Journal des penchants du roseau

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Tag - Véra Stépanowa

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vendredi 21 septembre 2012

Entretien avec Véra Stépanowa

Chagall - Bestiaire et musique

Au cours de la lecture des billets de ce journal vous avez pu découvrir des entretiens avec les auteurs ayant publié un livre ou plusieurs du côté des penchants. Entretiens avec Cécile Fargue Schouler pour la page facebook des penchants du roseau, mais aussi avec Savina, Marianne,..., et moi-même.

Aujourd'hui je lance un nouveau type d'entretiens, celui avec des commentateurs de ce journal – peu importe son ou ses titres dans d'autres lieux et circonstances. Et, vous l'auriez parié, je l'inaugure par celui de celle qui aime se parer de mille et une toilettes. Qui tour à tour, amuse, agace, enchante, menace, horripile, intéresse, émeut, sourit, se gausse, peste, glorifie, voue aux gémonies, interroge, menace, se rétracte, me fout parfois dans des situations impossibles ; j'ai nommé Véra Stépanowa. Vous me direz : « n'est-elle pas aussi un auteur puisque publiée dans le recueil Infinis paysages ? », je vous répondrai, certes, certes, qui ne l'est pas d'ailleurs, mais – même si nous parlerons sans doute de son rapport à l'écriture – ce n'est pas cette Véra-ci qui sera mise sur le grill (tiédasse quand même), mais la commentatrice la plus prolixe des penchants du roseau.

Comme tous les entretiens que j'ai pu vivre, je ne prépare pas les questions, il se fera donc en direct différé : j'envoie la première question et, en lisant la réponse je prendrai tout mon temps pour proposer la suivante. Je ne puis dire, à l'heure où j'écris ces lignes – qui sont celles de l'invitation faite à Véra – si l'entretien s'épuisera vite ou, au contraire, sera interminable. S'il intéressera ou lassera. Nous verrons bien quand y mettre un point final.

Enfin, pour corser un peu le tout, je mettrai en ligne, jour après jour, chaque question et chaque réponse, en garantissant qu'il n'y aura ni censure ni auto-censure (en cela, vous pouvez, je crois, me faire confiance).

Christian Domec : Véra, en êtes-vous d'accord ?

Véra Stépanowa : Ma réponse est oui !

CD : Véra, je vous en remercie. Entrons, si vous le voulez bien dans le vif. Au dessus de votre nez un tableau de Chagalov. Que dis-je ? L'artefact numérique de la photo d'une toile de Chagall (nous nous habituons innocemment à confondre le réel et sa représentation atrophiée où sont édulcorés la texture, la pâte, l'angle et les couleurs ; bref l'âme d'une œuvre ; représentation qui devient à son tour plus réelle que l'original). Je ne saurais exactement vous dire pourquoi, mais ce tableau, ce que j'y vois, ressemble à l'image que je me fais de vous. Chagall, vous l'aimez ? Pourquoi ?

V.S. : Oui, Christian, vous avez raison. Merci de me poser cette double question même si, à chaud, celle où vous évoquez la ressemblance avec le tableau choisi m’a, fort curieusement, émue plus que nécessaire. Car malgré qu’il y ait peu de peintres auxquels, à vrai dire, je ne sois sensible - y compris les dessins d’enfants (sourire) j’aime beaucoup Chagall, c’est vrai. Il n’est pas impossible que cet attrait doive remonter à l’enfance, malgré que je l’aie découvert - ou redécouvert - relativement tard, il me semble, puisque je n’ai pas souvenir de l’avoir étudié à l’école. Car les premières grandes « émotions esthétiques » éprouvées durant les quelques ans passés dans une école d’art - où d’ailleurs je suis parvenue à m’inscrire grâce à mille ruses, la famille paternelle jugeant que etc. – donc penchaient surtout vers les grands classiques de la Renaissance ; en particulier Michel-Ange et Léonard de Vinci que littéralement je vénérais… Plus tard j’ai eu un gros coup de cœur pour Ingres, Géricault, Delacroix. Je pense que j’étais attirée par la force et la puissance de leur « patte » comme on dit. Je fuyais ce qui me semblait trop « joli », je pense. Puis il y eut la vie et ses aléas. Mais je crois pouvoir dire aujourd’hui, que j’ai appris, pu grandir, s’il en est, autant grâce aux peintres qu’aux livres. Alors pourquoi Chagall ? Et si justement c’était parce je ne sais pas dire pourquoi ? Sauf que s’il n’en fallait choisir qu’un seul à emporter dans mon jardin secret, ce serait lui, sa tendresse, sa poésie, « sa liberté onirique » ? (*)

(*) (Je ne sais si ça se dit).

CD : Mille ruses pour vous inscrire à une école d'Art, dites-vous. Sans les énumérer toutes pourriez-vous nous faire part de deux, trois d'entre elles ?

V.S. : Oui, je vois que vous..., mais quand j’ai dit mille, ce n’était qu’une façon de parler. Une seule suffirait. Cela m’a échappé, tout simplement. Mais je sais que vous ne vous privez jamais de titiller mon "penchant coupable" pour la démesure. Mais quant à votre nouvelle question, je pense qu’il serait préférable, du moins pour ce qui me concerne, de la reporter à plus tard, ou même peut-être à jamais. Car y répondre, d’abord serait me donner beaucoup trop d’importance, mais aussi parce que le nœud qui s’est pris soudain à la gorge au simple rappel des circonstances liées à une de ses « ruses » a provoqué, comme par enchantement, et au vu les « conditions atmosphériques » du moment, le désir farouche de me choisir un garde-fou contre toute risée éventuelle. Car pour ce qui est de jouer les kamikazes, il paraît que j’ai déjà donné. Je crois que je vais de ce pas vous demander - est-ce bien le terme exact en français ? – de bien vouloir que je « lève la main »...Mais tout en gardant le sourire ! Bien entendu.

CD : Oui, « bien entendu », un entretien n’est pas un interrogatoire, nous devons pour le poursuivre bien entendre nos réponses surtout lorsqu’elles questionnent. Une fuite donc, provisoire, qui n’est peut-être pas étrangère à votre attrait pour la « liberté onirique », celle qui suinte des tableaux de Chagall, de ses empâtements fondus où se détachent des formes liées les unes aux autres pour se distendre à emplir l’espace. Est-ce de cette école d’art que vous vint le désir de peindre ?

V.S. Non, pas du tout. J’ai presque envie de dire que c’est le contraire. Mais je ne suis pas sûre d’avoir bien compris votre question. Parlez-vous de « l’école de Chagall » ou de celle que je suis parvenue à fréquenter malgré les quelques obstacles indépendants de ma volonté ? Un institut que, du reste, je dus quitter en catastrophe pour trois raisons, dont une seule est louable…

Bref, aussi loin que je m’en souvienne, je pense avoir toujours eu un truc en main pour griffonner. Il paraît que déjà toute petite, mon entourage avait décelé, décidé, que j’avais, comme on dit, des dispositions pour la chose. Rien de plus commun, somme toute, me direz-vous, tous les enfants dessinent. Pourtant, mon premier souvenir, c’était en Allemagne, à Hambourg très précisément. Je ne pouvais avoir qu’un ou deux ans à peine. Je me revois encore en train de crayonner - non sur tout ce qui bouge, mais sur tout ce qui pouvait y avoir comme surface plane à « squatter » - toute une foule de personnages qui, en quelque sorte, me tenaient compagnie. Oui, à deux ans c'est fort tôt, mais pourtant c'est vrai.

La période ne se prêtant guère ni aux jouets ni aux livres, donc ce furent les murs de la chambre (pour les réfugiés, il n’y en avait qu’une seule pour cinq personnes), ainsi que l’unique livre en notre possession, qui furent l’objet de tous mes « massacres ». Dont cet énorme volume relié et doré sur tranche, de couleur vieux bois de rose, comprenant l’œuvre complète de Lermontov, le seul vestige familial sauvé par ma Babouchka lors de sa fuite de Russie.

Plus tard, je me dessinais des poupées découpées dans du carton pour repeupler « ma classe » de "demoiselles" d’école. Mais plus tard encore, quand j’ai pris un certain goût pour les livres anciens, je fus quand même effrayée, voire très choquée, de m’apercevoir que mes parents m’avaient laissé faire. Je suppose que c’est une des raisons pour lesquelles il m’arrive de « corner » les pages d’un livre… mais de poche seulement !

Post-Scriptum : pensez-vous vraiment que ce que je raconte ici puisse intéresser quelqu’un ? Je viens encore de m’entendre (une autre copine qui me proposait un ciné) dire un truc du genre : « Mais à quoi tu perds ton temps ? Que tu aimes Chagall ou pas, mais tout le monde s’en fout ! » Voilà.

CD : Vous pouviez tout autant rêver de Chagall en cette salle de ciné...
« Massacrer » de votre crayon les surfaces planes d'un refuge, la marge des pages d'un livre quitte à déborder sur la surface encrée de petits caractères (a posteriori nous imaginons sans peine votre application), furent - parce qu'il y eut cet unique - votre première découverte d'un livre.
Celui-là.
Lequel, dans vos souvenirs, fut celui où ces caractères se mirent à vibrer, à vivre, à faire frémir des lèvres - celles d'un proche ou les vôtres ?

V.S. Non, pas les miens. Et quand à frémir des lèvres, ajoutons-y aussi le menton qui tremble... François le bossu en fut un témoin ! Du cil qui brille… Mais le tout premier, je pense bien que c’est Bécassine. J’ai très vite eu envie de savoir ce qui se cachait en tout petit dans ses bulles.

Mais d’abord, je voulais vous remercier de votre nouvelle question, car tant elle me réjouit. Oserais-je dire « au suprême » ? Parce qu’elle, je crois, m’oblige à me remémorer de beaux moments après une arrivée en Belgique, à l’âge de quatre ans, qui ne s’annonçait guère sous les meilleurs hospices (*) et où il valait mieux apprendre une langue inconnue très vite, si…

Comme j’hésite encore à m’étendre - ce serait si long – et ne voudrais surtout pas ou plus, prendre la pose, en bref, je dirais que c’est grâce à la découverte du coffre invraisemblable d’un grenier de campagne que tout a commencé à vibrer… Une malle aux trésors de la fameuse « tante Viette » dont on m’avait tant parlé – j’avais le même prénom qu’elle, une lubie paternelle - et qui m’apprit à lire… La même année, Sœur Ernesta lui emboîta le pas. Une admiratrice - adepte de Sœur Sourire - mais je ne l’ai appris qu’il y a peu. Paix à ses cendres, elle non plus jamais je ne l’oublierai…

(*) oui, pour justifier l’arrivée de sa nouvelle smala, papa avait comme carotte dans son bagage, un « authentique » Stradivarius. Lequel s’est avéré n’être qu’un gros toc ! J’en ris encore quand j’y repense…

CD : Votre évocation de ce grenier et de Bécassine m'a fait entendre Bretagne au lieu de Belgique. D'un grenier, parmi les milliers qui peuplent des livres, il y a celui de Jean-François Joubert, son Fantôme de nos mémoires in Bleu Terre. Il vous a, je crois, rappelé le vôtre.
Sophie Rostopchine, Joseph Pinchon furent les deux premiers auteurs dont les caractères prirent formes, sons, résonances, et rêves - je n'en doute pas.

Bécassine, c'est un personnage !, souvent réduit par ceux qui la connaissent mal à son ingénuité et ses maladresses, et pourtant... Vous identifiez-vous à ce personnage, à d'autres, ou preniez-vous déjà vos distances ?

V.S : Ah oui ! Le fameux grenier dans Bleu Terre de Jean-François Joubert ! Je me suis très vite sentie rattachée à ce « petit livre » et tout ce que sa poétique singulière m’inspire, c’est vrai.

Mais pour en revenir à Bécassine… Aujourd’hui encore, je ne sais trop ce que s’identifier à un personnage de roman peut bien vouloir dire vraiment. Pour les prises de distances, c’est différent, il me semble. Et puis, je n’avais que quatre ans, et à part dire bonjour et merci, je ne parlais pas du tout le français. Juste un peu de wallon que les « vieux » prenaient un malin plaisir à m’apprendre, au grand dam de Madame ma mère qui ne parlait guère le français non plus… Bref, je dirais, en boutade, que si Bécassine n’était pas ma cousine, elle est devenue, en quelque sorte, très vite une « copine » que j’allais rejoindre chaque fois que je me réfugiais au grenier. Car au-fur-et-à mesure que je parvenais à déchiffrer les signes mystérieux qui la faisaient parler, je la trouvais de plus en plus sympathique. Même si avec sa coiffe et ses sabots, j’aurais pu imaginer qu’elle fut Hollandaise car, ignorance d’enfance oblige, ce n’est que plus tard que j’appris non seulement qu’elle était une bonne Bretonne, mais aussi la grande pionnière de la bande dessinée ! http://www.librairie-gaia.com/dossiers/becassine/Becassine%20Historique.htm

NB : c’est fou ce que parler de soi quand on n’est pas écrivain est, en définitive, fichtrement difficile !

CD : Permettez-moi de vous reprendre, Bécassine était une bonne bretonne et non une bonne Bretonne...
Mais quittons, si le voulez bien, ce personnage - « votre copine » - et votre tendre enfance ; il serait certes intéressant de monter au grenier où vous vous réfugiiez - plus pour le refuge que pour la grimpette ; pour nous précipiter vers cette seconde enfance, celle où vous décidez par vous-même de lire un livre qui n'était pas déjà à votre portée. Quel est donc ce livre et où l'avez-vous déniché ?

VS : Mais je vous en prie ! Reprenez-moi, reprenez. D’ailleurs, je suis fort surprise que vous ne l’ayez pas encore fait.

Dès le départ - car pour les fôtes ça doit pas mal jaser dans les chaumières de la famille - puisque je me livre sans filets ni correcteur au risque de me et de…

Oui, de me souvenir surtout que si enfance tendre il pût, c’est indéniablement parce que jusque l’âge de cinq ans - celui où il fallut quitter les lieux précipitamment - j’ai pu emmagasiner quelques noisettes, tel un écureuil plus gourmand que prévoyant.

Car, et j’ai omis de l’évoquer, ledit coffre à surprises avait d’autres attraits, tels que des cassettes bondées de billes aux stries jamais vues ; de perles multicolores et non enfilées ; des plumes de chapeaux ; de nombreuses photographies sépia ; de vêtements anciens et dentelés ; des crayons de toutes les couleurs ; des flacons vidés de leur parfum ; et autres babioles dont la tante Viette - celle qui fut, au fond, ma première complice de lecture et de jeux - tenait comme à la prunelle de ses yeux. Et, car, comme vous dites, mes « grimpettes » au grenier faisaient quasi partie d’un rituel qu’il me fallait mériter.

Maintenant, pour la deuxième partie de votre question, j’ai envie de répondre tout de go que, mis à part les livres gagnés en classes de primaires pour récompenser des bonnes conduites, j’ai souvent l’impression, du moins aujourd’hui, d’avoir toujours lu des livres qui n’étaient pas tout à fait à la portée ni de mon âge ni de ma "condition". Parfois même pas du tout. Je sais que dans un de vos billets, vous avez épinglé ces ouvrages « adaptés » aux normes des âges. Je fais partie de la génération qui a dû faire sans etc.

Je pense souvent avec tendresse à la réponse de ma grand-mère maternelle, Olga, qui dévorait littéralement tous les livres de la bibliothèque de quand j’avais grandi, et à qui je demandai un jour comment elle faisait son compte, alors qu’elle parlait si peu ou si mal le français ? Après m’avoir répondu qu’au gymnase, en Russie, le cours de français était obligatoire, et que si sa connaissance de la langue était passive, elle comprenait tout…

Je la vois encore ajouter, non sans espièglerie : « Oh ! Et puis tout ce que je ne comprends pas ou me déplaît, je l’arrange à ma façon ! » J’en souris ou ris encore quand j’y repense.

Non mais bon, pour répondre à votre question avec la précision qui s’impose, oserais-je dire que c’est – mais rien de bien poétiquement littéraire là-dedans ne sera - sur une énorme encyclopédie de médecine, qu’à l’âge de dix ou neuf ans, j’ai cru bon de, comme on dit, jeter mon dévolu ? Car, comme de bien entendu, et malgré que j’avais des parents fort bohèmes et pas dirigistes pour un clou, c’était parce que j’avais été priée - une seule fois - de ne pas y toucher, vu mon âge, que je ne m’en suis pas privée. Je crois. Mais, très tôt déjà, il faut croire que j’ai tenu, je pense, à savoir si je n’étais réellement née dans les choux...

Pas plus que dans ce nénufar imaginaire en rose ou blanc et tout dodu d'un mystérieux étang de Lünebourg où je suis sensée avoir été conçue, du reste ? Moi, ou Lioubov Dormeur, plus exactement. Celle dont toute sa vie durant, les hommes voulurent lui démontrer qu'elle n'était pas née dans les choux, non plus...

À propos, peut-être me suis-je égarée vers un hors sujet de plus belle ? Et que vous souhaitez que je me souvienne d'un vrai livre et non d'un volumineux dictionnaire ? D'un de ces livres dont on nous dit que si nous ne l'avions pas lu, nous ne serions sans doute pas tout à fait le ou la même ? Comme, malgré les apparences, je ne pense pas qu'un tout petit peu aux questions de notre entretien, j'ai devancé la question, afin de ne pas, nous savons tous plus ou moins quoi.

Eh bien, il y a un auteur russe dont très très tôt j'entendais dire autour de moi qu'il était le plus inabordable, improbable, le plus difficile, et de par sa profondeur, sans doute le plus inaccessible à un esprit "simplement occidental" - et à une "jeune fille de ma condition" (sic), de surcroît, c'est Dostoïevki. Toute la famille, mère et grand-mère y compris en parlaient comme d'un mythe, même si je n'ai jamais su vraiment si elles en avaient lu ne serait-ce que quelques pages.

Un heureux hasard - je guidais souvent mes pas, à l'époque, chez un bouquiniste proche de la Grand Place de Bruxelles - ayant voulu que mon choix se soit porté sur "Crime et Châtiment", je peux dire aujourd'hui, que le simple fait d'avoir été captivée par ce roman où tout me semblait proche et tellement familier, m'a permis d'avancer d'un bon pas vers une confiance en soi que souvent menace l'adolescence. Bref, je me suis sentie un peu plus "intelligente", ou moins bête et niaise, disons - et c'était, ma foi, bien agréable !

CD : Dostoïevski...

L'énorme encyclopédie de médecine dont vous parlez me rappelle ce propos de Yasmina Hasnaoui : « Vers l’âge de 9/10 ans, je me rendais seule à la bibliothèque municipale et empruntais régulièrement des ouvrages sur l’histoire de la médecine, surtout un ancien livre – je me souviens très bien – avec des illustrations sur les amputations et les autopsies. Je ne voulais pas « être docteur » mais j’étais fascinée par le corps humain et surtout par ce qui se cachait sous la peau. Je voulais comprendre de quoi nous étions faits à « l’intérieur ». La peau protège le corps, elle est son enveloppe mais il arrive qu’à la surface du derme, il y remonte les blessures de l’âme. » Cette question de l'âme précisément. Mot qu'il est bon ton d'éviter depuis une bonne génération (j'ai d'ailleurs participé résolument, en mon temps, à cet évitement) et sur lequel nous continuons à trébucher parce que nous savons bien qu'il ne s'agit ni de choux, ni de cigogne, et encore moins de mécanique sexuelle ou médicalement assistée lorsque l'on tente d'approcher ce mystère, celui de la naissance. Un mystère aussi banal que celui de la mort.

Et Dostoïevski précisément – je ne l'ai plus lu passé vingt ans, mais je me souviens l'intensité avec laquelle je passais de pages en pages, emporté par cette écriture bouillonnante où les idées s'incarnent dans des personnages – bouts d'êtres – à l'infinie complexité. C'est parmi les quatre titres que j'ai lus, Les Frères Karamazov qui m'a le plus poussé hors de moi... tout à l'intérieur.

De Crime et châtiments, vous dites qu'il vous semblait proche et familier, qu'il – si je puis me permettre – vous déniaisait, pourriez-vous nous en conter un peu plus.

VS : Oui, je permets… Mais vous êtes quand même terrible ! Car bien évidemment… qu’il s’est agi d’une façon de parler. Je me demandais, du reste, de quoi vous vous excusiez ! Soit. :-)

Oui, « je permets », car après le temps d’un longtemps, il m’arrive, avec le recul et fort souvent, de me dire - « pour le fun » - que j’ai sans nul doute dû faire un grand vol plané, sans transition apparente, de l’univers des bons et des méchants de « la chère Comtesse » et ses châteaux de vacances - plus tard, elle fut accompagnée ou rejointe par la fraîcheur tendre du Petit Prince - à celui du monde des tourments intenses de Dostoïevski qui me sembla creuser plus profond… D’ailleurs c’est intéressant que vous disiez ne plus l’avoir lu après vos vingt ans. Du coup, je réalise que j’en avais à peine seize à l’époque. Mais où vais-je donc "caser" les ans où j'ai vibré pour Racine, Tintin et d'autres ? J’ai quasi envie d’inverser les rôles et de vous demander pourquoi cet arrêt… Non, trêves de, et pour en revenir à lui, Les Frères Karamazov m’ont tenu en haleine aussi, tant c’était foudroyant, mais d’après mes derniers souvenirs, c’est finalement le héros de L’Idiot qui pourrait encore m’émouvoir le plus aujourd’hui, comme le picotement d’une déchirure secrète incompréhensible. Je suppose qu’il serait un peu fort de café de lui trouver quelque ressemblance ou similitude avec Bécassine ? J’avoue que cela vient de me traverser l’esprit… Je sens que je vais me faire égorger par et si ! Mais on a déjà tant écrit et dit sur Dostoïevski. Qui suis-je pour en rajouter ? Et d'ailleurs pour faire court, l’essentiel pour ce qui me concerne, est qu’il ait existé et que je sais qu’il fut le premier « grand » éveilleur à cet indicible, comme vous le dites plus haut, de « l’âme »… Un écrivain qui vous met les joues en feu, cela ne court pas les rues !

PS : ben oui, je m’amuse souvent à me dire que j’ai dû bondir d’un seul trait, comme Poucet, de chez la Comtesse, son âne, son bon diable, etc. à Dostoïevski, puis à Montherlant et ainsi tomber sur Matzneff !

CD : De Montherlant et de Matzneff nous en reparlerons bientôt...

Pour répondre à votre question concernant ma lecture de Dostoeïvski, je dirais que c'est par inadvertance, pour masquer ma crainte et son oubli.

Mais vos réponses – concernant la peinture ou la lecture, celles qui vous plaisent – m'invitent à penser deux choses : vous aimez presque tout, quitte à réserver vos passions pour une de ses parties.

J'aime assez que l'on ne se cache pas de nos jeunes attraits, en sachant bien qu'ils participèrent à ce que nous sommes, ce que nous deviendront. J'ai d'ailleurs souri en lisant l'interview d'un écrivain tâtant à l'édition qui situa sa première lecture marquante vers l'âge de onze ans, ayant pour titre les Illusions perdues et pour auteur Balzac. Je me suis dit, bigre quelle jeunesse ! et quelle vieillesse déjà !

Pourtant, et ce sera ma question, quels sont les livres qui, aujourd'hui, vous « tombent des mains » (j'ai en horreur cette expression trop galvaudée, mais vous savez ce qu'elle veut dire) ?

(à suivre...)

(photo : Chagall, Bestaire et musique, licence creative common, issue de Totaly history)

jeudi 10 novembre 2011

Bulletin n° 35 (ça c'est du titre mon roro !)

Le bulletin est mis à jour, pour les habitués de ce journal, rien de neuf. Il est téléchargeable, ci-dessous, au format pdf, j'en reproduis le contenu dans ce billet (d'ici).

Bulletin n°35 contenant le catalogue des livres disponibles actuellement

les penchants du roseau n° 35

Chers lecteurs,

« Les penchants du roseau », librairie artisanale, vous propose un petit choix de livres fabriqués à l'unité dans son atelier sis au bord de l'étang de Saint-Aubin-du-Cormier en Ille-et-Vilaine. Chaque livre peut bien sûr être commandé directement ou acheté chez votre libraire. Il vous est loisible de le feuilleter dans sa bibliothèque numérique ainsi que dans les feuilles correspondantes du journal des penchants du roseau ou, plus charnellement, dans votre bibliothèque préférée, si vous en demandez l'acquisition.

« Les penchants du roseau » prend le plus grand soin dans le choix des textes qu’il publie ; se défiant des genres, l’accent est mis sur la singularité, le ton et la profondeur de l’écriture de leur auteur.

Christian Domec, apprenti libraire.

Christian Domec - 9, rue du Bourg au Loup - 35140 Saint-Aubin-du-Cormier

http://domec.net
roseau.penchant@orange.fr

Au catalogue en novembre 2011

Cécile Fargue Schouler
Instants tannés — Textes & autres miniatures
« Petits penchants » — 10

« (…) Oui, elle voudrait qu’il y ait un cheval pas loin, un cheval qui s’ennuie. Il s’ennuierait et alors, devant son enclos, elle pourrait s’arrêter, l’appeler, le caresser et croire qu’il l’attendait. En le quittant, elle se dirait, au dedans d’elle, que les hommes n’ont décidément rien compris, que ce sont les bêtes qui savent, et ainsi de suite en reprenant son chemin. Elle continuerait de se rabâcher ces choses qu’on dit pour avoir moins froid, pour croire que toute cette solitude c’est un choix. Même que ça lui ferait du bien ces petits mensonges, parce que ce ne sont jamais les gros arbres qui font les radeaux de fortune, mais les petites branches qu’on accumule. (...) »
2011 — ISBN : 978-2-916965-14-7 — 48 p. — 5,00 €

Scènes étranges d'une enfance de garçon
Dangereuse expédition
« Petits penchants » — 9

« — Un bébé pas maturé, c’est un bébé qui vient au monde avant le moment normal. Quand on l’attend pas, quoi… Et en plus, il est tellement fragile qu’il risque de mourir au dernier moment !
Serg plissait le front, comme pendant les dictées difficiles à l’école.
— Ils m’attendaient pas, papa et maman ?
— Ben non... »
2011 — ISBN : 978-2-916965-13-0 — 56 p. — 5,00 €

Padrig Moazon
Mémoires du cargo
« Petits penchants » — 8

« (…) Les vagues soulevées par le moteur viennent lécher les cicatrices de la mangrove, tatouée de tentacules. Mélancolie des albatros attendant que le soleil sèche les plumes de leurs ailes déployées.

Le delta neutralise le fleuve, lui impose l’immobilité.
Les pêcheurs ont pris le parti de ne pas provoquer l’horizon.

Un vol de pélicans pour justifier le ciel. »
2011 — ISBN : 978-2-916965-12-3 — 52 p. — 5 €

Scènes étranges d'une enfance de garçon
Retours difficiles
« Petits penchants » — 7

« Tout était si difficile en grandissant avec les sentiments. Ils s’accrochaient aux basques du petit môme d’autrefois que vous n’étiez plus et refusaient de vous quitter, ainsi il vous fallait apprendre à leur mener la vie dure, les obliger à lâcher prise. Vous vous sentiez parfois malheureux de cette dureté qui s’installait peu à peu en vous bien sûr, mais elle était nécessaire : comment grandir autrement ? »
2011 — ISBN : 978-2-916965-11-6 — 48 p. — 4,50 €

Quinze poètes
Infinis paysages
« Petits penchants » — 6

Yasmina Teterel, Matin vert.
Stanislas Fleury, Croquis marins & Croquis urbains.
Nourit Masson-Sékiné, Le Jour me lève.
Cécile Delalandre, Les paumés & Tess.
Dzovinar, Compagnon d’un moment.
Marie-Agnès Michel, Les Indiens.
Simon Camier, D’un qui dérivait.
Christelle Anjou, Farandole.
Luna Barbare, Le Crapaud, ma chère.
Robert Bruce, Mon frère.
Fanie Vincent, Là-bas.
Christine Leininger, J’entends mendier les bruits des secondes.
Patrick Aspe, Petites phrases
Véra Stépanowa, Flâneries.
Annie David, Né en Maurienne.

« D'infinis paysages, thème du Printemps des poètes 2011, fut l'occasion pour les penchants du roseau de lancer un appel à poèmes début février. Grande fut notre surprise de découvrir l'engouement qu’il suscita. Pendant plus d’un mois, plusieurs centaines de personnes venaient chaque jour déposer, lire, recopier, commenter des poèmes, ceux de leurs infinis paysages ; certains oubliés dans le fond d'un tiroir ou déjà en recueil, d’autres écrits pour l’occasion. Plaisir de découvrir que leurs paysages déchiraient les décors habituels pour y retisser de l’intime, du profond, de la nostalgie, du malicieux. Ce recueil présente ceux que nous avons choisis : quinze poètes et leurs infinis paysages. »
2011 — ISBN : 978-2-916965-10-9— 52 p. — 5 €

Christine Lapostolle
Descriptions — Jean-Yves, chevrier – Éric, potier
« Petits penchants » — 5

« J’ai parfois du mal à dire que je suis potier, je ne veux pas dire céramiste parce que je trouve que c’est prétentieux. Donc voilà, c’est un métier, enfin, c’est mon métier. »
« C’est nous qui avons décidé d’élever des chèvres, de venir ici. On n’a pas hérité d’une exploitation. Tout est notre choix. Je suis tout à fait d’accord avec ce que je fais. »
2011 — ISBN : 978-2-916965-09-3 — 52 p. — 4,50 €

Jean Giono
L’Homme qui plantait des arbres
« Petits penchants » — 4

« C’était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui. Il me fit boire à sa gourde et, un peu plus tard, il me conduisit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau – excellente – d’un trou naturel, très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.
Cet homme parlait peu. C’est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C’était insolite dans ce pays dépouillé de tout. »
2011 — ISBN : 978-2-916965-08-6 — 24 p. — 2,50 €

Yasmina Teterel
Peaux de papier
« Petits penchants » — 3

« L’essai se meurt
De ma main fébrile
Je ne suis qu’un brouillon
Voyez ! Je m’efface

Je … »
2010 — ISBN : 978-2-916965-07-9 — 36 p. — 4 €

Cécile Delalandre
Un jour de grosse lune
« Petits penchants » — 2

« Quand les côtes de Tanger se sont mises à blanchir, il s’est tu. Moi j’étais groggy, à terre, par tout ce qu’il venait de me révéler.
Il a tenté de me consoler en me disant qu’il avait eu le temps de voir les mûres rougir, d’écouter la chouette chevêche, de caresser l’aubépine, de souffler sur les séneçons, d’humer les tanaisies, de délainer des chèvres maltaises... qu’il allait bientôt aspirer un autre air et qu’il avait moins peur du crochet des serpents que celui du big brother ! »
2010 — ISBN : 978-2-916965-06-2 — 52 p. — 4,50 €

Robert Bruce
Bankster
« Petits penchants » — 1

« À première vue, notre homme n’a ni l’entregent d’un Stavisky, ni la révolte d’un Mandrin, encore moins la farouche combativité de Villon, la canaillerie d’un Cartouche, d’un Guilleri ou tous ces autres légendaires malandrins des grands chemins de France. Non, ce personnage ne leur ressemble pas, il est d’une espèce différente, de celle qui, secrètement, méthodiquement, solitairement, dans une sorte de jouissance intellectuelle intérieure inouïe monte une seule mais spectaculaire carambouille, puis son forfait accompli, tire sa révérence et disparaît définitivement de la scène. »
2010 — ISBN : 978-2-916965-05-5 — 32 p. — 3,50 €

Cécile Fargue
Le Souvenir de personne

« ce sont les mots de Sébastien, jeune garçon de 14 ans qui vit ses derniers instants. Une vie d’errance, à la marge de ce qui est bien, de ce qu’on regarde, et dont Cécile Fargue se souvient pour nous. Mais, Le Souvenir de personne n’est pas un témoignage de la misère, c’est une mémoire qui s’ouvre comme une prière, un cri contre l’indifférence. »
2010 — ISBN : 978-2-916965-04-8 — 120 p. — 13 €

Paul de Musset, Jean Domec
La Chèvre jaune & Balade caprine à travers la littérature
« Côte à cote » — 0

« On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chèvre. Tous les matins, quantité de troupeaux descendent des montagnes et parcourent les villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, réveillé par le son joyeux des clochettes, ouvre sa fenêtre et s’amuse à regarder ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remède des poitrines malades et le déjeuner des enfants sevrés. »
2010 — ISBN : 978-2-916965-03-1 — 160 p. — 13 €

Jean-François Joubert
Bleu Terre, balade poétique & insulaire

« Une récréation d’un monde commence-t-elle par une comptine ? Jean-François Joubert le suggère en amorce de Bleu Terre, balade poétique. Son verbe, doux et sensible, sera ses conversations avec les êtres qui, entre estran et abysses, peuplent les redoutables récifs où se fracassent les coques égarées, les lames écumantes, sous le regard distrait de l’astre de nuit. Les toiles de Georges Briot sont, dans leur reproduction, sa respiration picturale. »
2010 — ISBN : 978-2-916965-02-4 — 112 p. — 13 €

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