Journal des penchants du roseau

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mercredi 21 juillet 2010

Balade caprine à travers la littérature tourangelle I

Adorée dans l’ancienne Égypte, chantée par les poètes gréco-latins, redoutée par le monde judéo-chrétien, la race caprine ne laisse personne indifférent.

En Touraine, la descendante de la chèvre Amalthée, nourrice de Zeus, a été adoptée et domestiquée depuis la nuit des temps. Une étude parue en 1985 dans La Revue archéologique du Centre révèle en effet qu’au cours d’une fouille effectuée en 1969 et 1972 dans le site de la Butte-au-Trésor, à Vernou, dans la vallée de la Brenne, datant de la protohistoire, il a été trouvé parmi les fragments osseux de 265 animaux domestiques ceux de dix chèvres. La chèvre tourangelle a donc parcouru les âges sans perdre de sa prodigieuse vitalité, offrant quantité de bienfaits aux humains en échange de quelques racines et brindilles capables d’assurer sa subsistance. Animal rustique autant que généreux, elle fournit non seulement lait et viandes pour l’alimentation, mais aussi peau et duvet pour la confection de vêtements, de couvertures, de gants, de suif pour la chandelle et le savon…

Marchant allègrement, elle a suivi l’homme dans ses randonnées de nomade. Aussi, est-il probable que les envahisseurs successifs de notre terre ligérienne se déplacèrent accompagnés de chevaux et chèvres, leurs indispensables auxiliaires. Une légende du « bon pays de Verron » affirme même que les conquérants arabes auraient enlevé des Tourangelles de cette contrée, y laissant en échange quelques-unes de leurs compagnes à quatre pattes, appelées depuis chèvres de la race poitevine.

La chèvre a donc tenu bon en ce terroir de Touraine, qui lui fut reconnaissant, la ville de Tours ayant donné à trois de ses artères le nom de cet animal sacré : rue de la Chèvre qui bâille, entre la place du Marché et celle de Châteauneuf ; la rue de la Chèvre, débaptisée en 1886 au profit de l’académicien Néricault-Destouches ; la rue des Chèvres, devenue en 1833, la rue Chaptal, l’illustre chimiste. Cette dernière ne bénéficiait pas d’une réputation flatteuse, à en croire Bernard Chevalier qui, dans son Tours, ville royale, la présente comme « le rendez-vous des fillettes amoureuses qui despècent les jardins. » Sa maison à l’enseigne de La Chèvre qui bêle était-elle un boxon (nom lui-même tiré de bouc) ?

Toujours est-il qu’on apprécia de longue date la race caprine en notre province.

Lors de son arrivée dans la capitale tourangelle, en 1437, la reine Marie, femme de Charles VII, reçut ainsi comme cadeau, 12 veaux de lait, 25 moutons, 200 poules, 110 pigeons, 25 chapons de haute graisse et 50 chevreaux.

Mais tous les derniers-nés ne finissaient pas dans le palais de nos aïeux, car la bique de nos campagnes avait déjà pour vocation première de fournir un lait extrêmement nourrissant donnant un fromage se mariant à merveille avec le « vin breton », vanté par le tonitruant Rabelais.

L’illustre Chinonais (1494 – 1553) sera d’ailleurs le premier grand écrivain du cru à évoquer cet animal de la mythologie. Celui-ci, en effet, recommande à tous « d’avoir en révérence le cerveau caséiforme qui vous faist de ces bille-vezées »… Il admire « les aureilles pendantes comme les chièvres du Languedoc de la jument de Gargantua » et s’amuse de l’étrange mort de Fabius, préteur romain, lequel mourut suffoqué d’un poil de chèvre, mangeant une esculée de lait. L’auteur du Tiers Livre se méfie toutefois du caractère caprin qu’il associe à celui de la femme, capricieuse et à l’esprit chimérique. « La femme est-elle une erreur de la nature ? » s’interroge Rondibilis, qui « portera ces joyeuses cornes de bouc, s’il se marie. » Des cornes « qui poussent sans faire mal quelconque ! »

De l’Antiquité, le moine éclairé se moque des dieux, de Zeus surtout : « Considérez ses exploits et ses hauts faists, il a été le plus infâme cor… je veux dire bordelier qui fut jamais, toujours paillard comme un verrat ; d’ailleurs, il fut nourri par une truie sur le Mont Dicté de Candie, si Agathocle le Babylonien ne ment pas, et plus lascif qu’un bouc ; d’ailleurs les autres disent qu’il fut allaité par une chèvre, Amalthée. » C’est au progrès que croit Rabelais, « à l’homme, cet être animé né pour la paix, pas pour la guerre ! Né pour les jouissances merveilleuses de tous les fruits et pour la pacifique domination de toutes les bêtes. » Il entrevoit des possibilités infinies dans le développement, pouvant un jour permettre à l’homme d’égaler les dieux et de lui assurer la maîtrise de l’Univers. Sa renaissance est joyeuse, scientifique et rationnelle, aussi n’est-il pas surprenant que sa rencontre avec Ronsard, à Meudon, chez le duc de Guise, s’avérât quelque peu caustique, « ils se picotèrent ! » suivant

in La Chèvre Jaune, 2010.

vendredi 25 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous III.4

Tout prélat, au xvie siècle, devait s’efforcer d’atteindre au por­trait qui avait été tracé du moine : « jeune, galant, frisque, dehait, bien adextre, hardy, adventureux, délibéré, hault, maigre, » – ce dernier trait manque d’exactitude, car la fumée de leur cuisine aurait suffi à les engraisser, – « bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, beau despescheur d’heures, beau desbrideur de messes, beau des­crotteur de vigiles ; pour tout dire sommairement, vray moyne, si oncques en feut. » Estimant que des vêpres bien sonnées sont à moitié dites, la première page du bréviaire pour eux devait être une belle femme ; la sainte chapelle, les cuisines, et leurs desservants d’autel la troupe des officiers de gueule.

À côté de cette peinture, il faut accrocher un autre médaillon de religieuse, tel que le décrit dans Rabelais le joli frater fredon, fredonnant, fredondille, d’après les fraîches nonnains entre les­quelles tout prêtre peut choisir ; voici l’esquisse : « le corsage droit, le teint lis, les cheveux blonds, les yeux noirs, le minois coint, les sourcils mols, les traits meurs, le regard franc, les pieds plats, les talons courts, le bas beau et les bras longs. » Pour être homme d’église… on est d’autant plus homme, c’est un fait à déduire ; la preuve est qu’en parlant d’une abbegesse à blanc plumage « qu’il vaut mieux chevaulcher que mener en main » ; l’auteur de l’un des plus fameux romans du xvie siècle, qui fait parler le cardinal d’Amboise, lui met en la bouche : « qu’elle était cointe, jolie, bien valant un peché ou deux. »

En effet, quoique les épaules des jeunes nonnains n’appa­raissaient plus abritées sous l’abondante chevelure léonine, cependant on pouvait encore retrouver les subtiles beautés du corps féminin dans les couvents. Si les moines devenaient très-gras au fond de leurs monastères, les habitantes des abbayes en en exceptant les fameuses extatiques – ne maigrissaient pas. La religieuse que le fanatisme n’a pas ravagée, apparaît aussi en la communauté, doublée de cet em­bonpoint qui donne aux formes physiques un contact plus mœlleux et plus doux.

Le cloître ajoutait peu de chose au libertinage du siècle. Si la religieuse ressentait si vivement dans sa cellule cette « sueur d’amour », cette piqûre de la chair, il était reçu que toute belle femme qui passait par le joug d’hymen avait un amant au lendemain de ses noces. Mais l’esprit et le goût enveloppaient la licence des actes. On voit dans les chroniques du temps, des gentilshommes refuser accointance de plusieurs dames très-belles parce qu’elles étaient idiotes, sans âme, sans esprit, sans paroles. Dans la bonne société, le débordement du langage, non moins grand que celui des actes, était regardé comme relevant encore le charme de la possession. « Si elles ne savent rien dire, elles sont si dessavourées que le morceau qu’elles vous donnent n’a ny goust ny saveur. » Telle était l’opinion émise en pratique galante. Mais, du moins, il n’y avait aucun danger à redouter en s’énamourant de la femme d’autrui. C’est ce que prouve la réponse faite par une jeune fille d’illustre maison sollicitée de répondre au désir d’un de ses serviteurs : « Attendez un peu que je sois mariée, et vous verrez comme sous cette courtine du mariage qui cache tout, et ventre enflé et descouvert, nous y ferons à bon escient. »

L’Église, était souvent pleine de contradictions, autorisant toutes les débauches, pourvu qu’elles fussent cachées ; tantôt envoyant ses nonnes auprès de ses vieux prélats, et tantôt les descendant vivantes au fond des in-pace – fosse ou puits destinés à ensevelir la vestale monastique ayant forfait à ses vœux. – C’est là que, sans espoir de délivrance, un être plein de vie se tordait en dernières crispations dans les sourdes entrailles du sol.

À côté de ces barbaries, ajoutons encore que ce ne serait pas en se contentant de peindre les nonnains en buste, que l’on don­nerait l’expression des débauches ecclésiastiques, qui n’ont pas heurté seulement la beauté faite pour le grand jour. Aborder les joyeusetés cléricales, ce serait presque se trouver sur la grève d’un ruisseau bien caché à tous les regards, où s’ébattraient de jolies baigneuses dont on entreverrait, à travers les feuillages luisants et découpés, les lignes fuyantes, les charmes secrets sous le transparent manteau des ondes.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.