Journal des penchants du roseau

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vendredi 12 novembre 2010

Non ! Luciline n'est pas un ru

Mon apprentissage se poursuit.

Cet après-midi, coup de fil (1) de Conardie, un homme (2) passionné, chaleureux et outré me fait part d'un article dans la feuille locale. La Luciline, projet immobilier ambitieux, tirerait (3) son nom d'un ruisseau se jetant dans la Seine à l'ouest de Rouen ! Mes lointains souvenirs de la toponymie conardienne où le bec n'est pas loin n'avaient retenu un tel nom, mais plutôt des Cailly, Robec, Aubette ou Clairette. Mon interlocuteur me raconta toute l'histoire Luciline ; elle aurait plu à l'auteur de L'Allumeur de réverbères, puisque de son huile, pétrole lampant, le couvre-feu pouvait être retardé pour les bourgeois égarés entre théâtre, grisettes et ruisseau. Luciline , comme Lucie, doit son nom au luxe de la lumière ; tel l'a voulu le créateur de cette raffinerie Alfred Guérard en 1868. Malheureusement, n'ayant pris de notes, je n'ai retenu le reste de l'histoire. Tant pis. Mais j'ai promis à mon informateur d'écrire une brève ici. Dont acte.

C'est sans doute du jeune Guérard dont parle Flaubert dans sa correspondance à Louis Bouilhet en 1854 : « Quel voyage d'artistes vous allez faire, vous deux Guérard. Combien peu vous étudierez les monuments ! quelles minces notes vous prendrez ! comme Chéruel serait indigné ! et même Du Camp. Ce sera un voyage oenophile, tout à fait Chapelle et Bachaumont, on ne peut plus dix-septième siècle et dans les traditions. Un financier voyageant dans la société d'un poète et tous deux se soûlant conjointement, à la gauloise, dans les cabarets de la route. Je te recommande, à Poissy, chez le sieur Fient, aubergiste, une cuisine où il y a, peint sur la porte, un gastronome s'empiffrant. Cela réjouit le voyageur. »

(1) Moi qui d'habitude ne décroche jamais.
(2) Désolé de n'avoir retenu votre nom.
(3) notez mon emploi journalistique et jésuitique du conditionnel, je n'ai pu vérifier la teneur de l'article.

mardi 16 février 2010

Madame le Maire de Rouen : invitation à festoyer demain me presse !

« Nous souhaitons beaucoup de chance à notre apprenti libraire et s’il réussit dans son entreprise, nous l’inviterons à festoyer aux frais d’Itinéraires de Normandie, pour célébrer le plus fameux Conard de toute la Normandie ! »

Telle est la chute de l’éditorial d’Yves Buffetaut dans la revue qu’il a eu la gentillesse de m’adresser en ce jour de Mardi gras. Madame le Maire, rappelez-vous, cette entreprise n’est pour vous qu’une formalité réjouissante : faire résonner et tambouriner la Conardie là où l’abbaye de Saint Amand fut éventrée.

Il me presse de festoyer et même si « le plus fameux » me semble immérité, je suis en matière de Conardie un apprenti attentif.

Christian Domec, apprenti Conard.

PS : et céder à la débauche d’un Saint Amant...

La Débauche

Nous perdons le temps à rimer,
Amis, il ne faut plus chômer ;
Voici Bacchus qui nous convie
A mener bien une autre vie ;
Laissons là ce fat d’Apollon,
Chions dedans son violon ;
Nargue du Parnasse et des Muses,
Elles sont vieilles et camuses ;
Nargue de leur sacré ruisseau,
De leur archet, de leur pinceau,
Et de leur verve poétique.
Qui n’est qu’une ardeur frénétique;
Pégase enfin n’est qu’un cheval,
Et pour moi je crois, cher Laval,
Que qui le suit et lui fait fête
Ne suit et n’est rien qu’une bête.

Morbieu ! comme il pleut là dehors !
Faisons pleuvoir dans notre corps
Du vin, tu l’entends sans le dire,
Et c’est là le vrai mot pour rire ;
Chantons, rions, menons du bruit.
Buvons ici toute la nuit,
Tant que demain la belle Aurore
Nous trouve tous à table encore.
Loin de nous sommeil et repos ;
Boissat, lorsque nos pauvres os
Seront enfermés dans la tombe
Par la mort, sous qui tout succombe,
Et qui nous poursuit au galop,
Las ! nous ne dormirons que trop.
Prenons de ce doux jus de vigne;
Je vois Faret qui se rend digne
De porter ce dieu dans son sein,
Et j’approuve fort son dessein.

Bacchus ! qui vois notre débauche.
Par ton saint portrait que j’ébauche
En m’enluminant le museau
De ce trait que je bois sans eau ;
Par ta couronne de lierre.
Par la splendeur de ce grand verre,
Par ton thyrse tant redouté.
Par ton éternelle santé.
Par l’honneur de tes belles fêtes,
Par tes innombrables conquêtes.
Par les coups non donnés, mais bus.
Par tes glorieux attributs,
Par les hurlements des Ménades,
Par le haut goût des carbonnades,
Par tes couleurs blanc et clairet,
Par le plus fameux cabaret,
Par le doux chant de tes orgies.
Par l’éclat des trognes rougies,
Par table ouverte à tout venant,
Par le bon carême prenant.
Par les fins mots de ta cabale,
Par le tambour et la cymbale,
Par tes cloches qui sont des pots.
Par tes soupirs qui sont des rots.
Par tes hauts et sacrés mystères.
Par tes furieuses panthères.
Par ce lieu si frais et si doux.
Par ton bouc paillard comme nous,
Par ta grosse garce Ariane,
Par le vieillard monté sur l’âne.
Par les Satyres tes cousins,
Par la fleur des plus beaux raisins.
Par ces bisques si renommées,
Par ces langues de bœufs fumées,
Par ce tabac, ton seul encens.
Par tous les plaisirs innocens.
Par ce jambon couvert d’épice.
Par ce long pendant de saucisse,
Par la majesté de ce broc.
Par masse, tope, cric et croc,
Par cette olive que je mange.
Par ce gai passeport d’orange,
Par ce vieux fromage pourri,
Bref, par Gillot, ton favori,
Reçois-nous dans l’heureuse roupe,
Des francs chevaliers de la coupe,
Et, pour te montrer tout divin,
Ne la laisse jamais sans vin.

dimanche 14 février 2010

Le nom de Madame le Maire de Rouen ? Valérie Fourneyron

Oh non ! Ne vous méprenez pas, ce n'est pas parce que je n'ai pas reçu de réponse à mon courrier posté il y a soixante-douze jours à Madame le Maire de Rouen que j'intitule ainsi ce billet. Non, non, croyez-moi ! Il s'avère que depuis ce jour les penchants du roseau reçoivent de nombreuses visites accompagnées de cette requête : « Quel est le nom du Maire de Rouen ? »

Maintenant vous en savez autant que moi, alors poursuivons... par un petit retour en arrière, voici le contenu du courrier posté le 3 décembre dernier :

Madame le Maire,

Il est des noms de rues comme de nos manières, elles furent frustes mais gaies, pieuses mais irrespectueuses. Ces noms évoquaient plutôt un métier, une habitude, un marché, une réputation, un personnage illustré... qu’une personne illustre, sévère, défunte. Aujourd’hui, les épitaphes clouées à l’entrée de nos venelles, ruelles et avenues appesantissent nos pas à tel point qu’une prothèse pneumatique nous est devenue indispensable.

Disparues, celle des Arpenteurs, des Belles-Femmes, des Coquets, du Bon-Espoir, de la Basse-Fesse, de Derrière, Devant-la-Cohue, Dame-Jeanne, du Petit-Enfer, du Chien-qui-rit, du Cochon-rôti, de la Truie, des Ramasses, du Bardel, des Barbiers, des Curandiers, de Vanterie, de la Chèvre, des Crottes, de la Grosse-Bouteille, de la Pompe, des Prêtresses... même celle des Jésuites ; comme partout, elles furent remplacées par des galonnés, des ceinturés, des notables, des académiciens, des artistes... un pont récent, inauguré en grande pompe, fut même affublé du nom de celui qui s’écriait : « Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit ! »

Il est pourtant une rue qui retient plus particulièrement l’attention. Celle qui éventra un quartier tumultueux ; qui trancha et redressa les rues des Tanneurs, de la Renelle-aux-Tanneurs, des Maroquiniers, de Dessus-la-Renelle pour tracer une droite impeccable entre la Seine, l’Hôtel-de-Ville et les boulevards. Celle qui eut toujours une belle maîtresse, l’Impériale, la Royale, la République, l’Impériale (bis), la République (bis)... et demain ?

Demain est ma requête, Madame le Maire, celle de redonner fierté aux riverains de cette artère qu’on traverse sans jamais s’y attarder ; permettre aux passants de sourire, de se rappeler, de revenir. Demain sera changer son nom en rue de la Conardie, en mémoire aux fameux Conards de Rouen(1) qui surent égayer la ville un siècle durant avant d’être étouffés par le Parlement et l’ombre du sinistre homme rouge.

Madame le Maire, je vous en prie, bousculez l’ordre du jour de votre prochain conseil, présentez-lui cette requête et, à n’en pas douter, il l’adoptera à l’unanimité. Pensez à ces jours de liesse lorsqu’au son des « tabourins, fleustes, phiffres, trompes, trompettes, cimbales, cornemuses, vielles, carivary, hautsbois, rebecquets, bourdons, violons, harpes, loures sourdes, orgues, timpans, pippets, cornets » vous inaugurerez cette rue : la clameur s’étendra à toute la cité et... bien au-delà.

À cette inauguration prochaine, bien à vous,

Christian Domec, apprenti libraire.

(1) Les Conards de Rouen, les penchants du roseau, 2009, dans toutes les bonnes librairies de la ville.

Ah ! ça ! l'esprit Conard a émigré de Conardie en Bretagne intérieure

bococo

Au moment de vous souhaiter la 新年快乐, je reçois ceci de mon clown préféré :

Le mardi 16 février, à l’occasion du Mardi gras, la compagnie BOCOCO de Bretagne intérieure, (non subventionnée par CG, DRAC, Région, ODDC, non sponsorisé par l’industrie agroalimentaire) vous convie à 16h, place Général de Gaulle à St Brieuc (devant les grilles de la préfecture).

La Grosse Commission-22, emmenée par Monsieur Algues Vertes - Algues Bleues, composée de Chantal Jano, Secrétaire d’Etable, d’un bouc, d’un coq et d’un cochon et accompagnée des compères aux pilons à sonnailles, soumettra au préfet des Côtes d’Armorc’h son rapport tant attendu sur les algues vertes et les algues bleues qui lui a été depuis un certain temps commandé.

Le bon peuple des badauds est invité à se joindre sans manière à la cohorte bigarrée des gras messagers.

Dans la capitale étique de la Conardie étriquée, bonne graine et moult pots de vins devraient être imités et pris.

mardi 22 décembre 2009

Clin d’œil à Hida Blog Jeanne d’Arc

Carnaval contre Carême, Bruegel

Épure et discrétion sont les deux qualificatifs qui me viennent à l’esprit lorsque je consulte le blog des classes d’histoire des arts du lycée Jeanne d’Arc de Rouen. En fouillant un peu, des supports de cours riches et bien documentés sont consultables par tout un chacun. Ce sont les Conards qui m’y ont amené et revoir l’huile de Bruegel où Carême et Carnaval se combattent sans retenue, me fait pétiller les yeux.

PS : ainsi j’apprends qu’Hida n’est pas seulement un prénom féminin.

(photo du Combat de Carnaval et de Carême de Pieter Bruegel, 1559, Kunsthistorisches Museum Wien. licence creative common)

samedi 19 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous II.1

De tout temps, comme on le voit, l’Église a ressenti une attraction haute et puissante pour la femme. Elle l’a chantée par la bouche des poëtes bibliques ; elle a tissé des draps de lin pour recevoir la nudité de son corps d’ivoire.

Aujourd’hui, les religieuses sont plus que jamais les descen­dantes de sainte Gertrude et de sainte Thérèse. Comme Psyché, fiancée à un époux invisible, elles ne doivent l’entendre que dans le silence des nuits cellulaires. Est-ce le bord de sa robe qu’elles croient presser en joignant si fiévreusement les mains ? Sont-ce les parfums de sa chevelure rousse dont elles se figurent respirer les émana­tions ? Distinguent-elles le spectre sacré de Jésus debout sur les tabernacles flamboyants ? Enfin croient-elles exhaler dans le sein du beau juif, le dernier soupir d’une âme toute consumée par l’amour ?

L’Église a des paroles d’une profonde et voluptueuse expres­sion : « Mon bien-aimé est en moi, et je suis en lui. » Que peut-on dire de plus, où trouver un trait plus énergique de l’intimité admise avec Jésus ? Les saintes qu’il fascine pourraient décrire ses trans­ports, les colloques qu’il engage avec elles, où il va jusqu’à se déclarer jaloux du confesseur qui reçoit leurs aveux. Cet homme pâle, du bourg de Nazareth, dont l’image est offerte nue aux baisers des vierges, a sur elles encore une énergie d’étreinte qui les plonge dans une mer de félicités ardentes, les laissant sous l’action d’un perpétuel mouvement d’amour. À l’approche du Maître divin, à son contact, les religieuses sentent « une incredible » et intolérable volupté qui « lasche les liens de la vie ». Jésus est encore pour elles leur démon, leur génie familier. Toutes, elles ont ressenti sur leur corps « ces douces flammes, ces délicieuses plaies de l’amour, cette mignarde main de Dieu ».

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

vendredi 18 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous I.6

Dans les couvents d’hommes, l’abbé des sots, abbas stultorum, entamait des relations toutes nocturnes avec les petites abbesses. Quoi de plus rationnel, puisque la liturgie allait quelquefois jusqu’à admettre un simulacre d’épousailles entre un évêque et une supérieure de nonnes, en quelques-unes des cérémonies catholiques, comme lorsqu’il s’agissait de l’installation d’un prélat en son diocèse. Ainsi, en pareille circonstance, les évêques de florence et de Pistoie, comme le raconte Salvi, et ceux de Troyes, couchaient dans le couvent sur un lit très-orné, pas­saient un anneau au doigt de l’abbesse : Il vescovo. sposava madonna, o vogliam dire badessa, alla quale restava l’annello che era molto ricco e bello. – L’évêque épousait Madame, c’est-à-dire l’Abbesse, à laquelle restait l’anneau, qui était fort riche et très-beau.

Au contraire, à l’entrée solennelle de l’archevêque de Rouen, l’abbesse et les religieuses de l’abbaye de Saint-Amand rece­vaient monseigneur dans une salle de charpente dressée devant le monas­tère. En cet endroit, la supérieure, revêtue de ses insignes, mettait au doigt du prélat un anneau enrichi d’une pierre précieuse avec cette parole : « Je vous le donne vivant, on me le rendra après votre mort. »

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

samedi 12 décembre 2009

Les Conards de Rouen - courte bibliographie II

Conard s.m. (Ko-nar- corruption de cornard).

Membre d'une société bouffonne, joyeuse et carnavalesque, qui se livrait durant les jours gras à toutes sortes de folies et de licences.

- Encycl. Les conards étaient particuliers à la ville de Rouen, comme les badins, les turlupins, les enfants sans souci, à Paris ; les mau-gouverne, à Poitiers, et la mère folle, à Dijon. Les conards avaient seuls le privilège de se masquer, et d'autoriser des étrangers à se déguiser moyennant payement. Ils choisissaient un abbé qui, coiffé d'une mitre et tenant une crosse, se promenait dans les rues le jour de la Saint Barnabé.

Au XVe, au XVIe et au XVIIe siècle, il se passait chaque année, au parlement de Rouen, une étrange scène. A la grand' chambre du parlement, occupée à vider quelque procès d'importance, était apportée une requête bizarre, rédigée en vers burlesques. La cour y répondait favorablement et dans le même style. Dès cette heure commençait le carnaval, et la ville appartenait aux conards, qui la remplissaient de bruit, d'éclats de rire et de saillies. A leur avènement, toutes les têtes avaient tourné, leur règne était ardemment désiré par les uns, redouté avec angoisse par les autres, même par le parlement, dont les membres n'osaient, pendant ces jours de saturnales, se montrer sur leurs mules et avec leurs robes rouges. On peut juger par là de l'état où étaient les autres corps de la citée, conseil de ville, chapitre, chambre des comptes, cour des aides, bourgeois, gentilshommes, avocats, procureurs, médecins, marchands, prêtres, laïques, femmes et filles, tous, en un mot, n'avaient qu'à bien se tenir ; car, sans distinction de rang, de fortune, de sexe ou de naissance, tous pouvaient avoir affaire aux conards qui, de préférence, s'en prenaient aux plus huppés. Point de sottise, point de peccadille, point d'action incongrue, pour peu qu'elle eût fait du bruit et prêtât à rire, qui ne dût tribut à ces railleurs en titre d'office, qui ne fût justiciable de ce tribunal aussi inexorable que bouffon, qui ne fût inscrit sur des rôles et ne relevât de ces bruyantes assises. De malins enquêteurs avaient parcouru la ville et les faubourgs, s'informant soigneusement des faits, gestes et prouesses de chacun, et prenant des notes en conscience, qu'ils transmettaient à l'abbé des conards, aux cardinaux et aux patriarches réunis en conclave. Trois jours durant, le cortège des conards était en marche dans les rues de la ville, véritable cour d'assises ambulante, devant laquelle se plaidaient les causes les plus grotesques, le jugement, qui faisait allusion aux sottises et aux actes ridicules commis pendant l'année, était souvent rendu devant la maison même où la chose avait eu lieu. Tous les scandales de la ville étaient ainsi passés en revue, tous les masques transparents et tous les gens ridicules ou méchants, étaient impitoyablement raillés. Une fois, les conards promenèrent par la ville un lièvre dont ils demandaient dix pistoles, attendu que c'était le prix qu'il avait coûté, et ils racontaient à tous l'aventure de ce pauvre plaideur qui l'avait porté successivement aux dix juges du bailliage de Rouen, et qui partout avait trouvé les femmes des magistrats qui, préférant l'argent à la venaison, lui avaient rendu l'animal moyennant une pistole chacune. Quelle figure devaient faire les juges pendant que la foule les acclamait de si bon cœur ? Après cette promenade faite dans tous les quartiers de la ville, les conards allaient aux halles, devenues le palais de l'abbé, et où les attendait un banquet splendide, tel qu'on entendait au bon vieux temps. Chants, trompettes, hautbois dans les grandes salles, fifres et tambours en bas, sur la place, bons mets, bons vins sur les longues tables, rien ne manquait à ce repas, pas même un lecteur, comme il y en avait dans les monastères ; seulement l'ermite chargé de ce rôle lisait, au lieu de la Bible, la chronique de Pantagruel. Après les danses et les spectacles, venait la grande affaire de l'abbaye des conards, c'est à dire le prix à décerner au bourgeois de Rouen qui, au dire des prud'hommes, se trouvait avoir fait la plus sotte chose de l'année. Quoi qu'il eût moins de solliciteurs que pour le prix de la vertu décerné chaque année par l'Académie française, les concurrents involontaires ne manquaient pas. En vain se faisaient-ils modestes et tout petits, rejetant loin d'eux l'idée de briguer un tel honneur, complète justice était rendue à chacun. Des enquêteurs consciencieux avaient su découvrir tous les mérites cachés, il n'y avait méfait, bévue, vilenie, sotte aventure de l'année courante, qui ne fût narrée de point en point, avec toutes les circonstances et particularités, et discutée longuement devant ce conclave impartial. En 1541, la délibération avait été animée, orageuse même, et semblait ne jamais devoir finir, tant il y avait eu de cas inscrits et dignes d'être couronnés. On avait été aux voix à trois reprises différentes, sans pouvoir s'accorder. A la fin, pourtant, un praticien de Rouen, qui, se trouvant dans une hôtellerie, en goguette et entre deux vins, y avait, faute d'argent comptant, joué sa femme aux dés, réunit les suffrages des juges les plus difficiles. Déclaré sot et glorieux conard, la crosse lui revenait de droit, restait à la lui porter en grand appareil, ce que fit aussitôt le grave aréopage, avec multitude de falots, trompettes et tambours. Le tapage que l'on fit à sa porte, il est inutile de le peindre ; on lui donna une sérénade discordante, et on publia hautement la victoire qu'il avait remportée, comme le rapporte le singulier livre intitulé : Triomphes de l'abbaye des conards.

Le parlement, le clergé, les traitants, redoutaient fort ces assises des conards, dont la verve impitoyable raillait leurs abus de pouvoir, leurs vices, leur avidité. Ils avaient fait maintes tentatives inutiles pour faire supprimer le privilège de la joyeuse corporation ; Henri II, qui avait pris plaisir aux bouffonneries de ces railleurs, les avait assurés de sa protection. Le cardinal de Richelieu, qui n'entendait pas que ses ordres fussent discutés, ni que ses agents trouvassent la moindre résistance, leur ferma la bouche et dispersa leur société. Cette sévérité n'eut pas un heureux résultat : le peuple normand trouvait là une consolation dans sa misère : il savait qu'il lui serait donné, chaque année, de rire et de se moquer de ceux qui le pillaient et l'opprimaient. Une fois ce petit dédommagement enlevé, il perdit patience : aux comédies des conards furent substituées les sanglantes tragédies des nu-pieds. Aux conards, aux badins, aux turlupins et autres sociétés burlesques et satiriques a succédé la presse, qui, plus en grand, remplit le même rôle. Elle aussi, elle contrôle, elle raille, elle signale les abus et les pouvoirs n'ont rien à gagner à sa suppression car le jour où on la bâillonne, on entend la voix bien autrement terrible des émeutes et des révolutions.

Pierre Larousse in Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle - 1869

nota : cet article fut reproduit en 1999 sur la toile ; à ma connaissance c'était la première apparition brève mais consistante de ces fameux Conards sur le web.

mercredi 9 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous I.5

Dans le cérémonial de l’église de Saint-Pierre, au parvis de Soissons, en 1350 : « Le sous-diacre qui est sepmainier, doit donner deux esteufs blancs aux josnes dames de l’abbaye de Notre-Dame pour aler jouer à Sainct-Georges et Sainct-Nicolas, emmy le pré du cloître, et pareillement le dimanche cras. » En Provence, à Arles, dans les actes d’arrentement de la Manse capitulaire, se trouve cette piquante mention touchant le jour de Saint-Trophyme, à l’abbaye de Saint-Césaire : « L’arche­vêque fol, amé sa fole compagnié, venoun al moustiers per visita l’abadesse folle en lo couvent. » Le fermier du chapitre, devait fournir le vin à discrétion pour les soupers de l’archevêque des Innocents et des Fous. Le 29 décembre, selon l’usage du pays, à l’abbaye de Saint-Césaire, l’abbesse folle offrait à son compère six gros en argent, « une boune galine ben grasse », six pains de fleur de froment, etc., six pechié de vin, de la mesure del mous­tiers, et du bois pour faire du feu au réfectoire.

Ce qu’il y avait de plus curieux dans le branle-bas sacerdotal était interprété par les femmes. Le jour des saints Innocents, l’élection d’une abbesse folle et d’une petite abbesse, qui usur­paient la crosse et la place de l’abbesse légitime, amenaient les plus piquantes perturbations. Les religieuses remplaçaient les chantres au lutrin, portant sur le nez des lunettes dont les verres étaient remplacés par des écorces d’oranges, vêtues d’habits gro­tesques, encensant l’autel avec de vieux cuirs enflammés, jouant aux dés, et mangeant des boudins dans l’église. Une citation de l’époque en offre la preuve : Nimia jocositate et scurrilibus cantibus utebantur, utpote farsis, conductis, motulis, etc. – On usait d’une joyeuseté extrême, de chants bouffons on se livrait même à des farces, à des mouvements désordonnés, etc.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

mardi 8 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous I.4

Si l’on en croit les chroniques normandes, le fondateur aurait été un certain Dom de la Bucaille, sur lequel une chanson a long­temps circulé dans la cité d’Évreux ; chanson qui révèle en même temps la façon dont les prélats en usaient avec les moinesses :

Vir Monachus in mense Julio
Egressus est e monasterio
C’est Dom de la Bucaille.
Egressus est sine licentia
Pour aller voir Dona Venitia
Et faire la ripaille.

Ce Dom de la Bucaille, prieur de l’abbaye de Saint-Taurin, rendait d’assez fréquentes visites à la dame de Venisse, abbesse de Saint-Sauveur.

Dans les communautés des deux sexes, on présidait à l’élection d’un abbé fou et d’une abbesse folle. Mais c’est surtout dans les monastères normands que l’on verra cet usage répandu aux fêtes des Innocents et des Conards. Odon Rigaud archevêque de Rouen, dans une visite pastorale qu’il avait faite à son diocèse, en 1245, racontait déjà en son procès-verbal que les vierges consacrées au culte, s’abandonnaient en toute gaieté à la pratique des satur­nales. « Nous vous défendons, leur écrivait-il, ces amusements dont vous avez l’habitude : ludibria consueta ; de vous revêtir d’habits profanes, ajoutait le prélat : inducendo vos vestibus secularium ; et de danser soit entre vous, soit avec des séculiers : aut intervos, seu cum secularibus choreas ducendo. »

Comme on le suppose, l’usage avait bel et bien converti en droit la célébration du fameux anniversaire, et le chapitre de toute cité provinciale autorisait dans les monastères la per­ception de certaines dîmes en nature et en argent, lorsque revenait l’époque destinée à faire subir un si violent échec à la raison.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

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