Journal des penchants du roseau

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mercredi 21 avril 2010

Bleu Terre - L’Ours

Les hommes et leurs connaissances de la lumière avaient conduit la Terre à l’effet de serre. Sur la calotte glaciaire, tout se liquéfiait et le soleil ne se cachait plus. Quand il se réveilla, Xérus, un petit ours blanc, n’avait plus de maison. Elle avait disparu et ses parents ne revenaient pas. Son horizon fondait à vue d’œil. D’abord, il avait pleuré, puis il avait eu faim. La lune calme dessinait un croissant et la bête cherchait à pêcher, du saumon ou de l’esturgeon. Sa solitude, d’habitude, Xérus la portait comme une griffe, mais là, il perdait son flegme britannique : plus d’espoir de revoir une belle et cette personne qui jouait au cerf-volant sur le glaçon voisin. Que cherchait-il ?

Xérus, sur cet iceberg, se sentait abandonné. Alors il regardait le ciel, pensait aux oiseaux et tentait de voler. Vous l’auriez vu, courir et sauter... Ses cinq cents kilos le ralentissaient, et il rêvait. La nuit, les étoiles lui parlaient et il écoutait leurs sermons : la mort, les anges, et sa nation offerte aux démons. L’ours était un guerrier, un capitaine d’honneur perdu sur sa banquise qui naviguait vers les côtes des terres de feu, l’Argentine.

Lui, il ne plantait pas de drapeau, il sentait le vent sur ses poils et n’avait peur que de l’air chaud. Plus il se rapprochait de l’Amérique du Sud, moins il comprenait les règles de l’univers. Il n’avait que cet océan de blanc inscrit dans son cerveau. Les arbres, les fleurs, les champs de tournesols, il ne connaissait pas : pour lui, la Terre était monochrome, et pourtant si joli tableau. Ses frères d’armes, il les avait quittés. Lys, sa sœur de cœur, avait disparu, et avec elle l’ensemble de ses certitudes.

Le jeune ours s’offrait une dernière ballade, un chant du corps, et il se demandait pourquoi les nuages se transforment en ciel bleu. L’océan grondait, un cyclone se formait, et lui, il sombrait dans une humeur taciturne qui ne laissait aucune place à l’humour. Plus de marquises, plus de jeux, rien que l’effroi du chaud et ce sentiment lent de n’être utile pour personne... Sans famille, il quittait le grand sud. Les courants le portaient sur son iceberg vers des eaux à plus de trente degrés, il allait droit vers sa mort, le sourire franc. Derrière le sillage du glaçon gigantesque, Xérus était perdu dans ce voyage sans bagages, et il ne lui restait que la nage...

Il plongea, et croisa une tortue, des raies mantas et une sirène. Elle le guida vers ce monde invisible aux âmes pourries, vers le centre de notre mère. L’ours avait faim, soif, mais pas peur. Son guide l’attirait vers cette ville d’en bas, là où les calamars sont rois. Le noir, le vide, l’absence et le silence. Xérus ne criait pas : séduit par un hippocampe, il voyageait dans un monde féerique, son âme aimait les étincelles de couleurs de ces poissons étranges qui offraient des ondes rouge vert phosphorescent, de l’artifice à implosions électriques. Alors, ce roi de la neige se sentit happé par un monde meilleur, et il en oublia l’homme et sa bêtise.

Peu à peu, l’ours quittait ses origines : il devenait un personnage de ballet, entouré par de nombreux cavaliers ; il valsait en compagnie de requins, de poissons-chats, de dauphins, et tous lui offraient une dernière danse... Puis il coula. Dommage.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

lundi 12 avril 2010

Bleu Terre - Le Haut de forme sous la pluie

Du nord au sud, la pluie d’automne étonne les oiseaux. Sur un sentier, peu clair, ce solitaire n’a pas peur du nuage monstrueux qui déverse son chagrin. Sa marche est tranquille, sous le couvert de ses pas qui narrent ses habitudes, des flic floc sur les flaques.

Qui est cet homme qui balade son haut de forme, sa canne ?

De la ville à la campagne, cette personne, au costume sombre, cherche son chemin : celui de demain, et celui à venir. Les marins qui volent, inondent de cris stridents sa route. Celle qui éloigne des doutes, avenir !

L’homme innocent promène l’insolence de son imperméable, aucun ciel en colère ne perce ce costume increvable. Incroyables ces êtres qui maîtrisent les vents contraires, et peu importe leurs provenances : que les vents soient d’est ou d’ouest, les oiseaux marins circulent et planent sans effort apparent, juste les squelettes trempés.

Cette silhouette au passé composé cherche au cœur de cette trouble atmosphère, son flot de lumière. Sa raison d’être !

Il se parle de ses îles, celles que l’on devine derrière les maisons. Horizon incertain, il pense à ce voile aperçu, à elle, qui a fui, ce cruel abandon. Son soleil est lointain et, ce matin, il exprime sa peine à se lever, sortir du vide absolu de ce gris, au teint vieux.

La pluie traverse sa route. Lui, son bleu est ailleurs, dans cette partie sombre assassine qui conduit sa peine.

Par son absence, elle a violé son innocence, et lui, il s’en balance. La ballade de sa voix amuse le ciel qui, en reconnaissance, pleure pour lui.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

dimanche 24 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards XVI

Par ceste bande estoit donné le dizain, duquel en certains lieux estoit faite lecture avec une ballade, ainsi que devant est dit, dont la teneur ensuit :

Pour subvenir aux affaires urgens
De nostre abbé, sans matière lassive,
Et resjouir nos marquis et regens
Luy avons fait ce jourd’huy la laissive.

Dizain.

Religion assemble les drappeaux,
L’Eglise eschange, et Foy et Verité
Y teurdent fort ; Simonie en fardeaux
Le linge baille, et dame Pauvreté
Le linge estend ; puis, par Activité,
Ambition assiet, et Avarice
Le feu allume ; en tout plie Justice ;
Faveur, Richesse y lavent par esbat ;
Hipocrisie, a de verser, l’office ;
Folle Amour seiche, et Noblesse après bat.

Ballade où par ordre est escrit
Ce qu’entend le dizain subscript.

Religion assemble en un grand sac
Force drappeaux soubs sainte Vérité,
Et pour emplir de bribes son bissac,
Blasme Avarice et presche Charité.
L’Eglise eschange, en grand authorité,
Linge sacré, et le portent par faits
Petits asnons et grands asnes parfaits.
Verité teurd, et Foy par chemins droits,
Tant qu’on les blasme en France et Normendie,
Et de tels gens se sert en maints endroits,
Le pere abbé et dame Conardie.

Ambition assiet dedans le bac,
Montée en haut par curiosité ;
Lors Simonie et d’abhoc et d’abhac
Le linge baille soubs grande falsité.
Puis Avarice, en champs, ville et cité,
Le feu allume avec soufflets infets ;
Hipocrisie en vaisseaux putrefaits
Verse et reverse, et tousjours fait la croix,
A celle fin que bonne on la die,
Pour demonstrer quell’ sert du bout des doits
Le pere abbé et dame Conardie.

Richesse lave, et Faveur en un lac
Prenans plaisir en toute volupté,
Avec leurs chiens suivent la beste au trac,
Et tout leur train selon leur volonté.
Noblesse y bat en pompe et gravité,
Et Pauvreté, honteuse en dits et faits,
Tousjours estend, dont tels sont les effets
Que grief travail luy tout parolle et voix ;
Faute d’argent luy contraint qu’ell’ mendie.
Voila comment se sert en maints endroits
Le pere abbé et dame Conardie.

Envoy.

Conards aimants les amoureux tournois,
Folle Amour seiche ainsi que font les noix ;
Aprés, Justice au besoing souvent plie,
Et le tout serre en vieil coffre de bois
Le pere abbé et dame Conardie.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

mardi 12 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards VI

Ceste criée de convocation faite, la lecture des requestes et expe­ditions de la court de parlement, leuës ainsi qu’ils sont cy devant escrites :

Le mardi, xxij. jour du mois de fevrier le sieur abbé et son conseil assemblerent, pour ce qu’il n’y avoit aucune apparence de compagnies, fist derechef publier par tous les carefours de la ville, avec falots, phiffres, tabours et bon nombre de Conards masquez et habillez assez galentement et montez sur bons coursiers, lesquels faisoyent compagnie au lecteur du couvent, qui feit lecture de la ballade qui ensuit.

Ballade.

Puisque la Court royale et souveraine,
Soubs qui l’abbé sans rompre doit ployer,
Garde le droit et grâce primeraine,
De Conardie et se veut employer,
Doibt pas l’abbé son guidon desployer
Son auriflamme en tabours et alarmes,
Pour ennemis tous provocquer à larmes,
Lesquels jadis songerent nous troubler :
Mais tant y a que leur chair peu hardie
Feit aux haults jours en honneur redoubler
Triomphe et bruit en dame Conardie.

Masque endormie en ce jour est certaine
Qu’il marchera sans en rien desvoyer,
Dimenche gras jusqu’au pont Taritaine.
Par le patent qu’il a pleu envoyer.
L’arrest donné, plus n’y faut renvoyer,
Sinon qu’aux jours limitez et aux termes
Viennent Conards et cornus en bons termes.
Au vieil palais cedit jour assembler.
Et fussent-ils d’Espaigne ou Lombardie,
Pour à plusieurs le faire bon sembler
Triomphe et bruit en dame Conardie.

Soyent exilez en region loingtaine
Ceux qu’on devroit pendre, non pas noyer,
Soyent tous suppots en puissance hautaine
De leur merite attendans le loyer.
Soyent mesdisans jusques au larmoyer,
Vains et confus, debiles et enfermes,
Soyent vrays Conards asseurez et tous fermes
Soyent malveillans remis jusqu’au trembler,
Et leur puissance, en tout abastardie,
Soit en tous lieux pour nos plaisirs combler
Triomphe et bruit en dame Conardie.

Envoy.

Nostre prelat qu’on ne peut denigrer,
Ne son conseil par farce ou comedie,
Ce jour vous veut en tout reintegrer
Triomphe et bruit en dame Conardie.

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in Les Conards de Rouen, 2009.