Journal des penchants du roseau

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lundi 15 août 2011

Ave Maria

Un an déjà...

forat_parleme

(...) Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le très-illustre seigneur Zefirino, unissant le pouce et l’index de sa main droite couverte de bagues, adressait à don Polyphême ce raisonnement plein de logique :

– Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l’honneur de m’écouter : Dans toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associés, les services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui revient dans les bénéfices. Je ne refuse point de vous admettre au partage égal avec les cavaliers que je commande, si vous réussissez à me prouver que vos gains sont aussi considérables que les nôtres. Mais, je vois avec peine que votre société ne tient pas de registres de ses opérations. Vous ne m’offrez, par conséquent, que des suppositions, des probabilités et des évaluations approximatives, au lieu de calculs certains. Vos captures sont importantes, j’en conviens ; mais elles sont rares. Vous n’avez pas tous les jours des Anglais à dévaliser. Le vice de votre industrie est précisément ceci, qu’une opération avantageuse entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de vous cacher ou de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mêmes lieux, et nous finissons par en connaître toutes les ressources. La ville nous fournit un revenu constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons en frères avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services à venir ; car vous êtes aujourd’hui sans emploi. Il faut que vous consentiez à exercer avec nous à la ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un coup de main sur les grandes routes, lorsqu’il en sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups de bâton et effusions de sang, ne vous sont pas étrangers. Je ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l’intérêt général, à cette branche de notre commerce.

Pendant ce discours, don Polyphême tirait sa barbe et ses moustaches d’un air d’impatience :

– Ce n’est pas, répondit-il, la science ni l’habileté qui nous manquent ; mais bien la volonté de couper des jarrets au coin des rues. Nous avons tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non pour de l’argent. Si les gens de la ville n’ont pas le courage de tuer eux-mêmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux ; je ne veux point me charger de cette besogne-là.

– Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l’utilité de cette industrie. Ce n’est pas tant l’argent que la considération et les bons procédés qu’on y gagne. Du temps de nos pères, ces services-là étaient d’un immense profit ; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd’hui on défigure un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de six ducats ; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prête-moi un doigt de ficelle, et je te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c’est ainsi que nous trouvons de l’indulgence dans les cas malheureux, des yeux fermés où il serait funeste de les voir s’ouvrir, et la potence vouée au célibat quand nous lui fournissons cent occasions de nous demander en mariage ; tandis que vos seigneuries vivant dans les bois, n’ayant point d’amis, ne rencontreront jamais que des soldats armés, une police intolérante et des juges sévères.

– Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant la tête.

– Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L’ordre le plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y verrez que la rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. À moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on ne nous inquiète jamais pour ces petites opérations. Les vols dans les maisons de campagne non habitées ne nous attirent pas non plus de désagréments. Ceux à main armée ou par escalade, et à la ville, donnent lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu’à de longs intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à la page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades, ne vous en faites pas un monstre ; ce sont des choses rares, et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple :

« Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l’an dernier, une demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par l’amour, jouissait d’un bonheur sans mélange ; mais il n’est pas de félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu’elle n’a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrité, s’est retiré à Naples, en déclarant qu’il reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d’une manière ou d’une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu de satisfaire l’époux offensé, afin de l’obliger à un rapprochement. Ils sont venus me trouver ce matin même, et ils m’ont dit en pleurant : « Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés pour la vie ; voilà un scandale public, une maison entière dans les querelles et dans les larmes : vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c’est le prix du tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n’est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu de chose, on doit encore se louer de sa modération. » Qu’auriez-vous répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande ? »

– Par Bacchus ! s’écria don Polyphême, j’aurais répondu : Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m’a point offensé ; mais je vois bien que j’aurais fait une faute en répondant ainsi.

– Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino ; moi qui sais mon monde, j’ai répondu au contraire qu’on pouvait écrire à l’époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu’avant le soleil de demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux familles entières parmi nos amis et protecteurs.

– Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s’inclinant, et je commence à goûter votre système. C’est de la fleur de politique. Je n’ai plus d’objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l’intérêt général.

– Je vais vous en fournir l’occasion. Pour administrer la taillade en question, j’ai besoin d’un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix heures par la porte Felice, en revenant du jardin de la Flora, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L’étranger ne manquera pas de s’arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer notre mot d’ordre : Ave Maria. (...)

La Chèvre jaune de Paul de Musset (extrait).

(photo : forat à Palerme de Popdeganxet, licence creative common)

jeudi 24 juin 2010

La Chèvre jaune - III - qu'on enferme aussi la chèvre

Dona Barbara se tordait les bras et reprochait amèrement à son fils de se laisser dépouiller par les Carthaginois ; mais, comme le sergent la menaça de l’arrêter si elle ne se taisait, la vieille prit son rouet et se mit à filer en chantant d’une voix lugubre la complainte sicilienne de Dona Carmina.

Le petit chevrier appela sa chèvre jaune, et sortit entouré des gendarmes. En descendant le sentier, il se retourna pour regarder encore une fois sa maisonnette, et il aperçut la vieille Barbara qui, par une lucarne du grenier, essayait de coucher en joue le sergent avec son antique carabine de famille ; mais Cicio, sans changer de visage, se plaça derrière l’étranger, de façon à le couvrir de son corps, jusqu’à ce qu’un détour du chemin eût mis les gendarmes à l’abri de tout danger.

Ce n’était pas par résignation ni par faiblesse que Cicio ne murmurait point, encore moins par confiance dans la justice. De la part des étrangers, il n’attendait au contraire que des iniquités. Il n’obéissait qu’à sa dissimulation naturelle, et avant de prendre une résolution, il voulait avoir la mesure de son malheur. Cette conduite prudente fut prise pour de la douceur et lui épargna les mauvais traitements dont les agents de la force publique n’étaient pas avares dans le pays du pauvre Cicio. Il fit donc tranquillement son entrée à Syracuse, au milieu des gendarmes et suivi de sa chèvre jaune. On le conduisit chez le juge ordinateur.

– Scélérat ! s’écria impétueusement le seigneur juge, dont la modération n’était pas la plus belle vertu ; je te ferai lier avec des cordes ; je te ferai donner cinquante coups de bâton, et enfermer dans une prison où tu n’auras point d’eau à boire que tu n’aies avoué ton crime ; ainsi parle vitement ; je n’ai pas de temps à perdre.

– Excellence, répondit Cicio avec sang-froid, je ne sais pas de quel crime je suis accusé.

– Il ne s’agit pas de savoir si tu connais ton crime, mais bien si tu l’as commis. Entends-tu, impie, brigand, vagabond ? Je te commande d’avouer que tu l’as commis, et prends garde à ce que tu vas répondre.

– Votre excellence se trompe en m’appelant impie : je fais mes prières et je vais à l’église. Je n’ai volé personne, et, pour un vagabond, comment le serais je, puisque j’ai une chaumière à cinq milles d’ici, dans la montagne ?

– Le gueux m’interroge, je crois ! dit le seigneur juge. C’est moi qui dois t’interroger. Dépêche-toi d’avouer, afin qu’on te punisse.

– Je n’ai mérité aucune punition.

– Et qu’importe, pourvu que tu serves d’exemple ?

– Je supplie votre excellence d’avoir pitié de moi.

– Ne me fais pas parler de choses étrangères au procès.

– Seigneur, je suis innocent.

– Tu vas bien voir que tu n’es pas innocent. Qu’on le mène en prison et qu’on enferme aussi la chèvre.

Les gendarmes emmenèrent Cicio, et après le départ du prévenu, le seigneur juge, encore agité par la colère, répéta vingt fois, en rangeant ses papiers et ses plumes :

– Qu’on le mène en prison !... Il verra bien qu’il n’est pas innocent...

Qu’on enferme aussi la chèvre...

Au seul accent napolitain de son interrogateur, le petit chevrier s’était senti au pouvoir de l’ennemi, et il avait pensé que son innocence ne lui servirait à rien ; aussi ne songea-t-il plus qu’aux moyens d’échapper à la fureur des Carthaginois.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

vendredi 19 mars 2010

Trois chèvres et un pot

sente de la chèvre qui bâille

Dimanche 28 février, en ma malle-poste, j’ai eu le plaisir de découvrir un court message m’invitant à partager bonne chère dans le village de Quévreville-la-poterie ce 21 mars 2010. Vous me connaissez, ça n’a fait qu’un court pli, j’ai accepté, d’autant que ce repas est le mitan d’un dimanche littéraire où je pourrai, à la criée, proposer mes Conards et le Bleu Terre de Jean-François Joubert.

Ce village, sur le plateau qui surplombe par l’est la capitale de la Conardie, je ne le connais pas vraiment – il n’est pas loin pourtant. Alors, en préparant mes petites affaires, je plisse les yeux et imagine trois chèvres et un pot : nos anciennes compagnes méprisées et l’une des plus vieilles réalisations humaines, prémisse de l’art en cuisine et matrice étymologique de notre tête (cf. testa).

Alors, outre – elle ne saurait rester vide – Bleu Terre et Les Conards de Rouen, j’emmènerai cette vraie tête de Conard en terre cuite façonnée par Jocelyne et un petit livret à plier, pour les enfants curieux, contenant l’amorce de l’histoire de Poupie Limpopo de Cécile Delalandre.

Ah oui, c’est ce dimanche de 9 h 30 à 18 h, salle de l’Europe, si d’aventure…

PS : Platon sera-t-il là ?