Culture – NEVERS Nevers
Les Arcades Tournus
Librairie Dialogues Brest

jeudi 23 septembre 2010

Cécile Fargue à propos du Souvenir de personne

« Oh je voudrais tant que tu te souviennes
Cette chanson était la tienne »

Christian Domec : Cécile, ces deux strophes te disent-elles quelque chose ?

Cécile Fargue : Elles me disent Prévert, bien sûr, et c’est vrai que Prévert a une place particulière dans ce livre. Une voix à part entière. J’y ai glissé beaucoup de ses mots. Pas pour faire joli simplement, non, mais parce qu’il y a une histoire derrière. Les choses sont souvent belles parce qu'elles parlent d'autre chose qu'elles-mêmes, elles ont un ventre plein. Paroles de Prévert était le livre que préférait Sébastien, celui qui l’accompagnait tout le temps. Je l’ai d’ailleurs toujours ce vieux poche. Alors, c’était important pour moi d’y faire référence. Et puis, quand il fait noir dans une pièce, on trouve logique d’allumer la lumière, banal. On se sent plus en sécurité, on y voit, on peut avancer, on ne se cogne plus aux murs. Les mots de Prévert c’est pareil. C’était pour lui sa manière de ne pas trop se cogner, de reconnaître son chez lui, de l’habiter. Et à titre personnel, retrouver ces mots, de les avoir cherchés sur le vieux poche – parce que tous les extraits qui sont dans le livre, ce sont des extraits que Sébastien a souligné de sa main même – c’était une façon de lui dire : ce livre c’est le tien, on l’écrit ensemble, vraiment.

CD : Sébastien c’est ce jeune garçon dont tu vas dire les mots, écrire les paroles dans Le Souvenir de personne. Sébastien, ce prénom — le prénom lui-même — est important pour toi... 

Cécile Fargue : Mais c’est important un prénom, oui. Tu sais, petite, à l’école, j’avais été frappée, lorsqu’on en était venu à étudier l’épisode de la Shoah, frappée de cette phrase qui revenait sans cesse dans les témoignages des survivants « on nous avait enlevé jusqu’à nos prénoms ». Je crois en effet qu’il n’y a pas négation de soi plus profonde que cette absence d’identité. Cette absence aux autres. Un gosse sur un banc, on ne lui demandera pas son prénom. Et ça, ça ronge plus encore que la faim, que la peur. On ne peut pas crier à l’aide, personne ne peut venir, techniquement, on n’existe pas. De toute façon, on ne te regardera même pas, on te verra au mieux. Si on est décidé, on s’apitoiera un peu, mais pas sur toi, hein ! Sur ton état... De rien du tout, tu deviendra « conséquence de ton état, de ta misère... » point barre. L’individu derrière ? On s’en fiche. Pour avoir bossé quelques fois auprès de structures d’accueil de SDF, je vais même te dire une chose qui m’a toujours semblé incroyable. La première chose que l’on rabâche aux nouveaux arrivants, c’est de ne pas « s’attacher », de ne pas créer de lien intime, personnel... En gros, « tu donnes à manger, à boire, tu papotes un peu, mais ne vas pas t’aventurer à lui demander son prénom à ce malheureux ? » Et pourquoi donc ?! Parce que le malheureux risque de se croire humain, de se rappeler qu’en dessous son appareil digestif, il y a autre chose ? Alors bien sûr qu’il est important ce prénom. Son prénom. Sébastien.  

CD : Oui, ne pas nommer c’est nier. Qu’X soit un linceul c’est la tentative de le faire à jamais. Nous retrouvons ce que tu dis des foyers d’hébergement dans les œuvres d’auteurs qui les fréquentèrent, je pense bien sûr à George Orwell, Dans la dèche de Paris à Londres, et, plus près de nous, à Robert Bruce, La Grande Nuit . Pourtant, la personne naît d’une première rencontre, elle le devient aussi par celles qui transformeront leur vie. Sébastien et toi, votre rencontre, c’est très visuel, tu la décris comme une « tempête que le si discret crissement d’un ongle sur une veste avait pu créer.» Un crissement ?

Cécile Fargue : Oui un crissement... Ça ne fait pas beaucoup de bruit un petit engrenage qui saute dans une mécanique bien huilée. C’est trois fois rien et ça a des conséquences gigantesques pourtant. Notre rencontre c’est vrai s’est faite sur un détail. Sur le geste de rejet de cette copine. Copine que j’ai revue il y a peu d’ailleurs et qui ne se souvient même plus de cette journée, encore moins de ce garçon croisé sur une place. Alors pourquoi, chez moi, ce geste a-t-il eu un tel écho ?... Je ne sais pas. L’évidence se passe d’explications, de démonstrations. Elle vous prend, consentant ou non, et voilà ! Mais, avec le recul, je crois que je l’attendais ce dérapage, cette « tempête », j’étais prête. J’attendais le déclic. On était deux à l’attendre ce déclic : lui pour commencer à mourir, moi pour commencer de vivre. 

CD : Oui, tu as une phrase très forte en entame du livre : « La mort n’a pas fait de moi ta veuve. Je ne le serai jamais. Je suis notre descendance ». Tu n’avais que treize... quatorze ans et Sébastien, guère plus. J’ai été frappé, à la lecture du Souvenir par les yeux, les regards, leur présence. À votre première rencontre, Sébastien « était en train de fendre (ta) rétine ». Tu aimes regarder les voix, « la façon dont elles découpent les silences ». Lors d’une « passe » de Sébastien à laquelle tu assistes, tu t’écries : « Alors cette nuit je regarde, à m’en faner l’iris, je regarde ». Saisir un détail et lui donner une forme visuelle. Est-ce volontaire ? Malgré toi ? T’en aperçois-tu ?

Cécile Fargue : Comment dire... Tu sais, quand tu as face à toi un corps qui est en train de mourir, quand tu sais que le temps tu ne l’auras pas, que dans une heure, un jour, une overdose, un client barré peut t’enlever cet être... et bien tu prends ! Tu prends, tu prends tout ce qu’il y a à prendre. Et comme tu sais que demain n’est pas acquis, tu ne tends pas la main, tu ne projettes pas, tu ne fais pas de beaux projets, de belles promesses, tu creuses au contraire. Tu restes sur place et tu creuses, chaque instant. Tu le dissèques, tu le digères. Tu parles de l’importance des regards dans ce livre, Sébastien avait un regard qui vivait hors de lui, presque indépendant, animal. Une véritable intelligence de l’Instant. C’est une grâce, vraiment, je le crois. Et si j’ai pu transmettre ne serait-ce qu’un tout petit peu de cette grâce dans ce livre, j’en suis heureuse.

CD : À ce regard et à cette grâce, tu apposes le gris, le gris des situations, le gris des autres, non le gris uniforme et terne, mais le gris dans toutes ses nuances. La mère d’un ami, mort jeune, m’apprit que lorsqu’il eut son premier appareil photo il ne prit que des nuages, elle lui demanda pourquoi, il répondit : parce qu’il y a autant de variétés de gris que de nuances de couleurs. Ce sont ces gris là, il me semble, les tiens ; mais pourquoi ces gris ?

Cécile Fargue : Parce que le gris est humain ! Le noir ne l’est pas. Le noir c’est l’absence totale de lumière, c’est l’insupportable... et l’homme supporte. Supporte tout quoiqu’on en dise. C’est d’ailleurs ce qui le rend si misérable et grand à la fois, cette capacité à endurer, à faire la lumière. Le gris est beau parce qu’il est une création, LA création de l’homme, sa plus belle, sa plus personnelle. Je ne crois pas en dieu, certes, mais si je devais te donner une définition du gris, du  gris comme je le vois, je te dirais que c’est la couleur que nous a laissé dieu, sa palette. 

CD : Tu décris des actes, des situations, extrêmement dures : des crises de manque où le corps se crispe et les yeux se révulsent, les passes à la cruauté jouissives ; pourtant, sans les éviter, tu y mets de la grâce, de la pudeur. Tu n’obliges pas le lecteur à l’étalage descriptif, tu lui suggères, tu lui laisses toute liberté. Sais-tu que ton écriture frôle profond ?

Cécile Fargue : Profond je ne sais pas. Ces scènes que tu évoques je les ai vécues de plein fouet oui, elles m’ont transpercée violemment bien sûr. J’aurais pu les livrer telles quelles, brut de décoffrage, sans... Mais c’est justement ce « sans » qui ne va pas ! Il n’y a pas eu de « sans ». Même dans la violence de l’instant vécu, il y avait l’Autre, sa présence, ce partage même dans l’immonde. Voir le garçon qu’on aime se faire baiser à quatre pattes sur le bitume pour 100 balles, se faire humilier, maltraiter... ne pouvoir rien faire... évidemment que c’est dur oui ! c’est mourir mille fois, c’est pire que ça !  Mais c’est le garçon qu’on aime ! C’est lui, on le reconnaît, même là. De ton ventre au sien, il y a ce cordon qui te lie, toujours. Et ce cordon, tu n’as pas le droit de trancher dedans, tu dois le protéger, c’est la seule chose qui compte dans ces moments là. C’est sans doute cela qui « frôle ».

CD : Oui, sans doute. Il remue beaucoup le lecteur, ton livre peut-être précisément parce qu’il frôle.
J’aurais encore beaucoup de questions à te poser, celles auxquelles le livre ne répond pas : comment tu l’as écrit, pourquoi avoir risqué de mettre tes brouillons sur le web, etc. Il se fait tard, l’heure du thé quoi. Je n’en garde donc que deux.
Tu sais, je suis très fier — enfin, fier n’est pas tout à fait le mot — de publier Le Souvenir de personne. Je sais que tu as été approchée par des maisons d’édition, pourquoi avoir choisi mes — si petits — penchants ?

Cécile Fargue : Pas pour tes beaux yeux, je le confesse ! rire... Tu sais je n’avais pas envie de faire de ce livre un « produit de consommation ». Comme tout auteur, je crois, j’ai commencé à frapper aux portes connues pourtant. Une d’entre elles m’a même répondu en effet, une chance inouïe pour un premier bouquin, je le sais. Mais elle voulait un peu plus de trash... de détails crus... Ce n’était pas formulé ainsi bien sûr, mais je n’ai pas aimé ce que ça sous-entendait : vente ! vente ! vente ! Faut vendre, faut attirer le chaland, faut montrer à voir ! Alors j’ai dit non. Une belle connerie peut-être, mais je l’assume complètement. Ce livre, ce n’est pas un « vrai » livre. Je veux dire par là que ce ne sont pas des mots, des phrases enchaînées pour faire de la littérature, pour faire beau, pour dire « oh vous avez vu comme elle écrit bien, comme c’est bien tourné, fichu.... ». Ce livre n’est pas de la littérature, c’est... quelque chose de vivant à mes yeux. Et tu as compris cela en le lisant et c’est pour cela que j’ai choisi de le sortir chez toi.

CD : Tant pis pour mes yeux, dorénavant je porterai lunettes. Mais avant, une petite dernière : as-tu une, une seule, question à me poser, là, à l'instant ?

Cécile Fargue : Non... Sébastien aurait certainement quelque chose à te dire, lui, mais il n’y a plus besoin de moi pour ça maintenant. 

dimanche 12 septembre 2010

Le Souvenir de personne - première de couverture

Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, première de couverture

in Le Souvenir de personne, Cécile Fargue, 2010.