Journal des penchants du roseau

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jeudi 24 juin 2010

La Chèvre jaune - III - qu'on enferme aussi la chèvre

Dona Barbara se tordait les bras et reprochait amèrement à son fils de se laisser dépouiller par les Carthaginois ; mais, comme le sergent la menaça de l’arrêter si elle ne se taisait, la vieille prit son rouet et se mit à filer en chantant d’une voix lugubre la complainte sicilienne de Dona Carmina.

Le petit chevrier appela sa chèvre jaune, et sortit entouré des gendarmes. En descendant le sentier, il se retourna pour regarder encore une fois sa maisonnette, et il aperçut la vieille Barbara qui, par une lucarne du grenier, essayait de coucher en joue le sergent avec son antique carabine de famille ; mais Cicio, sans changer de visage, se plaça derrière l’étranger, de façon à le couvrir de son corps, jusqu’à ce qu’un détour du chemin eût mis les gendarmes à l’abri de tout danger.

Ce n’était pas par résignation ni par faiblesse que Cicio ne murmurait point, encore moins par confiance dans la justice. De la part des étrangers, il n’attendait au contraire que des iniquités. Il n’obéissait qu’à sa dissimulation naturelle, et avant de prendre une résolution, il voulait avoir la mesure de son malheur. Cette conduite prudente fut prise pour de la douceur et lui épargna les mauvais traitements dont les agents de la force publique n’étaient pas avares dans le pays du pauvre Cicio. Il fit donc tranquillement son entrée à Syracuse, au milieu des gendarmes et suivi de sa chèvre jaune. On le conduisit chez le juge ordinateur.

– Scélérat ! s’écria impétueusement le seigneur juge, dont la modération n’était pas la plus belle vertu ; je te ferai lier avec des cordes ; je te ferai donner cinquante coups de bâton, et enfermer dans une prison où tu n’auras point d’eau à boire que tu n’aies avoué ton crime ; ainsi parle vitement ; je n’ai pas de temps à perdre.

– Excellence, répondit Cicio avec sang-froid, je ne sais pas de quel crime je suis accusé.

– Il ne s’agit pas de savoir si tu connais ton crime, mais bien si tu l’as commis. Entends-tu, impie, brigand, vagabond ? Je te commande d’avouer que tu l’as commis, et prends garde à ce que tu vas répondre.

– Votre excellence se trompe en m’appelant impie : je fais mes prières et je vais à l’église. Je n’ai volé personne, et, pour un vagabond, comment le serais je, puisque j’ai une chaumière à cinq milles d’ici, dans la montagne ?

– Le gueux m’interroge, je crois ! dit le seigneur juge. C’est moi qui dois t’interroger. Dépêche-toi d’avouer, afin qu’on te punisse.

– Je n’ai mérité aucune punition.

– Et qu’importe, pourvu que tu serves d’exemple ?

– Je supplie votre excellence d’avoir pitié de moi.

– Ne me fais pas parler de choses étrangères au procès.

– Seigneur, je suis innocent.

– Tu vas bien voir que tu n’es pas innocent. Qu’on le mène en prison et qu’on enferme aussi la chèvre.

Les gendarmes emmenèrent Cicio, et après le départ du prévenu, le seigneur juge, encore agité par la colère, répéta vingt fois, en rangeant ses papiers et ses plumes :

– Qu’on le mène en prison !... Il verra bien qu’il n’est pas innocent...

Qu’on enferme aussi la chèvre...

Au seul accent napolitain de son interrogateur, le petit chevrier s’était senti au pouvoir de l’ennemi, et il avait pensé que son innocence ne lui servirait à rien ; aussi ne songea-t-il plus qu’aux moyens d’échapper à la fureur des Carthaginois.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

lundi 21 juin 2010

La Chèvre jaune - II - où il me plaira

De retour à son village, le petit chevrier employa toutes les ambages et précautions imaginables pour raconter à sa mère ce qui venait de se passer. Dona Barbara n’était pas sortie quatre fois de ses montagnes pour descendre à Syracuse et n’avait pas une idée nette de ce qu’on fait dans une ville. Les rares pièces de monnaie qu’elle avait maniées en sa vie étaient toujours venues de cet amas de maisons qu’on apercevait au loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin était riche en naissant, mais facile à duper, puisqu’il était assez fou pour donner son argent en échange d’un peu de lait ; tout montagnard, au contraire, était supérieur aux autres hommes, et assuré d’aller en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et fonctionnaires, envoyés de Naples, c’étaient des Carthaginois, contre lesquels la révolte était légitime.

– Mon fils, dit la vieille à Cicio, s’il est vrai que ta maîtresse soit aussi sage que belle, je puis consentir à demander sa main à ce notaire que tu as sauvé à la nage ; mais j’exige que ta femme te suive dans la montagne où tu demeures, comme le doit une épouse honnête et fidèle.

– Pour l'amour de Dieu, répondit Cicio, n’allez pas imposer des conditions. Il y aura bien assez d’obstacles à mon bonheur. Faites seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d’emmener ma femme où il me plaira.

– Ne crains rien, reprit la mère ; je saurai m’y prendre avec l’habileté nécessaire. Tu es beau, la jeune fille t’aime ; le plus difficile est fait.

Le lendemain, dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira d’une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes qui lui venaient de son défunt mari. C’était une façon recherchée de couvrir la moitié de ses jambes ; quelques loques déchirées qui descendaient à peine jusqu’aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un morceau de serge verte enveloppait à peu près la poitrine et les épaules de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tête un chapeau d’homme ; son bras nu et brûlé par le soleil fut armé d’un bâton de chêne vert, et dans cet équipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville, accompagnée de son fils. Les gens qu’elle rencontra sur son chemin ne firent aucune attention à son accoutrement, car la misère est chose sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde à la porte d’Ortigia se permit un léger sourire ; mais la vieille lui lança un regard si terrible et si fier, qu’il baissa les yeux. Cicio ayant indiqué à sa mère la maison de Mast’André, partit suivi de ses chèvres pour distribuer son lait, en attendant la fin de la conférence. La vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper à la porte de la cuisine. Une servante sortit sa tête par une lucarne, et voyant une personne mal vêtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne répondit point. Au bout d’une minute, la vieille frappa de son bâton contre la porte en criant d’une voix sinistre :

– Est-ce la mort ou le sommeil qui règne ici ?

– Bonne femme, dit la servante, point de malédictions, s'il vous plaît ; vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix : on vous donnera du pain un autre jour.

– Accident sur vous ! répondit la vieille. Je ne demande point l’aumône, fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du Mont Rosso pour lui parler d’affaires de conséquence.

La cuisinière, subjuguée par le ton impérieux de la montagnarde, courut chercher son patron, et Mast’André arriva les mains dans les poches et le cure-dent à la bouche.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mardi 15 juin 2010

La Chèvre jaune - I - dans les eaux débordées de l'Anapo

Cicio se mit à réciter en dialecte sicilien quelques passages des idylles de Théocrite, et Mast’André ne s’aperçut point qu’il estropiait souvent les vers de la traduction. En devisant ainsi, le notaire et le chevrier arrivèrent au quartier d’Ortigia, triste et dernier reste de la magnifique Syracuse. Mast’André s’arrê­ta devant un café : un garçon lui servit du café noir, qu’il but sans descendre de son âne, suivant la mode du pays. Il se rendit ensuite à sa maison de la rue Maestranza, sur le devant de laquelle était située sa boutique de notaire. Une table ronde couverte de papiers, quelques rayons chargés de cartons pou­dreux et trois chaises de paille composaient tout le mobilier de cette boutique. Au-dessus de la porte vitrée, deux énormes cornes de bœuf présentaient leurs pointes menaçantes, préser­vatifs nécessaires de la jettatura et de toutes les influences pernicieuses. Il était à peine sept heures du matin, et déjà les clercs assidus feignaient de travailler sur leurs pupitres, fixés au mur par des crochets. La grand’porte de la maison était ouverte, et Mast’André entra dans la cour, où un myrte centenaire couvrait de son ombre des résédas, des aloës et beaucoup d’orties. Une servante vint aider le patron à descendre de son âne, et se mit à crier d’une voix glapissante :

– Cangia, voici votre papa qui arrive de la campagne.

Aussitôt une jeune fille pétulante s’élança dans les bras du vieux Mast’André. Angélica, ou, par diminutif, Cangia, était une de ces fleurs précoces que la force des climats méridio­naux développe avec impatience. Sur son visage de quatorze ans et dans ses yeux d’une grandeur démesurée, l’enfance et la puberté se disputaient encore. Sa taille haute et les lignes régu­lières de ses formes contrastaient singulièrement avec la vivacité de ses mouvements. À sa peau brune et à la longueur un peu étrange de ses dents, on reconnaissait que huit siècles n’avaient pas encore effacé en Sicile les traces du sang arabe. Comme si elle eût deviné les mœurs des femmes orientales, la belle Angélica aimait à cacher son visage dans les plis de sa mante noire, et, quand elle allait à l’église, on l’aurait prise vo­lontiers pour une héroïne de Dervis Moclès courant à quelque aventure mystérieuse.

Mast’André n’avait point remarqué que le petit chevrier l’avait suivi jusque dans la cour de sa maison. Tandis que le bon­homme embrassait sa fille, Cicio ayant demandé un verre à la servante, trayait paisiblement une de ses chèvres. Il mit ensuite le verre plein de lait sur une assiette, et l’offrit à la jeune fille, en prenant, sans y songer, une de ces poses de bas-relief antique.

– Qui est ce garçon-là ? dit la belle Cangia en rougissant.

– On n’a que faire de ton lait de chèvre, s’écria le père.

Mais Cicio, avec son obstination sicilienne, gardait sa pose académique et continuait à présenter l’assiette d’un air impas­sible.

– Signorina, dit-il, sans moi votre papa, au lieu de vous em­brasser, serait encore à cette heure dans les eaux débordées de l’Anapo. Tout service mérite une récompense : faites-moi la grâce de boire ce verre de lait.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

dimanche 13 juin 2010

La Chèvre jaune - I - un air soumis et grave

On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chèvre. Tous les matins, quantité de troupeaux descendent des mon­tagnes et parcourent les villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, réveillé par le son joyeux des clo­chettes, ouvre sa fenêtre et s’amuse à regarder ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remède des poitrines malades et le déjeuner des enfants sevrés. Les chèvres possèdent la mémoire spéciale des localités. Le trou­peau s’arrête avec un instinct merveilleux devant chaque porte où il y a un chaland, et la nourrice chargée d’alimenter la maison se détache aussitôt de la bande pour venir se faire traire avec un air soumis et grave, comme si elle comprenait l’importance de ses fonctions. Les chevriers, n’ayant pas de coups à donner ni de cris à pousser comme les conducteurs de bœufs, sont des gens d’humeur douce qui gagnent leur vie sans beaucoup de fatigue, finissent leur journée de bonne heure, et vivent plutôt en associés qu’en maîtres avec leurs compagnes cornues.

En 1842, il y avait, dans la pauvre ville de Syracuse, un petit chevrier âgé de seize ans, qu’on appelait Cicio, par diminutif de Francesco. Il conduisait six mères chèvres, et comme chacune lui fournissait trois verres de lait à un grano, il gagnait dix-huit grani par jour, c’est-à-dire à peu près quinze sous de France. C’eût été un fort gros revenu si ses pratiques l’eussent payé exactement ; mais il fallait faire crédit, sous peine de ne rien vendre, et le numéraire étant rare en Sicile, un bon tiers des consommateurs remettaient le paiement de semaine en semaine. Ajoutez à ces banqueroutes l’obligation où était Cicio de nourrir sa vieille mère, et vous comprendrez pourquoi il n’était pas vêtu comme un prince et ne mangeait point d’ortolans. Habitué au régime sobre de la montagne, le petit chevrier mordait avec appétit dans un morceau de pain assaisonné d’un oignon. Son costume se composait d’un pan­talon de toile si court des jambes, qu’on pouvait à la rigueur l’appeler culotte, et d’une veste qu’il portait pliée sur l’épaule en manière de manteau à l’espagnole. Ses chaussures étaient deux semelles en peau de buffle attachées par des ficelles, et son unique coiffure la forêt de cheveux noirs que la nature lui avait donnée. Avec si peu de recherche dans sa mise, Cicio plaisait cependant à cause de sa bonne mine, car il descendait d’une race moitié grecque et moitié normande, renommée pour sa beauté. Quand il s’arrêtait sur le seuil d’une porte à causer avec quelque femme de chambre, il s’appuyait du coude sur la muraille, en croisant ses jambes comme le Joueur de flûte antique, et ses attitudes offraient cette grâce naturelle dont les arts cherchent sans cesse l’imitation. Sans aucune éducation, Cicio savait un peu par ouï-dire l’histoire de son pays, et logeait pêle-mêle, dans les magasins déserts de sa mémoire, les noms du siècle de Hiéron, les récits des marins de Catane, ceux des paysans du mont Rosso, et les instructions paternelles de son curé. Il était heureux, sans désirs et sans soucis. Le choléra de 1837 lui avait enlevé son père, et depuis ce jour il avait accepté, quoique enfant, les charges et le travail d’un homme. Avant l’aurore, il appelait ses chèvres et descendait du hameau de Floridia, pour aller vendre son lait à Syracuse. Les fillettes alertes qu’il rencontrait l’agaçaient souvent au passage.

– Qu’est-ce que tu me rapporteras de la ville ? lui criait-on.

– Je te rapporterai des nouvelles de l’amphithéâtre, et je te dirai si les soldats de Naples gardent toujours la porte.

– Don Cicio, disait une autre plus hardie, quand donc com­menceras-tu à faire ton lit de noces ?

– Quand j’aurai usé autant de nattes de jonc que tu as de dents de sagesse.

Et il poursuivait son chemin sans regarder à droite ni à gauche.

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in La Chèvre Jaune, 2010.