Non, ne vous inquiétez pas, je n’ai pas cédé au caprice fatal de l’avant
avant dernier bidule technologique. Non, non, Mon iPhone m’a tuer est
une personne juchée sur le massif numérique et, du haut de mon paté de sable
analogique et branlant, j’observe ses propos. Observer ? Pas précisément,
il me plaît souvent de converser avec elle par blog interposés. J’ai
apprécié ses notes relatives à la propriété intellectuelle, elles rejoignent
mon cheminement, même si mes sentes sont plus frustres. Comme il nous y invite,
je la reproduis ici, émasculée de ses liens et des commentaires qui l’ont
suivie, vous les retrouverez sur
son blog et pourrez ainsi y intervenir.
Notes sur la propriété intellectuelle et ses mutations à l'âge
numérique
Comme je vous l’avais annoncé, voici quelques réflexions provisoires
issues d’une semaine de lecture sur le thème de la propriété intellectuelle. Ce
sont des notes, au déroulé suffisamment linéaire pour les considérer comme un
ensemble cohérent, mais pouvant être analysées indépendamment les unes des
autres. Je suis toujours ouvert à vos critiques, elles sont même très
nécessaires pour moi. Bonne lecture.
Le droit d’auteur ou copyright, c’est-à-dire la propriété intellectuelle
appliquée au domaine scientifique, artistique et littéraire, est né à la suite
du développement de l’imprimerie. On le décompose classiquement en droit moral
(principalement : être reconnu comme auteur de l’œuvre, en maîtriser le
contenu) et droit patrimonial (principalement : jouir des fruits de
l’exploitation de l’œuvre).
Le droit d’auteur n’a rien de spontané, il a été ignoré pendant la majeure
partie de l’histoire humaine. Du paléolithique à la Renaissance, écrivains,
artistes et scientifiques ont nourri le corpus commun de nos connaissances sans
en retirer d’argent. Il est vrai que la création demandait souvent l’oisiveté,
donc une certaine fortune personnelle due à sa position sociale de naissance.
Mais ce ne fut pas toujours le cas. Ce qu’un auteur retirait de sa création,
outre le plaisir propre à cet acte, c’était avant tout un effet de réputation,
d’influence et de séduction, ainsi qu’une reconnaissance par ses pairs. Les
choses n’ont pas tant changé que cela : je doute que l’appât du gain
matériel (richesse) soit le véritable moteur d’une création littéraire,
artistique, scientifique. Ou je doute que cette création envisagée consciemment
et exclusivement sous ce prisme-là possède la moindre valeur dans la plupart
des cas.
La propriété intellectuelle est une création de l’État monarchique, puis
républicain, sous forme de monopole artificiel garanti en dernier ressort par
la puissance publique. Aujourd’hui perçu comme un synonyme de liberté pour le
créateur, ce droit d’auteur fut en fait dès l’origine un contrôle sur sa
création. Contrôle de l’autorité politique, sous forme de censure. Contrôle des
intermédiaires commerciaux, sous forme d’exclusivité dans la diffusion de
l’œuvre vers le public.
Les premiers législateurs anglais (1709, Statute of Ann) et américain (1790,
copyright) ont accordé un droit d’auteur de 14 ans, renouvelable une fois.
Trois siècles plus tard, la moyenne observée dans le monde est de… 70 ans après
la mort de l’auteur. Cette extension progressive vers une limite indéfinie est
étrange : l’indépendance et la créativité d’un cadavre ne demandent sans
doute pas tant de protections. En fait, cela rappelle plutôt l’origine du droit
d’auteur : un monopole commercial du diffuseur, qui entend tirer profit de
son investissement (cession de droits sur la création), et donc aujourd’hui
poursuivre ce profit bien au-delà de la mort du créateur.
La propriété intellectuelle concerne des « œuvres de l’esprit »,
c’est-à-dire des biens que l’on qualifie d’immatériels. Son régime est donc
spécial – par exemple, l’inventeur du feu ou de la roue n’a pu empêcher (s’il
l’a voulu) son initiative de se répandre, car les hommes procèdent
naturellement par imitation les uns des autres. L’œuvre de l’esprit n’est pas
rivale (son usage par une personne n’en prive pas les autres), elle n’est pas
captive (on la retrouve sur toutes sortes de supports physiques ou
biologiques), elle n’est pas aisément excluable (il est difficile de
l’interdire à certaines catégories de personnes). Ainsi, le théorème de
Pythagore ou l’ouverture de la cinquième symphonie de Beethoven ne sont pas
assimilables à la voiture garée au coin de la rue, ou à tout autre bien
matériel rival, captif et excluable. Au lieu de généralités un peu creuses sur
la marchandisation de la culture, on devrait rappeler cela : que la
propriété est d’abord ce qui est propre à une chose (ou un être), que l’œuvre
de l’esprit a des propriétés intrinsèques lui permettant d’échapper à toute
tentative de les contrarier durablement, que les efforts des censeurs
politiques ou des exploiteurs marchands sont vains et ne servent tout au mieux
qu’à retarder l’inéluctable liberté de la création de se répandre dans les
esprits. Une liberté bien plus fondamentale que les autres pour l’animal
conscient qu’est Homo sapiens.
Le droit d’auteur dans sa forme actuelle est né d’une technologie,
l’imprimerie. Et le droit d’auteur dans sa forme actuelle va mourir d’une
technologie, l’Internet.
L’Internet bouleverse de fond en comble les conditions de la création comme
celles de la diffusion, c’est-à-dire l’équilibre initial où s’est construite la
propriété intellectuelle moderne. Les éditeurs de contenu (presse, édition,
radio, télévision, musique, cinéma, logiciels) ont pour beaucoup d’entre eux
refusé d’admettre cet état de fait, ou même d’y réfléchir. La position
majoritairement adoptée consiste à remettre en cause les fondements d’Internet
comme réseau ouvert, libre et neutre, afin d’y imposer les normes obsolètes de
l’ancien monde physique. La numérisation dans la couche logique et la couche
contenu du réseau est analysée de manière simpliste, réductionniste et
court-termiste, comme une menace à des marges commerciales. Main dans la main,
le marché et l'Etat répondent à l'Internet par des mesures toujours plus
liberticides et sécuritaires.
Imaginons une fable. Dans les temps très anciens, une puissante corporation
d’orateurs s’aperçoit qu’une cité a inventé l’écriture, que les cités voisines
l’ont adoptée, que l’étrange invention se répand partout et soulève
l’enthousiasme pour les usages qu’elle permet. Les orateurs sont furieux car
les textes qu’ils déclamaient en public ou en privé sont désormais diffusés par
écrits, ils reçoivent bien moins de monde et d’offrandes à leurs
représentations. Mais les orateurs sont influents, ils ont l’oreille des
puissants. Et ces dignitaires sont eux-mêmes inquiets, car l’écriture en plein
développement représente une menace pour leur pouvoir que les orateurs
confortaient. Qu’à cela ne tienne, se disent les dignitaires et les
orateurs : après tout, cette écriture n’est pas une invention si
redoutable que nous ne puissions précisément en guider les usages. On se
demande d’ailleurs ce que les humains peuvent en faire à l’avenir de très utile
ou de très ingénieux, sinon détruire notre propre utilité et notre propre
ingéniosité, admises depuis si longtemps. Il nous suffit de prendre quelques
lois, et cette écriture deviendra ce qu’elle doit être.
L’attitude des producteurs et diffuseurs de contenus face au numérique
aujourd’hui est à peu près aussi clairvoyante que celle d’hypothétiques
détracteurs de l’écriture hier. Ils ne comprennent pas les changements
d’échelle dans la créativité et l’inventivité que permet l’accès immédiat,
universel et collectif à toutes les informations, toutes les créations, tous
les savoirs antérieurs. Ils ne comprennent pas les changements d’échelle entre
la rareté propre au monde physique et l’abondance propre au monde numérique et
notamment, pour l’objet principal de leur crainte, cette fonction assez
simple : quand la duplication numérique d’un support tend aisément vers
l’infini, la valeur marchande du support ainsi dupliqué tend vers zéro. Ils ne
comprennent pas que les divisions sociales, économiques, culturelles et
intellectuelles nées d’un certain mode de production et reproduction des
contenus seront automatiquement balayées par un autre mode de production et de
reproduction. Les propriétaires de contenus ne comprennent pas tout cela… ou
font semblant de ne pas le comprendre. Leurs modèles sont déjà morts, certains
le savent, d’autres pas encore.
La « tragédie des biens communs » est une conjecture proposée par
Garrett Hardin en 1968. Des paysans utilisent un pâturage, bien commun. Mais
individuellement, chaque paysan a intérêt à emmener une bête de plus, ou à
laisser ses bêtes paître plus longtemps. Comme les autres ne l’entendent pas
ainsi, ils font de même. Et au bout du compte, le pâturage disparaît. La
conclusion est qu’en l’absence de règle publique ou de contrat privé, les
ressources rares du bien commun sont condamnées à disparaître.
Dans le monde numérique ne connaissant pas la rareté du monde physique, nous
en sommes en situation inverse. Ce qui menace, ce serait plutôt une
« tragédie des biens privés ». Situation initiale : une masse d’être
humains vient nourrir ou détendre son esprit dans un domaine commun, accessible
à tous. Ce domaine est en extension permanente : chacun peut y ajouter,
mais rien retrancher, le flux est exactement contraire à celui du pâturage de
la tragédie des biens communs. Cependant, certains décident qu’il est plus
intéressant pour eux de limiter ces pratiques, soit pour les contenus soit pour
les accès. Ils peuvent en tirer un petit profit. Ces free riders sont très vite
imités par d’autres, qui voient à leur tour l’intérêt de créer de la rareté et
n’ont pas envie d’être exclu du pactole, avec l’exploitation possible de tant
de gens rassemblés dans le bien commun. Peu à peu, l’ancien bien commun se
divise, son utilisation se morcelle, son accès s’éparpille en biens plus petits
ne communiquant plus entre eux, les échanges inattendus et imprévisibles qui
faisaient sa richesse se raréfient, les membres se persuadent qu’il vaut mieux
garder ses créations pour soi et ne pas chercher ailleurs, ce qui est de toute
façon devenu difficile. Au bout du compte, la somme des biens privés ne
parvient pas à égaler la valeur de l’ancien bien commun quand il s’agit de
nourrir la curiosité, l’imagination et l’intelligence humaines. La ressource se
trouve sous-utilisée.
En multipliant copyrights et brevets, l’économie fondée sur la connaissance
rend de plus en plus lourd, coûteux, complexe et dangereux l’accès à la
connaissance. Cette contradiction cognitive du capitalisme n’est pas la seule à
menacer son existence, mais on en mesure déjà les effets.
Laisser à l’auteur la liberté de décider son régime de propriété
intellectuelle paraît la moindre des choses. Si vous devez contracter avec un
diffuseur – par exemple un éditeur de livres –, vous observerez que celui-ci
n’est pas très enthousiaste à cette idée : il vous propose plutôt un
contrat standard, éventuellement agrémenté des inventions de son choix, par
lequel vous êtes fortement incité à céder tous vos droits sur tous les supports
possibles et imaginables (sauf si des extraterrestres arrivaient demain, un
marché encore imprévu pour l’éditeur-diffuseur). Auteurs et créateurs
gagneraient à faire cesser cette pression, en inversant le rapport de force.
Quant aux auteurs numériques, les initiatives comme Creative Commons respectent
mieux leur possibilité de choisir l’étendue et la nature des protections sur
l’œuvre. C’est en ce sens qu’il faut travailler, inventer et formaliser
d’autres modes de propriété ou de biens communs non propriétaires.
Même si l’on tient l’éditeur, producteur ou diffuseur pour un parasite
potentiel de la seule chose importante, à savoir la création elle-même, on se
pose naturellement la question de la survie du créateur : est-il donc
condamné à ne jamais jouir des fruits de son travail ? Pour un auteur, un
artiste ou un inventeur, il existe au moins une dizaine de méthodes pour
concilier l’existence d’un produit gratuit avec des revenus : fremium,
dons, mécénat, publicité, investissements croisés, produits dérivés, etc. Chris
Anderson les a longuement exposées dans Free, je n’y reviens pas, ce ne sont
que des pistes parmi bien d’autres pour repenser l’économie des œuvres de
l’esprit. Dans Les netocrates, Alexander Bard et Jan Soderqvist donnent une
vision bien plus ample de ce qui se reconstruit sous nos yeux. Ce que chacun
apporte au contenu culturel et savant produit sa valeur de notoriété, de
réputation, de renommée. Cette économie de l’information et de l’attention
ronge les fondements de la valeur du capitalisme à base industrielle, comme
celui-ci avait peu à peu détruit ceux du féodalisme à base paysanne. La
numérisation du monde succède lentement à son industrialisation en même temps
qu’elle transforme celle-ci. C’est un nouveau rapport à autrui, à la vie et à
la matière qui s’invente.
En revenant à l’esprit de ses origines, admettons que la propriété
intellectuelle (en dehors du droit moral à la paternité) est un monopole
commercial entre un auteur et un diffuseur. Il semble finalement assez simple
d’admettre à titre provisoire qu’elle est cela, et cela seulement : un
monopole dans le domaine du commerce. Ce qui signifie : tout échange de
l’œuvre en dehors du commerce ne remet pas en cause la propriété
intellectuelle. La loi l’admet d’ailleurs puisque la copie ou la représentation
de l’œuvre est libre dans le cadre privé (familial, amical), celui-ci ayant
pour principale caractéristique d’être non-marchand. En vertu de la loi des six
degrés de séparation, mon cercle privé de proches peut sans doute diffuser une
œuvre au monde entier en l’espace de quelques jours, et cela en ne passant que
dans le cadre légal des intersections de cercles de proches adjacents – je
reçois l’œuvre d’un ami d’un ami, etc. (Des hackers plus doués que moi ont sans
doute réfléchi à la mise en œuvre possible de ce cadre privé légal, où le
peer-to-peer serait pris au sens propre, quoique formellement, et non comme un
échange anonyme.)
Sans aller à ces complications, on pourrait finalement poser que l’échange
non-commercial de toute œuvre de l’esprit est libre entre les êtres humains,
alors que l’échange commercial ne l’est pas, car il dépend du régime spécifique
de la propriété intellectuelle et des contrats. Cela revient au fond à poser
que le commerce ne doit pas imposer son cadre réglementaire à tous les aspects
de notre existence et que l’esprit ne doit être affamé d’aucune nourriture. Si
une requête aussi simple est devenue impossible, nos libertés fondamentales
sont niées. Et toute résistance de l’individu à cette oppression est pour moi
légitime.
La reproduction et la modification de ce texte sont entièrement libres, en
partie ou totalité, sans mention obligatoire d’auteur ou de source. (C’est
d’ailleurs le cas pour tout le contenu de ce blog).
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