Journal des penchants du roseau

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Tag - fête des fous

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samedi 19 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous II.1

De tout temps, comme on le voit, l’Église a ressenti une attraction haute et puissante pour la femme. Elle l’a chantée par la bouche des poëtes bibliques ; elle a tissé des draps de lin pour recevoir la nudité de son corps d’ivoire.

Aujourd’hui, les religieuses sont plus que jamais les descen­dantes de sainte Gertrude et de sainte Thérèse. Comme Psyché, fiancée à un époux invisible, elles ne doivent l’entendre que dans le silence des nuits cellulaires. Est-ce le bord de sa robe qu’elles croient presser en joignant si fiévreusement les mains ? Sont-ce les parfums de sa chevelure rousse dont elles se figurent respirer les émana­tions ? Distinguent-elles le spectre sacré de Jésus debout sur les tabernacles flamboyants ? Enfin croient-elles exhaler dans le sein du beau juif, le dernier soupir d’une âme toute consumée par l’amour ?

L’Église a des paroles d’une profonde et voluptueuse expres­sion : « Mon bien-aimé est en moi, et je suis en lui. » Que peut-on dire de plus, où trouver un trait plus énergique de l’intimité admise avec Jésus ? Les saintes qu’il fascine pourraient décrire ses trans­ports, les colloques qu’il engage avec elles, où il va jusqu’à se déclarer jaloux du confesseur qui reçoit leurs aveux. Cet homme pâle, du bourg de Nazareth, dont l’image est offerte nue aux baisers des vierges, a sur elles encore une énergie d’étreinte qui les plonge dans une mer de félicités ardentes, les laissant sous l’action d’un perpétuel mouvement d’amour. À l’approche du Maître divin, à son contact, les religieuses sentent « une incredible » et intolérable volupté qui « lasche les liens de la vie ». Jésus est encore pour elles leur démon, leur génie familier. Toutes, elles ont ressenti sur leur corps « ces douces flammes, ces délicieuses plaies de l’amour, cette mignarde main de Dieu ».

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

vendredi 18 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous I.6

Dans les couvents d’hommes, l’abbé des sots, abbas stultorum, entamait des relations toutes nocturnes avec les petites abbesses. Quoi de plus rationnel, puisque la liturgie allait quelquefois jusqu’à admettre un simulacre d’épousailles entre un évêque et une supérieure de nonnes, en quelques-unes des cérémonies catholiques, comme lorsqu’il s’agissait de l’installation d’un prélat en son diocèse. Ainsi, en pareille circonstance, les évêques de florence et de Pistoie, comme le raconte Salvi, et ceux de Troyes, couchaient dans le couvent sur un lit très-orné, pas­saient un anneau au doigt de l’abbesse : Il vescovo. sposava madonna, o vogliam dire badessa, alla quale restava l’annello che era molto ricco e bello. – L’évêque épousait Madame, c’est-à-dire l’Abbesse, à laquelle restait l’anneau, qui était fort riche et très-beau.

Au contraire, à l’entrée solennelle de l’archevêque de Rouen, l’abbesse et les religieuses de l’abbaye de Saint-Amand rece­vaient monseigneur dans une salle de charpente dressée devant le monas­tère. En cet endroit, la supérieure, revêtue de ses insignes, mettait au doigt du prélat un anneau enrichi d’une pierre précieuse avec cette parole : « Je vous le donne vivant, on me le rendra après votre mort. »

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

mercredi 9 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous I.5

Dans le cérémonial de l’église de Saint-Pierre, au parvis de Soissons, en 1350 : « Le sous-diacre qui est sepmainier, doit donner deux esteufs blancs aux josnes dames de l’abbaye de Notre-Dame pour aler jouer à Sainct-Georges et Sainct-Nicolas, emmy le pré du cloître, et pareillement le dimanche cras. » En Provence, à Arles, dans les actes d’arrentement de la Manse capitulaire, se trouve cette piquante mention touchant le jour de Saint-Trophyme, à l’abbaye de Saint-Césaire : « L’arche­vêque fol, amé sa fole compagnié, venoun al moustiers per visita l’abadesse folle en lo couvent. » Le fermier du chapitre, devait fournir le vin à discrétion pour les soupers de l’archevêque des Innocents et des Fous. Le 29 décembre, selon l’usage du pays, à l’abbaye de Saint-Césaire, l’abbesse folle offrait à son compère six gros en argent, « une boune galine ben grasse », six pains de fleur de froment, etc., six pechié de vin, de la mesure del mous­tiers, et du bois pour faire du feu au réfectoire.

Ce qu’il y avait de plus curieux dans le branle-bas sacerdotal était interprété par les femmes. Le jour des saints Innocents, l’élection d’une abbesse folle et d’une petite abbesse, qui usur­paient la crosse et la place de l’abbesse légitime, amenaient les plus piquantes perturbations. Les religieuses remplaçaient les chantres au lutrin, portant sur le nez des lunettes dont les verres étaient remplacés par des écorces d’oranges, vêtues d’habits gro­tesques, encensant l’autel avec de vieux cuirs enflammés, jouant aux dés, et mangeant des boudins dans l’église. Une citation de l’époque en offre la preuve : Nimia jocositate et scurrilibus cantibus utebantur, utpote farsis, conductis, motulis, etc. – On usait d’une joyeuseté extrême, de chants bouffons on se livrait même à des farces, à des mouvements désordonnés, etc.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

mardi 8 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous I.4

Si l’on en croit les chroniques normandes, le fondateur aurait été un certain Dom de la Bucaille, sur lequel une chanson a long­temps circulé dans la cité d’Évreux ; chanson qui révèle en même temps la façon dont les prélats en usaient avec les moinesses :

Vir Monachus in mense Julio
Egressus est e monasterio
C’est Dom de la Bucaille.
Egressus est sine licentia
Pour aller voir Dona Venitia
Et faire la ripaille.

Ce Dom de la Bucaille, prieur de l’abbaye de Saint-Taurin, rendait d’assez fréquentes visites à la dame de Venisse, abbesse de Saint-Sauveur.

Dans les communautés des deux sexes, on présidait à l’élection d’un abbé fou et d’une abbesse folle. Mais c’est surtout dans les monastères normands que l’on verra cet usage répandu aux fêtes des Innocents et des Conards. Odon Rigaud archevêque de Rouen, dans une visite pastorale qu’il avait faite à son diocèse, en 1245, racontait déjà en son procès-verbal que les vierges consacrées au culte, s’abandonnaient en toute gaieté à la pratique des satur­nales. « Nous vous défendons, leur écrivait-il, ces amusements dont vous avez l’habitude : ludibria consueta ; de vous revêtir d’habits profanes, ajoutait le prélat : inducendo vos vestibus secularium ; et de danser soit entre vous, soit avec des séculiers : aut intervos, seu cum secularibus choreas ducendo. »

Comme on le suppose, l’usage avait bel et bien converti en droit la célébration du fameux anniversaire, et le chapitre de toute cité provinciale autorisait dans les monastères la per­ception de certaines dîmes en nature et en argent, lorsque revenait l’époque destinée à faire subir un si violent échec à la raison.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

lundi 7 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous I.3

Si l’on fouillait l’histoire des premières sectes hérétiques de l’Église, Carpocratiens, Adamites, etc., on y verrait trôner dans les réunions l’incurable folie, qui sera plus tard érigée en institution. Les Ascodrugites, surtout, poussèrent assez loin la bouffonnerie sacerdotale ; ils mettaient auprès de leur autel un ballon, le gonflaient fortement et dansaient autour. Ce ballon devait signifier pour eux qu’ils étaient remplis du Saint-Esprit.

C’est sous le nom de Fête des Barbatoires qu’on retrouve l’une des plus anciennes expressions de la fête des fous au moyen âge. Cette dénomination était venue du mot barboire – masque à crins barbus – dont les religieuses se couvraient la figure en pareille circonstance.

Grégoire de Tours dénonce les filles de Sainte-Radegonde, de Poitiers, comme ayant célébré des barbatoires dans le couvent : Barbatorias intus eo quod celebraverit. On verra aussi par la ville, à des époques prescrites, la bande joyeuse de l’abbé de Mau-gouverne ; à Paris, les Badins, les Turlupins, les Enfants sans-soucis ; à Dijon, la Mère-folle et son cortège ; à Rouen enfin, la confrérie des Conards, à peu près vers le milieu du xive siècle.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

samedi 5 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous I.2

Toutes les religions ont accordé une large part à la sensualité : l’Inde, la Grèce, Rome, en offrent l’expression ; sous les noms ba­roques dont le christianisme affuble parfois les bienheureux, on retrouve toujours le vieux culte païen persistant. L’obsti­nation populaire, dit un savant auteur, conservait aux saints les traits phy­sionomiques des anciens dieux. C’est de cette façon que saint Guignolet remplaça Priape, et que les femmes allaient invoquer en lui le principe de la fécondité. Par la même raison, ceux qui s’étaient réunis aux banquets antiques en l’honneur d’Éros, se rallièrent aux agapes inaugurées en mémoire du Nazaréen. Les bacchanales, les saturnales, les mystères institués en souvenir de la bonne déesse, reparurent sous le titre de Fête des Innocents, de Saint-Nicolas, de Fête-Dieu, de Fête de l’Âne, etc., et tant d’autres qui ont été comprises sous le caractère générique de Fête des Fous.

Salomon ayant écrit que le nombre des fous est infini : Stultorum infinitus est numerus, on avait cru devoir faire re­monter jusqu’à lui la célébration de ces coutumes burlesques ; mais il n’est pas nécessaire de demander à Salomon un pareil patronage, pour posséder la certitude que ces réjouissances, toutes liturgiques, avaient vu retentir leurs premières hymnes et promené leurs cortèges primitifs, aux fêtes d’Aphrodite et de Dionysos, avant de reparaître au moyen âge sous cette rubrique : Festum fatuorum.

Persuadons-nous une fois pour toutes que nous n’avons qu’éta­bli la transmutation du culte ancien dans le culte moderne ; nous n’avons fait en quelque sorte, que détacher des bosquets antiques les guirlandes de myrtes et de roses qu’on y suspendait en l’hon­neur des dieux, pour les effeuiller sur les autels de Jésus.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

jeudi 3 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous I.1

Il fut un temps où la gaieté était de bon aloi en France, aussi bien dans l’église qu’à la cour et à la ville ; une fois l’an, les portes du cloître étaient enfoncées, et les religieuses dansaient avec les clercs. Oui, les religieuses en personne, les filles de l’autel et du sacrifice, inauguraient une fugue carnavalesque, et, sous le regard des ma­dones raides et des martyrs grimaçants, elles entamaient une de ces rondes désopilantes, bonne à faire vaciller d’horreur le nimbe des saints et des saintes tout fraîche­ment canonisés en cour romaine.

Ç’a été une époque d’héroïque audace que ces xve et xvie siècles, cités au ban des conciles pour répondre de leurs actes. Dans l’histoire, on ne leur a pas marchandé l’eau et le sel afin de les exor­ciser. La monarchie regardait alors tout novateur, tout au­dacieux, comme une sage aïeule qui se préparerait à redresser l’orthodoxie de ses fils en leur prouvant qu’ils se trompent… à l’aide de quelques centaines de fagots ; et cependant, lorsque arrivait l’époque de liesse appelée Fête des Fous, il y avait plus de rebelles que de soumis ; on riait à belles dents au nez des magistrats qui au­raient voulu s’opposer aux licences toujours engendrées par une pareille troupe, mais qui, en définitive, finissaient par octroyer de bonne grâce la permission requise de célébrer la fête, dans la crainte d’exciter des murmures en touchant à l’un des privilèges de la cité.

Le titre de fou, des mots fatuus et stultus, était donné à chacun des associés d’une confrérie de bouffons, jouissant, à certaines époques de l’année, du privilège de tout dire et de tout faire. Les membres se recrutaient dans l’ordre civil, et surtout dans le clergé.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.