Journal des penchants du roseau

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lundi 5 juillet 2010

La Chèvre jaune - VIII - la fine toppatelle

Laissons pour un moment Cicio dans la compagnie peu chrétienne où il s’était introduit avec tant d’avantages, et revenons à la pauvre Cangia, toujours assise sur le toit de la maison paternelle. Depuis le départ de son amant, elle s’ennuyait comme Calypso. Son inquiétude lui représentait le petit chevrier faisant l’admiration des grandes villes et inspirant de l’amour à toutes les riches héritières de Palerme. Les bonnes gens du voisinage, en voyant la fille de Mast’André dans son boudoir aérien, les cheveux ornés de giroflées sauvages, le visage rêveur et mélancolique, haussaient les épaules avec compassion et disaient dans leur style poétique que c’était grand dommage qu’une si belle personne fût mariée avec le chagrin. On donnait avis au notaire de la demi-folie qui travaillait visiblement sa fille, et on engageait en place publique ! Ah ! si un tel malheur m’arrive, il faudra en mourir.

La jeune fille saisit entre ses petites mains la grosse main de don Trajan :

– Écoute-moi, reprit-elle avec passion : tu m’as ruinée ; tu dois me secourir. Au milieu de la douleur qui m’accable, je me félicite encore d’avoir découvert la vérité. Je ne puis souffrir que Cicio me croie infidèle, ni qu’on l’accuse de m’avoir volé ce que je lui ai donné volontairement. Il faut que je sois à ses côtés pour répondre à ses juges. Je veux qu’on m’arrête avec lui. Conduis-moi dans les montagnes. Courons à sa recherche. Prépare tes mules et partons.

– Hélas ! signorina, courir, partir, cela est bientôt dit. Vous êtes une enfant, et si je vous enlève ainsi à votre papa, j’aurai des démêlés avec les robes noires. Cependant je voudrais vous satisfaire. Vous voyez bien là-bas ces deux étrangers qui ont l’air de dormir debout : ce sont des Anglais et je leur propose une excursion dans les montagnes. L’un veut aller en lettiga et l’autre sur un mulet. S’ils acceptent ma proposition, je vous donnerai la seconde place de la lettiga, et je feindrai de croire que vous êtes de leur compagnie. Malheureusement, depuis une heure que je prêche ces deux statues, il ne leur est pas sorti quatre paroles du gosier. Ne bougez ; je vais faire un dernier effort.

Le vieux Trajan s’approcha, le chapeau à la main, d’un Anglais qui fumait son cigare sous le portique de l’auberge del Sole.

– Eh bien, signor, dit-il, avez-vous réfléchi ? Avez-vous enfin compris que vous ne trouverez jamais une occasion meilleure de visiter nos superbes montagnes ? Bonne lettiga, excellentes mules, brave guide ! Trajan – c’est mon nom – sait faire la cuisine, pourvoir à tout, choisir les gîtes pour le dormir et le rinfresco, prédire comme un almanach le beau et le mauvais temps, cirer les bottes, allumer le feu, déterrer de la neige en plein midi pour rafraîchir les boissons...

L’Anglais, qui n’entendait pas un mot d’italien, regarda le muletier d’un air soupçonneux, et appela dans sa langue son compagnon de voyage, qui se nettoyait les ongles avec le plus grand calme. Don Trajan répéta vivement sa harangue, dont le second Anglais fit au premier une traduction abrégée.

– Cet homme sait-il faire le thé ? demanda l’Anglais qui fumait un cigare.

– Il n’a point parlé de thé, répondit l’Anglais qui se curait les ongles.

– A-t-il dit si l’on pouvait mettre dans la lettiga, sans en être incommodé, deux parapluies et deux cannes-fauteuils ?

– Il n’a rien dit sur les parapluies et les cannes-fauteuils.

– Alors je ne pars point.

– Ni moi non plus.

Les deux Anglais recommencèrent paisiblement l’un à fumer son cigare et l’autre à se curer les ongles. Don Trajan, avec cette patience infatigable que donne la fourberie, demeura immobile et le chapeau à la main en face des deux étrangers. Tout à coup son regard de lynx perça les écorces imperméables et saisit au vol la pensée qui se traînait comme une tortue dans ces cervelles glacées. Sans faire un mouvement, le vieux muletier dit à voix basse à la jeune fille :

– En route ! je vois dans leurs yeux que nous allons partir.

En effet, l’Anglais qui fumait son cigare appela celui qui se curait les ongles, et lui dit :

– On pourrait demander à cet homme s’il sait faire le thé, et s’il y a de la place dans la lettiga pour les deux parapluies et les deux cannes-fauteuils.

Le second Anglais traduisit comme il put en italien cette importante question :

« Altro ! s’écria Trajan, je sais faire le thé, le café, le chocolat, la soupe, l’omelette et le riz aux piselli mieux que le cuisinier du Saint-Père. Quant aux cannes et ombrelles, je vous prouverai qu’il en peut tenir trois douzaines dans ma lettiga sans qu’il y paraisse. »

– George, dit l’Anglais qui se curait les ongles, qu’en pensez-vous ?

– Nous pouvons partir, William, répondit celui qui fumait son cigare, à moins pourtant qu’il n’y ait des brigands dans les montagnes.

Lorsqu’on parla de brigands au muletier, il ouvrit de grands yeux étonnés comme s’il n’eût jamais entendu ce mot-là. Cette ignorance parut aux deux étrangers la meilleure garantie de la sûreté des routes. Sir George ne demanda que le temps de lacer ses souliers de voyage, et sir William ne réclama qu’un quart d’heure de loisir pour fermer son nécessaire de toilette. Cangia était partie pour chercher son petit bagage et tout ce qu’elle possédait en argent et en bijoux. Don Trajan chargea sur le dos d’un mulet les coffres, boîtes, sacs et cartons des deux voyageurs.

Il était neuf heures du matin ; le grand café de la rue Maëstranza se remplissait de monde, et Mast’André en personne y jouait à la bazzica, en buvant une limonade, lorsqu’une jeune fille enveloppée jusqu’aux yeux dans sa mante noire passa tout auprès de l’illustre notaire :

– Voilà, dit un jeune homme, une fière toppatelle qui ne va pas à confesse.

– Elle va au bain, dit un autre, puisqu’elle porte sous sa mante un paquet.

– De ce pas là et avec cet air agité ? dit un troisième, je gagerais bien que c’est à l’amour qu’elle va faire ses dévotions.

– Confesse, bain, amour, murmura Mast’André en abattant ses cartes, moi, j’ai gagné la partie, et je vais à mes affaires et à ma boutique, comme la fine toppatelle.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mercredi 23 juin 2010

La Chèvre jaune - III - les ordinateurs te l’apprendront

Pendant ce temps-là, Mast’André, ému par sa querelle avec la vieille Barbara, laissait ses clercs et sa boutique, et prenait son chapeau pour aller se distraire. Chez un limonadier qu’il fréquentait depuis dix ans, il rencontra un juge ordinateur de ses amis, qui lui proposa une partie de bazzica, et comme Mast’André poussait des soupirs en mêlant les cartes, le seigneur juge lui demanda la cause de son chagrin. Le notaire raconta en confidence le sujet de ses peines et la triste obligation où il était d’envoyer sa fille à Taormine pour l’éloigner d’un misérable chevrier qu’elle aimait follement.

– Par le Christ ! vous n’êtes guère ingénieux, Mast’André, s’écria le juge, de ne pas savoir vous défaire d’un chevrier qui vous gêne, lorsque vous avez pour ami un homme puissant. Ignorez-vous que si je dis à un gendarme : « Faites ceci ; arrêtez telle personne ; mettez-la en prison ; serrez-lui les pouces jusqu’au sang, » à l’instant la personne est saisie, appréhendée au corps, mise au secret, et que le sang jaillit de ses pouces selon mon commandement ? Regardez-moi là, entre les deux sourcils, et vous verrez celui qui a le pouvoir de vous délivrer de votre inquiétude. La belle Angélica n’ira pas à Taormine ; c’est votre chevrier qui sera conduit sous bonne escorte à Noto, où est le siège de l’intendance.

– Mais, dit le notaire, encore faudrait-il accuser Cicio de quelque délit.

– Vous commencez à comprendre, reprit le juge. Ne suis-je pas votre compère et votre ami, et de plus un homme serviable et accommodant ? Choisissez vous-même le délit : voulez-vous que j’accuse ce drôle de vous avoir séduit votre fille ? De l’avoir ensorcelée ? Dans l’intérêt de l’aimable Angélica, il serait mieux d’imaginer un vol. Ne manque-t-il rien chez vous ? Une pièce d’argenterie, un mouchoir de poche, ou quelque autre objet ?

– J’y songe, s’écria Mast’André : ce pendard possède l’épingle d’argent que ma fille portait dans ses cheveux, plus un ruban de ceinture, mais la vérité est que Cangia lui a donné volontairement ces deux objets comme des gages de son amour.

– Nous y voilà, reprit le seigneur juge : adressez-moi une lettre en manière de plainte, et je me charge du reste.

Depuis le postillon qui menait l’ordinario, jusqu’au gouverneur-général, tous les fonctionnaires de la Sicile étaient des Napolitains et se considéraient comme en pays conquis : c’était un excellent moyen d’entretenir la haine entre deux peuples qui auraient pu s’entendre et s’aimer. Mast’André goûta fort l’expédient du seigneur juge. Il demanda une feuille de papier sur laquelle il écrivit une plainte en bonne forme, et Cicio fut accusé d’avoir volé une épingle d’argent et une ceinture, en s’introduisant dans la maison du seigneur Mast’André, notaire privilégié, sous le prétexte de fournir du lait de chèvre.

Le lendemain, dona Barbara se chauffait au soleil sur son balcon de bois (car la plus chétive chaumière de la Sicile est encore ornée d’un balcon) lorsqu’elle aperçut de loin trois gendarmes qui montaient par un sentier. La vieille montagnarde appela Cicio à grands cris, et, grimpant sur un escabeau, elle décrocha la carabine de son défunt mari, qu’elle chargea elle-même, en femme exercée au maniement des armes :

– Mon fils, dit-elle, jamais les uniformes ne viennent dans ce désert. N’en doute pas, tu vas être arrêté. Il y a là-dessous une vengeance et une machination des étrangers. Tu as le temps de tuer les trois Carthaginois par cette fenêtre. Ne perds pas une minute, ajuste d’abord celui qui marche devant, et qui paraît conduire les deux autres.

Cicio prit la carabine et courut la cacher dans un grenier :

– Je ne suis point coupable, dit-il à sa mère, et ne le deviendrai pas, à moins qu’on ne me pousse à la dernière extrémité. Si c’est à moi qu’en veulent ces uniformes, je saurai jusqu’où peut aller l’injustice des étrangers.

Au bout d’un quart-d’heure les gendarmes entrèrent dans la maisonnette.

– Tu vas nous suivre, dit le sergent à Cicio. Où est ta chèvre jaune ?

– La voici.

– Il faut qu’elle nous accompagne.

– Est-elle accusée d’un crime ?

– Assurément. Elle amuse les gens tandis que tu fais tes coups.

– Et quels coups est-ce donc que je fais ?

– Les ordinateurs te l’apprendront. Je vais examiner un peu l’intérieur de cette armoire.

– Une épingle d’argent ! c’est justement ce que nous cherchons. Un ruban vert avec une boucle de ceinture ! Ton affaire est claire.

– Que vois-je encore là ? Une vieille montre d’argent.

– C’est l’héritage de mon père, dit Cicio.

– Un misérable comme toi possède une montre quand je n’en ai point !

Le sergent mit la montre dans sa poche.

– Qu’as-tu sur toi ? dit-il ensuite ; un couteau, cela peut figurer au procès ; quatre grani, ce sera pour ma peine. À présent, marchons.

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in La Chèvre Jaune, 2010.