Savina, merci.
J'ai découvert il y a de ça quelques jours que le blog de Savina était fermé. Je l'avais contactée il y a quelque temps et sa réponse me rassura. J'ai décidé de reproduire ici les interviews et critiques qu'elle a publiées sur son blog à propos de livres et d'auteurs des penchants du roseau - une reproduction uniquement textuelle. Il est bien entendu que si Savina me demande de supprimer cette reproduction, je le ferai ; les commentaires étant ouverts, ils disparaîtraient dans le même temps.
Interview Robert Bruce (éd. Les Penchants du roseau) : « Bankster » est un amusement intellectuel, un pied de nez, un exercice pour l’esprit. »
«N’ayant hélas aucun talent pour le pinceau, la sculpture ou la musique, les pastorales de Watteau ou de Boucher, je dessine mes toiles, odeurs, couleurs et mélodies picaresques avec mes seuls mots, d’une plume balbutiante d’émotion.»
Robert Bruce, écrivain colporteur accompagné de son âne Platon, est en France unique en son genre. Récemment publié dans la collection « Petits penchants » des éd. Les Penchants du roseau, pour la nouvelle « Bankster », l’auteur signe là une histoire haut en couleur : l’écriture ciselée et les personnages dotés d’une connaissance aiguë de la rue, induit chez le lecteur, par ce contraste, un attachement aux héros présentés et un regard attendri sur leur vie, si atypique.
Un aperçu de son œuvre, conséquente : « Soleils » (Ass. Soleils, 1996) ; « Les Habits du Dimanche » (éd. L’Encre et la Plume, 2000) ; « Solo » (2000) ; « Praetium doloris » (2001) ; « Paroles d’homme » ; « Au pas de l’Ane » (bande dessinée) ; « « L’envie » ; « Les chemins d’Autrefois » ; « Poussières » (Lacour, Rediviva), « Par Monts et par Caux » Tome 1 et 2 (éd. L’encre et la Plume) ; «Cantiques à l’amour » (éd. L’Encre et la Plume) ; « L’Allumeur de réverbères » ; « Nouvelles du Pays de Cocagne » ; « La Grande Nuit » (2009) ; « Bankster » (éd. Les Penchants du roseau, 2010) ; « Un Café et l’Addition » (éd. L’Encre et la Plume, 2010) ; « La Cabine téléphonique (pièce de théâtre) ; « Les Bruits du Village » (févr. 2011)
Et les prix :
Prix de Jehan le Povremoyne (Cercle d’Etudes du patrimoine Cauchoix), 2005 ;
Prix Louis Bouilhet (Société des écrivains normands), 2006 pour les deux ouvrages : « Les habits du Dimanche et « L’allumeur de Réverbères » ;
Prix spécial du Jury (Société des écrivains normands), 2007 ;
Prix littéraire et nouvelles attribué par la Société Centrale d’Agriculture, 2009 ;
Prix de l’Académie des Arts, Belles-Lettres, et Sciences de Rouen (2010)
Blog de Robert Bruce : Robert Bruce, écrivain colporteur.
L’auteur a accepté, avec la délicatesse qui le caractérise, de répondre à quelques questions.
1. Savina : Que signifie exactement « écrivain coloporteur » ? Que cela implique-t-il ?
Robert : J’ai obtenu une carte officielle de colporteur établie par la Préfecture de Police de Paris. Ce document (maintenant abrogé) me permet de vendre mes ouvrages par les voies et chemins de France, sauf sur les sites classés monuments historiques. (Champs Elysées ou cathédrale de Rouen, par exemple) L’idée de faire métier et marchandises d’ouvrages dont je suis l’auteur est la conjonction de plusieurs éléments à savoir : mon goût de l’indépendance, mon nomadisme avéré, le besoin pathologique d’écrire, et pour finir, un amour illimité pour les hommes, les animaux, la nature. N’ayant hélas aucun talent pour le pinceau, la sculpture ou la musique, les pastorales de Watteau ou de Boucher, je dessine mes toiles, odeurs, couleurs et mélodies picaresques avec mes seuls mots, d’une plume balbutiante d’émotion. Promenades et écritures, voilà mon art thérapie, et le pays de France mon lieu-dit.
2. Savina : Qui est Platon ? Que représente-t-il pour vous ? Quel rôle tient-il dans votre vie d’écrivain ?
Robert : Platon est un âne qui partage ma vie depuis plusieurs années. Il est un accident de fond de pâture, né de père inconnu. Dès que je posai mes yeux la première fois sur ce petit âne, il me fixa comme seuls savent le faire les animaux, de ce regard profond, luisant, rempli d’une si folle espérance que je suivis ma ligne de cœur, ce plus profond de l’intime, et craquai sur-le-champ. Notre amitié naquit de cette rencontre. A ma question sur la sociabilité de l’animal, le marchand affligé d’un léger chuintement répondit : Aucun problème, au dernier Noël, il a participé à la crèche vivante dans l’égliche de Chainte Geneviève lors de la messe de minuit. Pour vous donner une preuve de chon amabilité, au moment du douche nuit, chainte nuit, l’animal ch’est faufilé entre les rangs des croyants, sans faire tomber eune cheule chaise. Pourtant, j’en aurai bientôt la confirmation, les propos de l’homme étaient en dessous de la vérité, car non seulement le petit solipède savait lire et écrire, mais il parlait, et mieux encore, il raisonnait. Libre à vous de le croire …
3. Savina : Etre écrivain colporteur conduit forcément à des rencontres. Sont-elles sources d’inspiration pour vos livres ?
Robert : Oui, bien entendu. J’ai notamment appris que face aux rencontres, les richesses valent l’ombre d’une fumée. Je sais aujourd’hui que l’argent est le pivot de bien des actions humaines, et qu’il fait de sots des personnages considérables. Dans mes écrits, je ne fais que traduire « écritement » les actes et pensées des humains, bien que je sois persuadé que tout a déjà été dit, oublié, et puis ressuscité. Aujourd’hui, je n’ai plus de certitudes, seulement des convictions.
4. Savina : La rencontre la plus marquante en tant qu’écrivain colporteur ?
Robert : Difficile de répondre. Chaque rencontre avec notre prochain, comme le fleuve dépose son limon sur les berges, enrichit notre acquit, élève l’esprit, influence notre substrat, et tisse petit à petit le complexe et fragile cheminement de notre cerveau. Une nouvelle relation est bien davantage qu’une simple rencontre avec l’autre, c’est en vérité un formidable voyage intérieur avec soi-même. Cinq minutes suffisent parfois à oublier certains êtres que l’on a connus toute une vie, une vie n’est pas toujours suffisante pour oublier certains êtres entrevus cinq minutes.
5. Savina : Auriez-vous une devise, vu votre parcours d’homme libre ?
Robert : Oui, je citerai cette sentence de Goethe : Si tu veux vivre gaiement, pars et chemine avec deux sacs, l’un pour donner, l’autre pour recevoir.
6. Savina : Vous donnez aussi des conférences. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
Robert : Mon thème (entre autres) est le suivant : le colportage en France et en Europe du Xvème au Xxème siècle. Les colporteurs étaient des marchands ambulants, d’abord vendeurs d’images et de feuilles volantes qui parcouraient la France à pied, et pour les plus aisés en compagnie d’un âne ou d’une mule. On les appelait communément coureurs, merciers, mercelots, petits merciers, porte-balles du nom du ballot de marchandises enveloppé et lié de cordes, dénommé balle, etc. Je m’arrête, car je suis intarissable sur ce sujet.
7. Savina : Il y a certainement une histoire à raconter, entre vous et les éd. Les Penchants du roseau… Christian Domec, un de ceux qui font partie de vos rencontres en tant que colporteur ?
Robert : Oui, j’ai rencontré Christian Domec un 1er Janvier, au bord de mer à Dieppe, cela ne s’invente pas. Il flânait, je travaillais. Nous nous sommes revus quelques semaines plus tard, lors d’un petit salon du Livre dans un coin perdu de Normandie où il n’ennuyait et moi aussi. Pour sceller notre rencontre, nous avons éclusé quelques gobelets. Christian Domec fait partie de mes rencontres prépondérantes. Il est un pur esprit, un faiseur d’idées et d’auteurs pour lesquels il est une véritable aubaine. Je le tiens en grande estime.
8. Savina : « Bankster » (v. Billet consacré à cet ouvrage) est-il un échantillon représentatif de ce que vous avez écrit, de vos autres oeuvres ?
Robert : « Bankster » est un amusement intellectuel, un pied de nez, un exercice pour l’esprit. Je n’avais nullement l’intention de l’éditer, mais Christian Domec me l’a conseillé. Il a bien fait, car je m’aperçois que cette nouvelle capte l’intérêt des lecteurs, et j’en suis sincèrement heureux.
9. Savina : A qui souhaiterait découvrir votre style, votre univers, quel ouvrage lui conseillerez-vous ? Pourquoi ?
Robert : Les Habits du Dimanche ou la Grande Nuit. J’ai vécu pendant quatre ans dans la grande précarité. Les rues de Paris étaient mon univers. Je ne cèle rien des faiblesses et des errances des laissés-pour-compte de notre société que l’écrivain anglais G.K. Chesterton définissait si bien en assurant qu’elle était emplie de vertus chrétiennes devenues folles.
10. Savina : Un dernier mot pour le lecteur de ce blog, pour ceux qui écrivent aussi ?
Robert : Je suis très attentif aux critiques de mes lecteurs, car en vérité c’est grâce à eux et à leur relecture, que je progresse. Je leur dois un énorme remerciement et voudrais simplement rappeler ce texte issu du Traité des Principes de l’Ecclésiaste : Ne méprise aucun homme, et ne dédaigne aucune chose, car il n’y a pas de chose qui ne trouve sa place, ni d’homme qui n’ait son heure.
Merci, cher Robert, d’avoir accepté l’invitation pour cet interview.
Savina de Jamblinne
Robert Bruce : « Bankster ».
Il y a deux jours, un colis dans ma boîte aux lettres. Je savais. Et je souriais, déjà. Peut-être d’impatience, probablement d’amitié. J’avais oublié cette fameuse affaire du papier de cristal. Sur son blog, Christian, tel un alchimiste, un savant, un créateur, cherchait, nous demandait, il avait fini par trouver (tout seul, comme un grand). Ce papier cristal est une fine enveloppe translucide, qui crisse lorsqu’on la palpe, et permet au propriétaire d’y glisser de petits ouvrages, minces, discrets, comme … « Bankster » !!
Lecture du petit mot qui accompagne le livre que je tiens à la main, tandis que mon œil gauche lorgne sur la couverture blanc cassé, ou crème, je ne sais pas trop comment définir la couleur, mais élégante, certainement.
Me voilà donc avec entre les mains un « Petit Penchant ». Je dois bien avouer que ça me fait quelque chose. Cet effet de se dire que depuis des mois, « on » suit pas à pas l’évolution d’un jeune éditeur, qui se lance, courageusement, dans l’arène de ce qu’est le monde de l’édition. Ce « Petit Penchant », c’est un peu comme si l’éditeur avait envoyé à ses proches un faire-part de naissance. Je me réjouis pour le bébé qui vient de naître, Robert Bruce (ha, ha !) et son euh, papa. Enfin, dans le cas qui nous occupe, éditeur conviendrait mieux, hum.
« Bankster » !! éd. Les Penchants du Roseau, coll. « Petits Penchants », déc. 2010, de Robert Bruce. 29 pages. C’est moi qui rajoute les points d’exclamation. Il n’y en a pas. Mais le titre fouette. La curiosité me démange. Christian nous avait laissé le choix entre trois auteurs. J’ai choisi Bruce, malgré la sympathie que les autres m’inspiraient également. Si je me suis arrêtée sur cet auteur, c’est qu’un jour, il a laissé un commentaire si touchant sur mon blog que, voilà, j’avais envie d’en savoir plus sur lui. Et puis il m’intrigue, cet homme colporteur se baladant un peu partout avec son âne, Platon.
« Bankster » ! Le titre par excellence. Il sonne comme cet hommage de Cocteau en évoquant Marlène Dietrich : « Votre nom commence par une caresse et se termine par un coup de cravache » Sauf qu’ici, la caresse est écartée pour le coup de cravache immédiat. « Bankster » ! Je me demande ce que l’auteur a bien pu inventer avec un pareil titre. J’imagine immédiatement des gansters. Des « Al » partout, genre, Al Pacino, Al Capone, et un Corleone, pourquoi pas. « Bankster » ! Ou, banko ! ? Je hume l’odeur du fric, du flouze, du pèse, de l’oseille. Chapeau rabattu sur les yeux, regard noir, perçant, un flingue quelque part sous le veston, à rayures, bien entendu. Mais je m’égare. Le titre fait trop rêver. Lisons plutôt.
Je suis assez surprise. Mais j’aurais dû m’y attendre. L’écriture ne semble pas coller au titre. Je suis de plus en plus intriguée. Un style classique, enlevé ; langue française parfaitement maîtrisée.
L’auteur écrit à la première personne, où va-t-il nous mener ?
Il nous relate ses habitudes dans le quartier des Halles, chez le « Merle Moqueur », où il aime goûter aux plats « comme à la maison ». Une ambiance de rue, les clients sont des habitués, le ton y est badin, familial.
Restaurant populaire à succès, il y fait chaque midi bondé. Un jour, alors que le narrateur s’y trouve, il remarque un homme, habitué comme lui. Flanqué d’une moustache à la Salvator Dali, le sourire éternel gravé sur le visage, l’homme attire l’attention du narrateur. Pour son accoutrement un peu spécial, certes, mais surtout, et aussi, parce que, coincé entre ses jambes, il y serre avec crainte une sorte de cartable « un peu arrogant ».(p 9)
Un jour, Marinette, la serveuse, propose à l’auteur de s’asseoir à la table de l’homme à la mallette.
Ils sympathisent. Deviennent compères. Voire amis. Du moins complices.
Jean-Marie C, c’est son nom, éveille de plus en plus la curiosité de son nouvel ami. De confidence en confidence, ce dernier apprend qu’il a une maîtresse. Il s’interroge. Double vie ? Il ne l’aurait pas cru. Mais qui donc est cet homme ? Une part de lumière, une part d’ombre. Ange et diable. L’auteur sent le mystère planer autour de Jean-Marie. La mallette serrée entre ses jambes. Ouverte, un après-midi, par bousculade, par inattention, par erreur, que sais-je, et un contenu, qui s’éparpille.
Les yeux du narrateur s’agrandissent. Il n’aura pas fini de s’étonner.
L’aventure commence.
A la fin de sa lecture, le lecteur, lui, rira de bon cœur, la larme à l’œil, tant les deux compères lui auront fait battre son cœur.
Je terminerai par ces mots de Robert Bruce : « Salut Jean-Marie, où que tu sois, seul ou avec Marie-Laure, bravo pour ce tour de piste maestro ! »
Savina de Jamblinne.
Les éditions Les Penchants du roseau lancent un appel aux poètes !
Christian Domec, éditeur des éditions les Penchants du roseau, lance de manière tout à fait inattendue et originale un appel à toutes les plumes vives.
Ici, sur son blog, vous pourrez dès maintenant laisser libre cours au plaisir des jeux de mots entremêlés d'émotion ainsi qu'à la galopade furieuse de votre âme sur le papier.
Poètes, à vos marques !
"Le roseau se penchera sur ce printemps, celui des poètes, en publiant dans son journal, sous la forme d’un billet, un poème par jour du 7 au 21 mars 2011. Lesquels choisir ? Nous vous invitons, poètes d’un instant, poètes vibrants, à déposer dans la partie commentaire (4), ci-dessous, un de vos poèmes signés - une poésie, un texte poétique de vos paysages. À partir du 7 mars, nous publierons, sous forme de billet, celui que nous aurons choisi ou, à défaut, des extraits des livres déjà publiés par les penchants." (suite à lire sur son blog)
En à peine quelques jours ont déjà participé :
- Anonyme
- Auddie
- Babette
- Cécile Delalandre
- Divine Kanza
- Dzovinar
- Fanie Vincent
- jeffjoubert
- Luna Barbare
- Marie-Agnès Michel
- Myrine Leroy
- Nour
- Pomponette-casse-cou-miaou
- Robert Bruce
- Rémy
- Sandra Sonfeedra
- Sandrine
- Stanislas
- Thétik
- Virginie
- Westside
- Yasmina Teterel
- Étoile des neiges
A bon entendeur !
Savina de Jamblinne
"Le Souvenir de personne" Cécile Fargue
Une voix file à travers la nuit étoilée ; continue sa trajectoire. Infiniment. Et nous, pauvres lecteurs, nous recueillons, les paupières closes, le son qui nous parvient. D’abord lointain, comme venu d’ailleurs ; quelque part en avril 1994, à Angoulême, mais est-ce important, ce son nous éveille. Pour nous dire qu’un corps a été découvert. Un jeune garçon. Un adolescent, nous précise la voix. Elle est affolée, cette voix. Et nous apprend qu’il se prénomme Sébastien. Avant-propos.
Lointaine tonalité qui nous revient quatorze ans plus tard. Le lecteur n’ose à peine effleurer les pages pour les tourner tant la voix qui nous parvient est douce. Vulnérable. Il lit les yeux toujours fermés. Plie l’échine et joint les mains. Cette fois, accueille pleinement cette mélodie qui se fraye un chemin parmi tous ces mots et ces phrases qui ne forment au fond, que les notes d’un cœur ; palpitant. Lettre ouverte.
Fragments. Les mois glissent sous nos doigts que nous nous empressons de retirer, pour mieux entendre encore. Des notes fraîches nous parviennent au creux de l’oreille. Elles tintent les treize ans à peine sonnés. Pourtant le son est grave ; bas. Cette fois, nul besoin de tendre l’oreille, car de chuchotement en chuchotement, la partition pénètre notre corps entier et définitivement nous basculons dans ses confidences.
Les pavés seront toujours sombres pour Sébastien. Sans doute en connaît-il les moindres fragments, à force de river son regard sur eux, les paumes plaquées sur le capot d’une voiture, le corps arc-bouté en avant. Sans doute aussi que l’ouverture des braguettes, cette note rapide et brève qui se joue dans son dos, le poursuivra-t-elle toute sa vie. Tout comme les odeurs de ces spermes, de ces hommes, de la rue, des voitures, et de l’argent qu’on lui jette après, par terre ou dans la figure. Il n’a que quatorze ans.
Les sensations des mains qui lui arrachent les cheveux pour le tirer par derrière ; sensations de l’élastique qui serre le pli de son bras et l’aiguille s’enfonçant dans une veine. Sensation de vide et de répit, un peu de blanc, moins de noir.
Dans ses manches trop longues, ses chaussures trop larges et trop grandes, son corps déambule les ruelles en rasant les murs. Tête penchée en avant, il s’assied comme souvent, sur un banc, là, déposé sur des pavés, le long d’une rue, au milieu des gens et des maisons, des voitures, des lampadaires.
Il remarque cette gosse qui régulièrement l’observe, de son banc d’en face. Tous les jours. Aux heures qu’elle essaye de croiser avec les siennes.
Un jour viendra où il ne sera plus seul la nuit. Semblables à elles-mêmes pourtant, contenant les hommes et le sperme, les billets et la poudre, les étoiles et la lune. Lui, qui était personne pour tout le monde, se laissera apprivoiser par quelqu’un. Il est l’Autre.
Il apprend à tendre ses doigts pour les nouer à ceux à elle. Il apprend que leur silence est dense comme la nuit qui dit tout. Que leurs mots ne servent à rien ; seuls leurs regards et leurs sourires suffisent. Seul l’amour qui naît dans leurs cœurs se rejoint par leurs fronts qui se frôlent, leurs fous-rires qui s’entrechoquent et la complicité muette, jouée par des musiciens dont le seul instrument est le respect l’un pour l’autre.
La narratrice, désespérée et pourtant emplie d’amour, hurle le prénom de ce jeune garçon à chaque page, nous le rappelant sans cesse, nous secouant par les épaules pour nous dire, pauvres lecteurs, qu’il s’appelle Sébastien, et qu’elle l’aime.
Mais curieusement, ce cri dans la nuit n’est ni empreint de rage ou de colère, d’angoisse ou de solitude. Il est une voix qui s’unit à celle de Sébastien ; il est une âme qui rejoint l’âme soeur ; un amour qui a trouvé.
Cette prose est un long souffle retenu qui peu à peu se défait, et le lecteur, dans ce silence, écoute ; face à ce texte, se tait.
« Le Souvenir de personne » de Cécile Fargue, 2010, aux éditions Les Penchants du roseau.
Savina de Jamblinne.
Interview : « Christian Domec (éd. Les Penchants du roseau ) fête son premier anniversaire ! »
« Ce jour, un roseau se penchait pour la première fois. Des mains malhabiles répétant les mêmes gestes l'assouplirent encore. Il était prêt. »
La Toile regorge d’informations sur les éditeurs en place, mais peu, vraiment trop peu, sur certains qui, travaillant à l’ombre des média, à l’ombre de ces géants sur les feux de la rampe, s’attèlent avec courage et détermination, passion et folie, à la confection artisanale, à l’édition pour dire les choses simplement, de mots et de textes qui entre en résonance avec leurs goûts littéraires.
Christian Domec, éditeur des Penchants du roseau, dresse aujourd’hui le bilan de sa première année éditoriale.
1. Savina : Les Penchants du roseau fêtent leur première année éditoriale. Tout un symbole. Comment cette aventure a-t-elle démarrée ?
Christian : Oh ! C'est une longue histoire. La publication de textes ne m'était pas étrangère il y a de ça longtemps. Mais à cette époque, nous – je donc – ne nous soucions ni de dépôt légal, ni de propriété intellectuelle, ni de droit d'auteur, ni de tous ces petits signes qui encombrent les premières et dernières pages d'un livre. Non, nous avions à lire, à écrire, à colporter et nous le faisions comme ça, à la criée, sous le manteau, dans des assemblées ou leurs couloirs, anonymes ou fantaisistes, avec des traces d'encre sur les mains. Ensuite, j'ai eu une longue période d'absence, pris par d'autres activités et, en particulier, la lecture, celle silencieuse qui toujours a accompagné mes pas. Curieusement c'est une fenêtre nouvelle, celle s'ouvrant sur Internet, qui m'a replongé dans la publication et ses débats vers le milieu des années 90. J'y passais beaucoup de temps en conversations, conseils, autour de textes littéraires ou de leur publication. Ce temps, je l'avais donc, et cette aventure maturait. Il fallut un déclencheur, ce fut La Route de Cormac McCarthy : texte d'une force extraordinaire derrière une écriture très épurée ; l'étincelle ne fut pas le texte, mais la façon négligée de sa traduction en poche, celui que je m'étais acheté. Des dizaines de phrases tronquées par un vieux mastic qui – vu le procédé de fabrication de ces poches – ornait des milliers d'exemplaires de ce livre. Regardez l'éditeur L'Olivier, du groupe La Martinière mis en poche sous marque Le Points : de si grandes pointures qu'il était vain de m'adresser à elles pour réajuster l'ensemble, celui de mon unique exemplaire. Il n'était qu'un élément d'un stock qu'un flux avait échoué entre mes mains. Oui, ce jour là, au printemps 2009, je me suis décidé à faire tout le contraire. Ce jour, un roseau se penchait pour la première fois. Des mains malhabiles répétant les mêmes gestes l'assouplirent encore. Il était prêt.
2. Savina : Ces livres ne ressemblent pas aux autres : leur confection relèverait-elle de l’artisanat ?
Christian : J'aime bien le mot artisan : l'artiste qui prend tout son temps. Si vous regardez bien un livre, du texte à votre main de lecteur, vous voyez qu'il concentre un labeur extraordinaire. Un labeur lent. Et s'il est bien fait, celui d'un artisan. L'écriture d'un auteur peut être traversée de fulgurances, mais hormis quelques poèmes, il ne peut œuvrer sur l'heure. Ce sont des semaines, des mois, des années de coupes et de découpes. Lorsque le texte rencontre son premier lecteur, l'autre, celui qui pourrait – soyons fou – l'éditer, une longue conversation s'engage. Au heurt de la lecture l'auteur devra répondre : heurter un peu plus ou fondre. Le façonnage du livre peut mieux s'industrialiser, le procédé est assez simple, il a cinq siècles d'apprentissages accumulés. Pourtant, demandez au premier correcteur ou maquettiste venu, les technologies les plus fines ne peuvent négliger l'œil. Oui, le livre relève de l'artisanat, même s'il est aujourd'hui manufacturé – l'écriture elle-même peut être produite par des logiciels, elle ferait pâlir d'envie des auteurs en herbes sauf leur fêlure. Non, ce qui m'a décidé à façonner un livre de bout en bout, c'est ma défiance de cette chaîne, devenue « incontournable », celle qui divise le travail en compartiments étanches, hyper-spécialisés, et ne parlent plus – sauf pour la communication marketing qui crée des rentrées littéraires comme Boucicaut créa la semaine du blanc – que de produits, de stocks et de prix... réservant la part belle au pilon. Alors oui, en artisan, je choisis le texte et son auteur, le papier, la police de caractères, la colle et le lieu où le livre pourra cheminer.
3. Savina : Sur votre blog Les penchants du roseau, vous mettez en lumière l’édition numérique. Quel regard portez-vous sur cette forme d’édition, et pourquoi, dans la foulée de la création de votre maison d’édition, en tenez-vous compte ?
Christian : Ah ! le numérique, c'est le grand débat actuel. Il coïncide avec l'arrivée de tablettes électroniques qui font comme si elles étaient des livres, alors qu'elles sont des bibliothèques éphémères de fichiers numériques. Dans les années qui viennent, la rotation de ces machines, de leurs nouveaux modèles toujours plus puissants et adaptés vont créer un amoncellement de déchets considérable. Ceci dit, je ne rentre pas trop dans ce débat : livre papier versus fichier numérique. J'ai juste remarqué deux choses :
- la lecture ouverte, publique et presque gratuite (les bibliothèques municipales par exemple) favorise l'acquisition de livres ; il en va de même pour la lecture sur écran ou tablette, parce que cet objet, le livre, n'est pas simplement fétiche, il incorpore le texte comme nul autre objet, il lui donne chair et cette chair, nous aimons l'effleurer, l'écorner, même parfois la posséder et souvent la partager. L'offrir.
- Comparé au travail d'édition d'un texte, de composition et de publication, le temps passé pour transformer ce texte en fichier numérique est celui d'une virgule, les moyens, ceux d'un point, l'énergie d'une esperluette. Le fichier numérique, en temps que tel, a une valeur proche de zéro (contrairement à ce que peut dire le SNE – syndicat national de l'édition - dont le nez vient à l'instant de traverser ma fenêtre entrouverte).
Fort de ces deux observations, j'ai décidé de mettre en ligne tout ce que je publie. Il y aurait quelque chose à cacher ?
4. Savina : Votre passé (ou présent) professionnel vous est-il utile dans cette folle entreprise que vous menez aujourd’hui ?
Christian : Non, pas directement. Mais, vous avez dû l'observer, tous les lieux où l'on se frotte à d'autres, même les plus éloignés d'un objet nous le font voir d'une autre manière. Sans doute, il y a un peu de folie dans ce que j'entreprends.
5. Savina : Quels sont les auteurs que Les Penchants du roseau ont l’honneur d’accueillir ?
Christian : Ah ! J'aime bien l' « honneur d'accueillir » parce qu'il y a de ça, en effet. Les auteurs ? Je cherche le côtoiement d'anciens et de modernes ou plus directement de morts et de vivants. Les auteurs des trois premiers livres publiés sont Nicolas Dugord, libraire du XVIe siècle, Marc de Montifaud, femme sulfureuse, XIX e siècle, Paul de Musset, le frère d'Alfred, Jean Domec, amoureux des chèvres, Hervé Bréchet, amoureux des Conards et Jean-François Joubert à la sensibilité à fleur de mots. J'aime retrouver la modernité et l'audace des anciens, la sensibilité profonde des nouveaux.
6. Savina : En tant qu’éditeur débutant dans le métier, à quelles principales difficultés êtes-vous confronté ?
Christian : Toutes, mais la première est lorsque je me présente : « apprenti libraire ». Pourquoi ? Parce que lors de mes contacts, dès que j'annonce mon titre – on n'a que celui que l'on veut bien s'octroyer -, il y a confusion, méprise, sourire gêné ... Pourtant, les mots ont bien un sens : un libraire est bien celui qui fabrique des livres et les publie. Ce n'est pas parce qu'il lui arrive de les vendre que ce dernier acte doit effacer tout le reste à tel point qu'il se sente obligé de ne faire plus que ça et d'exiger le code barre pour rendre sa tâche moins épuisante. Et apprenti... ah ça ! Je tiens à le rester toute ma vie.
7. Savina : Les auteurs qui souhaiteraient être publiés chez vous, doivent-ils remplir des conditions ?
Christian : Oui, que le texte qu'ils me présentent me plaise presque instantanément quitte à en reparler très longuement ensuite. Qu'ils ne soient pas en quête d'une grande ni d'une moyenne diffusion, il y a d'autres portes pour ça. Qu'ils ne craignent pas que leur texte soit rendu public... après publication... sur d'autres supports que le livre. Mais tout ça je l'explique très clairement dans le contrat que je leur propose. Il a de plus une particularité rare, très rare : l'auteur m'autorise à publier mais garde tous les droits sur son texte, il peut s'il le souhaite le proposer ailleurs ou le diffuser directement.
8. Savina : Comment pourriez-vous nous présenter votre ligne éditoriale, le style, l’atmosphère qui se dégage de vos livres ?
Christian : Je n'ai pas à proprement parler de ligne éditoriale, je procède plutôt par correspondance (« A, noir corset velu des mouches éclatantes ») et par « souvenance » (« Je me souviens des coups de règle en fer sur les doigts. »). Mais je penche vers la littérature qui se défie des genres. Il n'y a pas d'unité de style ni d'atmosphère sauf dans leur fabrication : je cherche une ligne épurée, une sobriété, une discrétion, je n'y suis pas encore tout à fait arrivé, mais je m'en rapproche : l'éclat doit surgir du texte.
9. Savina : Les penchants du roseau ont un an. Par la force des choses, vous prenez le pouls de votre bébé. Comment se porte-t-il ?
Christian : Je souris, je ris presque. Il va à ma mesure donc bien, pourtant, lorsque je vois le camembert – celui du prix du livre – bien ferme, un beau cercle sans aspérités dont la somme des portions fait 100, je me dis que celui sur lequel lorgne ce bébé est bien coulant, ça dégouline de partout et qu'à découper des portions nous pourrions en faire quatre au moins. Mais le camembert coulant quel délice ! si on le goûte avant que les asticots s'en mêlent. J'en suis exactement là.
10. Savina : Bientôt, un auteur verra le jour aux Penchants du roseau. Pouvez-vous nous lever un pan de voile sur cette publication (et sur l’auteur) ?
Christian : Cet auteur, c'est Cécile Fargue. Elle n'a pas besoin des penchants du roseau pour écrire et publier. Pourtant, oui, c'est une rencontre importante, en tout cas pour moi, pour les penchants. Importante parce que ce texte qui fera livre, celui qui s'appellera Le Souvenir de personne est certainement un des textes les plus forts, les plus troublants que j'ai pu lire ces dernières années. Je pense – sans aucune forfanterie, je ne suis qu'un passeur dans l'histoire – que c'est un des livres de l'année. Dommage, peut-être, qu'il ne bénéficie que de la petite brise qui font se pencher mon roseau. Mais l'aventure est belle et me donne de sacrées responsabilités.
En dire deux mots ? Non pas tout de suite, mais peut-être citer cet extrait du brouillon de la quatrième de couverture : « Troublante, émouvante, poétique et grinçante à la fois, la langue de ce Souvenir fait vivre toutes les nuances du gris. Cette palette sensible où le noir n’existe que parce que le blanc n’est jamais totalement absent. »
11. Savina : Vous n’ignorez point la difficulté pour les auteurs de trouver un éditeur, dont certains baissent les bras et abandonnent l’écriture. Que leur diriez-vous ?
Christian : L'écriture ne doit pas être soumise à la recherche d'un éditeur. L'irrépressible besoin de publier, lui, peut trouver d'autre voies. Mais cette rencontre se fera si l'auteur, tel un artisan, découvre et redécouvre son texte. Il trouvera alors l'élan pour frapper à quelques portes, elles ne sont pas toutes fermées, loin de là. Il suffit juste d'oublier celles aux couleurs criardes, aux accès encombrés. Mais bon, tout auteur, je crois, le sait.
12. Savina : Un dernier mot pour les lecteurs de ce blog ?
Christian : Oh ! Je le trouve bien courageux de lire cette réponse, sauf s'il a sauté les précédentes. Ce blog est sympathique et y perce une pointe d'audace. Il est parsemé de réflexions intéressantes. Mais, comme pour l'auteur, ci-dessus, le lecteur/commentateur de ce blog le sait déjà.
Savina : cher Christian, merci pour ces échanges enrichissants, et … longue vie aux Penchants du roseau !
Savina de Jamblinne.