Journal des penchants du roseau

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vendredi 2 juillet 2010

La Chèvre jaune - VI - la guerre, la guerre !

Dona Barbara commençait à s’inquiéter de l’absence de son fils ; elle attendait devant sa maison, lorsqu’elle vit accourir Cicio suivi de la fidèle Gheta.

– Partons, dit le petit chevrier ; ne perdons pas une minute. Je viens de rencontrer près de la porte Ferdinanda l’ordinario qui apporte de Noto l’ordre de nous arrêter. Prenez les devants. Montez dans l’Etna. J’ai une lettre de recommandation d’un bon moine Bénédictin ; n’oublions pas non plus l’Ave Maria de l’honnête Trajan ; avec cela nous échapperons à l’ennemi.

– Que parles-tu de lettre et d’Ave Maria ? demanda la vieille.

– Je vous expliquerai la chose en voyageant. Ne vous amusez pas à bavarder. Je vous rejoindrai par un détour sur la route de Nicolosi, car Gheta et ses cornes d’or sont trop connues pour que je la mène par les rues.

Au milieu des discours incohérents de son fils, Barbara comprit qu’il fallait partir. Quoiqu’il lui parût incroyable que la justice pût l’atteindre à quinze lieues de distance, la pensée du meurtre de l’ordinateur lui revint à l’esprit, et la vieille jugea prudent de s’éloigner encore de quelques milles. Tout en murmurant elle se mit en route, son bâton de chêne à la main. Lorsqu’elle fut partie, Cicio s’arma de sa carabine, seul meuble qu’il eût apporté de Florida ; il sortit ensuite avec sa chèvre et se cacha dans le cabaret des muletiers pour y attendre la nuit. Bien lui prit d’avoir abandonné son domicile, car au bout d’une heure deux gendarmes s’y présentèrent. Les voisins s’assemblèrent devant la porte et rirent de tout leur cœur, en voyant que le gibier s’était enfui.

– Seigneurs gendarmes, dit une commère, la chèvre aux cornes d’or prédit l’avenir, et sait les remèdes de toutes les maladies ; comment avez-vous pu croire qu’elle se laisserait conduire en prison ?

– Vous pensez donc, demanda un gendarme, que la commission est périlleuse ?

– Si périlleuse, répondit un marchand de fromage, que je ne voudrais pas la faire pour six écus à colonnes.

– Eh bien, allons-nous-en. Nous dirons que la chèvre s’est encore envolée, comme sur la route de Noto. Ce n’est point notre faute si cette bête a le diable au corps.

– Et nous sommes prêts à certifier qu’elle y a une légion de diables, dirent les assistants.

Les gendarmes, sentant leur conscience en repos, s’en retournèrent comme ils étaient venus. Cependant, à la chute du jour, l’un d’eux, en se promenant dans la rue de l’Etna, vit un garçon qui se glissait le long des murs, suivi d’une chèvre qu’il était facile de reconnaître à ses cornes dorées. Ne consultant que son courage, le gendarme se jeta sur le jeune homme, et le saisit par la manche de sa chemise. Au lieu de chercher à s’enfuir, Cicio prit l’ennemi entre ses bras, et lui appuya son menton sur la poitrine, afin de le renverser. Une lutte acharnée s’engagea. Le gendarme était robuste ; mais le petit chevrier était plus souple et plus adroit. Pendant la bataille, l’intelligente Gheta comprit le danger de son maître ; elle recula de trois pas en se cabrant, passa derrière le gendarme, et lui donna dans le jarret un coup de corne si furieux qu’elle lui fit perdre l’équilibre. Cicio, ayant terrassé son ennemi, lui administra deux coups de poing dans le visage, qui l’obligèrent à lâcher prise ; le petit chevrier se dégagea, saisit sa veste et sa carabine, qui étaient tombés pendant le combat, et joua des jambes avec son agilité de seize ans. Les rues de Catane sont larges et droites ; on y peut suivre des yeux pendant longtemps un homme qui s’enfuit ; mais, comme dans toutes les grandes villes de la Sicile, Catane n’a pas de banlieue : on passe sans transition d’une suite de palais à un désert de lave ou à un champ. Des gens qui s’étaient arrêtés au bruit de la lutte reconnurent Cicio, emporté sur les ailes de la peur. Au bout de la rue de l’Etna, on le vit sauter par-dessus une haie, et se lancer dans un dédale de sentiers, où il devenait inutile de le poursuivre. Le gendarme n’avait d’ailleurs aucune envie de courir après le fugitif. Il retourna en boitant à sa caserne, où il raconta le terrible combat qu’il venait de soutenir, et comme quoi la chèvre endiablée l’avait presque percé de part en part avec ses cornes de métal.

La cloche de Sainte-Agathe de Catane sonnait le carillon de minuit, qui ressemble à un glas funèbre, lorsque Cicio et sa mère, assis sur le penchant de l’Etna, regardèrent du haut de la rampe de Nicolosi, les lumières qui brillaient encore dans la ville, comme des étincelles sur la cendre d’un papier. Cicio étendit son bras d’une façon tragique, en s’écriant :

– J’en prends à témoin le ciel et la nature entière : je voulais vivre honnêtement et sans péché ; mais puisque la rage des méchants, l’injustice des étrangers et l’infidélité de ma maîtresse m’ont réduit au désespoir, j’accepte la guerre.

– La guerre, la guerre ! répéta la vieille Barbara en agitant son bâton d’un air forcené. La guerre est déclarée aux Carthaginois, la guerre avec le fer et le feu, le couteau et la carabine.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mardi 20 avril 2010

Bleu Terre - Mars la rouge

L’odeur du sang, et ce ciel rouge…

Rien ne sera plus comme avant.

Je me souviens mes premiers vols, telle une plume j’allais, de bas en haut, chercher de l’altitude et le froid des ciels bleus. Les nuages m’aspiraient, je grimpais, je grimpais, mon cerveau se vidait et tout devenait...

— Vous avez du feu ?

— L’extérieur en est plein !

— Je sais, mais apparemment nous, nous ne sommes pas dehors…

Que dire, que répondre ? Je gardais le silence et je la regardais. Si belle, une écharpe grise lui enserrant le cou, ce sourire jeune… Ses yeux pétillaient. Insolente au plus haut degré : cela méritait de l’indignation ou de l’admiration. Insensible face à l’horreur et à la douleur des autres, elle ne pensait qu’à inhaler sa fumée. Et moi, qui étais-je pour me permettre de la juger ?

La nuit refusait de s’installer. Tel un monarque qui refuse sa couronne, elle avait quitté la Terre. L’ouest se couvrait de misère, et cela n’était plus un mystère pour personne. Heureusement, une poignée d’hommes et de femmes avait pu être sauvée, des animaux aussi.

Nous étions prisonniers, en quelque sorte, d’une arche de Noé. De quoi rire… Pourtant, l’humeur du jour ne donnait pas la fureur de vivre et encore moins l’envie de sourire. Cela aurait dû me suffire de voir souffrir, d’entendre les cris issus du brasier de la ville, de ses arbres en feu. La nature m’offrait une tribune. Je restais muet devant cette lueur qui recouvrait l’horizon. L’effet carmin nourrissait mon instinct profond, délivrant les messages de mes gènes, ces morsures de haine. Depuis plus de deux heures, je constatais mon impuissance, ce côté inutile que je cultivais de naissance, cette incapacité d’aider.

J’enviais le détachement de cette jeune femme, au mois d’août. Immobile, elle respirait la santé, la gaieté se lisait sur son visage. Ses yeux avaient des couleurs de pluie, et un étrange gris rosé éclairait mes ennuis. Si seulement je l’avais connue un peu auparavant, avant le massacre de ces effroyables cyclones, ceux qui tourbillonnent, crèvent le ciel et vous enlèvent tous vos espoirs d’existence, avant ces vents qui vous ôtent tout sentiment de paix, ne serait-ce que de paix intérieure. Non, comment vivre face à cela, face à soi ? Trop de morts… Des vagues de morts qui rongeaient mon humeur et enlevaient toute illusion au mot amour…

Mes pensées étaient rouges de honte, et je restais le dos au mur, complètement allumé par ce désir de peindre le massacre. Sur la palette de mes maux, mon pinceau se couvrait de toutes les déclinaisons de cette couleur. L’ocre de la terre n’était plus qu’un souvenir ; les coquelicots, eux, partaient en voyage, et tout partait en fumée, sauf ce désir de peindre, seul désir qui m’empêchait de me pendre. Eh oui, il me nourrissait l’âme. Si d’aventure quelqu’un me sortait de ce tableau, je devenais méchant comme un âne vermillon et je faisais peur.

Lointain silence et vol de canards de barbaries, souvenirs de perdrix et de cette enfance divine que je devine sans peine, quand je courais entre les champs et sautais dans les mares. Le présent ne m’apportait qu’une colère vive et mes nerfs étaient à fleur d’eau, rouge. Cette tentative de description de l’enfer était ma salve d’honneur, cette salve de boulets que je donnais aux temps. Jadis, nous étions nombreux, sur cette planète de luxure empreinte d’exubérance, simplement heureux de nager dans le bleu.

L’Océan n’est plus qu’une meurtrissure, une plaie ouverte sur le vide depuis que cette météorite a saisi toute la vie. Connaissez-vous l’Empereur, ce poisson des hauts fonds ? Il a disparu en ce jour de l’an, 27, quand la roche en fusion est devenue cauchemar. Sa couleur retentissante a coulé sur tous les murs en un flot d’injures, la Terre est devenue un soleil trop mûr… Nous quittons la stratosphère. Plus d’odeur, moins de lumière. Juste cet éclat rubis qui jaillit en source discontinue du cœur même de la Terre. Tout est rouge, carmélite ou cerise, les verts de la mer ne sont plus les couleurs complémentaires. Terrifiant, que de voir notre mère mourir... Pourtant, quelque part, ma petite voix me dicte son plaisir de voir et m’incite à jouir de ma veine de vivre. Je lui prends la main, et lui donne du feu.

Je brûle...

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.