papillon

Le discret battement de trois feuilles, deux locales, une radiophonique, crée aussi son chaos. En à peine trois semaines, j'ai reçu 43 propositions de manuscrits – bien plus que de commandes de livres (je pense à Bleu Terre, je pense au Souvenir de personne, j'oublie La Chèvre jaune). J'ai de toute urgence convoqué mon comité de lecture. Lisez ! Leur ai-je dit. Lisez, répondez, argumentez et rédigez-moi une note de synthèse en trois exemplaires. Ils partirent en grève sur le champ, sans préavis. Dois-je battre en retraite ? Homme prudent, je ne sais à quel code me vouer pour les remettre au chagrin. Façon de parler... N'est-ce pas un cadeau que je leur offre, découvrir des textes vierges de tout regard, être les premiers à les déflorer, ils ne manquerait plus qu'ils me réclament salaire.

Heureusement, parmi ces 43, un seul prit le chemin de la malle poste, les autres me furent postés par mail.

Si vous êtes un de ceux qui m'avez envoyé votre prose, excusez-moi, excusez ce préambule caustique, je vous ai répondu que... ma réponse prendrait tout son temps et je tâcherai de m'y tenir : au temps et à la réponse.

En attendant, je papillonne un peu et découvre ce propos, en deux exemplaires, de Jérôme Cayla sur le forum facebook : « Recherche d'éditeur » :

« Ce n'est pas ainsi que l'on prospecte les éditeurs ! Ils ont suffisamment de manuscrits sur le bureau pour ne pas perdre de temps à chercher sur les pages FB ... La meilleure solution est la poste et, de prier très fort... Il est plus facile d'écrire un bouquin que de trouver un bon éditeur ! »

Oh non ! de grâce, Saint Jérôme, je vous en prie, pas la Poste. Wrath, vous connaissez ? Sainte Wrath répète : cultiver son carnet d'adresses plutôt que faire confiance à la Poste. Je me sens tout d'un coup un peu Milou avec ces deux voix ailées, mais ne sais vraiment laquelle est la plus diablotine.

Je n'ai aucun bon conseil à donner. Les voies de la publication ne sont nullement impénétrables, c'est une des choses les plus aisée aujourd'hui y compris dans sa version noble : le livre. Elles sont cependant multiples et je n'en ai exploré qu'une infime partie, je ne vais donc pas vous faire un dessin. Maintenant, publié ne veut pas dire être lu, encore moins bien lu, il est des alchimies qui ne peuvent être décrites ni maîtrisées. Heureusement.

Je n'ai aucun conseil à donner, mais il me plaît de découvrir, à mon rythme, un texte ici, une bribe là. Y revenir. M'interroger. Relire. Apprécier. Prendre contact parfois, me retenir souvent. Passer à autre chose, lire des auteurs reconnus, des volumes... Y revenir parce que décidément... Et saisir. Saisir l'instant de la proposition. Qu'elle vienne de l'auteur ou de moi, peu importe. Oser un peu et proposer. Mes frêles penchants se sont pliés à cette fantaisie, comme ça, tout simplement, que l'auteur soit mort ou vivant, il y a eu découverte, hésitation, doute, proposition, conversation, doute encore, décision... Ce sont les moments les plus intenses parmi ceux que peuvent vivre un apprenti libraire : la lecture se fait déjà à deux voix. Ici le marié est nain, il en est de plus belle envergure, nous allons le voir tout à l'heure.

Alors oui, je n'ai rien contre les propositions spontanées, mais comme pour le marché du clos Saint-Marc ou celui de Betton, ce ne sont pas ceux qui ont la plus grande gueule qui m'attirent le plus, ni les couleurs de l'étal, parce que souvent, c'est à côté, juste au bord, sur un bout de trottoir, qu'une conversation s'engage, et savoir où porter le regard.

Ici nous sommes bien sur le web, ici donc ce regard peut passer de pages en pages, en effleurer une, se plonger dans une autre. Ces pages qu'elles soient sur blogs, sites, fichiers déposés... sont souvent discrètes. Leur porte peut être un lien ici, une citation là, petites loupiotes entrebâillant d'un rai coursive. Et, là, savez-vous, j'aime découvrir les brouillons, les inachevés... mais déjà finement ciselés. Il y a, je trouve, une part de générosité à les offrir ainsi. Je vous en citerai brièvement trois, parce que j'y pense à l'instant, en écrivant ce billet, sans les commenter : L'être ouverte de Cécile Fargue qui pourrait être vu comme le brouillon du Souvenir de personne, mais a pourtant sa personnalité propre ; Lunule de Chios de Cécile Delalandre, une mine poétique, pétillante et grave et La Mare noire de Céc..., euh, Marc de Gondolfo et sa malle aux trésors. Si vous ne les connaissez, allez les découvrir quitte à y plonger des heures et vous comprendrez pourquoi un éditeur digne de ce nom n'a besoin ni de malle ni de poste même s'il ne les néglige pas pour autant, il y a aussi des auteurs qui n'utilisent internet.

À mes deux saints susnommés qui pourraient se gausser des avis d'un frêle roseau j'aimerai leur apprendre – mais ne le savent-ils pas déjà ? – qu'il existe d'autres éditeurs plus robustes qui n'hésitent pas à regarder de-ci de-là et créent même des lieux où les fichiers peuvent être déposés et débattus. Je n'en citerai qu'un parce que j'ai bien suivi l'évolution de son projet, c'est Léo Scheer avec la belle petite collection M@nuscrits. Je ne reviendrai pas sur toute l'histoire de cette collection, elle fut évoquée à l'article Barberine, Mais juste constater deux choses : les deux premiers manuscrits déposés furent publiés, Rater mieux de Géraldine Barbe et, bien plus tard, après sa résurrection, Récits d’Ostwand d'Éric Meije ; ce même Éric Meije continue de publier son récit en cours de réécriture permanente sur son site. Il n'y a pas de rupture autre que symbolique entre le papier et le numérique.

Ceci dit, Éric, je ne vous ai vraiment lu et bien lu que dans le livre de la collection M@nuscrits, livre que j'ai recommandé il y a peu dans un « café littéraire », en Gallésie, loin donc de ce mur, à l'est.

Conclusion : il n'y en a pas. Tout est ouvert à celui qui ne s'enferme pas.

(photo de OliBac, licence creative common)