Les Paumés

Le bar repu de gens se balance et s’enfume
Sur des visages las que la bière consume.
De belles filles lascives déshabillent l’envie
De mâles à l’affût de jouissances bannies.
Et au rythme d’un Bird que cajole Charlie
Un vieux beau philosophe soliloque assis.

Et moi je suis assise où s’accrochent les paumés
Près d’un autre qui pourtant s’acharne à le cacher.
Mes yeux fixent sa jambe qui pend d’un tabouret,
elle tremble et me trouble et fige mes pensées.

Sous les lumières glauques voilées par l’alcool,
les serveuses se trémoussent pitoyables et molles,
entre les tables pleines de vide et d’ennui,
qu’une mousse de bière vient remplir chaque nuit.
Au fond, près du billard, un homme bouge sa queue
Devant une boule sage qui ne demande pas mieux.

Et moi je suis assise où s’accrochent les paumés
Près d’un autre qui pourtant s’acharne à le cacher.
Comme un aimant malin, son tibia m’hypnotise,
il est mon seul repère, mon phare, ma balise.

Derrière la rampe de cuivre où s’épanchent les plaies,
le barman cabotine sans douter du succès.
Seul acteur sur la scène illusoire de son bar,
il joue à écouter leurs confidences bizarres.
Car les paumés sont riches d’amours inachevées
De passions étouffées, de plaintes avortées,
Que le jour refuse d’un revers de morale,
Mais que la nuit complice accueille dans ses cales.

Et moi je suis assise où s’accrochent les paumés
Près d’un autre qui pourtant s’acharne à le cacher.
Sa jambe ne tremble plus le long du tabouret
C’est lui qui me regarde comme si j’étais paumée

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Tess

Le gilet de laine noire de Tess a un gros trou juste sur son sein gauche par-dessus son cœur ploum. Des courants d’air glacial s’y plantent comme des morsures de rats. Elle a mal. Ils s’infiltrent dans ses tripes pour y larguer des crampes qui s’agrippent méchamment aux parois de son vide. Ça lui fait des spasmes à l’âme et ça déchire la toile de son intime gouache. Elle a mal.

Tess ne veut pas mourir, Tess aime la vie. Mais elle se dit parfois qu’elle aimerait être folle comme quand elle était gosse, seule, blottie dans les draps froids d’un box aux rideaux blancs et près d'un pot de chambre qu'on aurait dit ciboire.

Morte, elle n'aurait pas pu voir qu’enfin sur l’accroc, quelqu’un se penche.

Quand Tess sort, elle enfile son manteau pour ne pas que l’on voit sa déchirure d’habit. On a appris à Tess à se bien présenter, à se paraître toujours sur une vitrine digne. Tess s’est faite golem sur la grève de sa quête, ça lui fait un chemin qui s’efface dans le rien qu’on accepte avec grâce.

Tess a son Achille, et son talon d’amour, son père, sa passion, son mystère à jamais. Et tout ça, ça dépose comme troublures de vie qui lui font se confondre des hoquets de désirs avec des signes d’amour.

Tess sait bien quand même que sous des airs de rien, sa chair pourtant est chair.

Tess est tant sur le fil que quand un mâle se pointe, elle se lui veut donner tous ses rêves et ses peaux que jamais on ne touche tant l’horizon est loin de ce qu’elle a rêvé qu’un Achille a promis.

Elle se veut tant donneuse qu’à force de mouiller, elle assèche le mâle tant elle se fait vouleuse…

Mais Tess se trompe toujours, et comme une éléphante, elle s’en va vite mourir sur un vit trop pressé qui ne voit pas le trou sur son gilet de laine qu’elle lui a comme un string trop voulu lui cacher.

Et l’amour se tire et chaque fois Tess pleure. Mais elle s’assèche vite et Tess se dit encore qu’il faudrait qu’elle soit folle pour qu’enfin il l’a veuille.

Cécile Delalandre

Cécile est PoUpiE LiMpOpO ou La BeZoTe et parfois... Un Jour de grosse lune.. celle de Chios.

À paraître : Infinis paysages.