Journal des penchants du roseau

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Tag - gras conseil

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lundi 11 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards V

Ce qui fut fait par les commissaires à ce deputez, par l’abbé et son conseil, et leur fut renduë par ledit procureur general du roy, ainsi soubscripte :

Ouy le procureur general du Roy, sont les supplians permis faire et jouer en la maniere accoustumée ; pourveu qu’ils ne com­mettent aucun excés, force ou exaction, et qu’ils n’aillent en masque de nuict, et ce pour le dimenche, lundy et mardy gras seulement. Fait en Parlement, le x. jour de fevrier mil cinq cens xl.

Ladite responce, apportée au conseil du sieur abbé, ne leur fut grandement aggreable pour la denegation de la masque de nuict, ce qui est plus occasion de provocquer maint jeune Conard, à comparer en bon esquipage, à la monstre du sieur abbé, qu’autre liberté que l’on aye. Pourquoy fut deliberé ne faire aucune chose pour l’année en la ville de Rouen, mais à Fescamp ou Saint-Gervais. Telle conclusion venuë à la cognois­sance de Jacques Syreulde, bon Conard et jadis bel huissier en ladite court, comme vray protecteur des risées communes, presenta à ladite court le dizain qui ensuit :

A Nossieurs de la court de Rouen,
Honneur, et mieux, le bon jour et bon an.
Requiert l’abbé, son conseil et suppots,
Que confermez l’ordonnance derniere,
Ou autrement ils vont mettre en des pots,
Au plus offrant, crosse, mitre et banniere.
Parquoy, nossieurs, la monstre tant planiere
Ne permettez abolir et casser ;
Mais jours et nuicts les veuillez dispenser
Masques porter d’invention nouvelle.
En ce faisant vous le verrez passer
Sur beaux charrois en memoire immortelle.

Signé : Le Gras Conseil.

Au dessoubs dudit dizain estoit la responce de ladite court, comme ensuit :

Permis vous est, souffert et toleré,
Gros pere abbé, vos barons et marquis,
Aller masqué, triomphant, phaleré,
Les jours et nuicts en triomphes exquis ;
Phiffres, tabours, charrois, flambars requis,
Ne soyent en riens par aucuns empeschez ;
Sans faire mal qu’après n’en soit enquis,
En gloire et paix vos actes depeschez.
Fait par la Court en tranquille sejour,
L’an mil cinq cens quarante ce matin,
Mois de febvrier vingt et unieme jour,
En vers françois retirez du latin.

Ceste responce de ladite court fut recueillie par ledit Conard et apportée au greffe de l’abbé, lequel fist assembler le conseil, et tous d’un accord delibererent la monstre. Et pour plustot es­mouvoir novices du couvent, fut publié par les carrefours de la ville de Rouen, à son de tabours, et trompe, et phiffres, lesdites requestes subscriptes, en la compagnie de quarante trois ou quarante quatre chevaux seulement et autant de falots. Sem­blablement fut leu par ledit lecteur de l’abbaye, une semonce ou convocation generalle, pour faire l’assemblée au dimenche gras accoustumé, de laquelle convocation ou semonce la teneur ensuit :

Convocation conarde.

Sortez Conards, sortez des cachez lieux,
Pour plus qu’antan faire de bien en mieux :
Laissez banquets, manger, boire et repos,
Pour plus qu’antan vous monstrer bons suppots,
Et affectez l’honneur de Conardie
Pour relever le bruit de Normendie.

Dimenche gras venez baguez, pasquez, flasquez,
Avec l’abbé, brouillez, cachez, masquez,
Soyez féaux, mettez-vous en devoir,
N’ignorez point de l’abbé le pouvoir :
Car la grand Court nous authorise en tout,
Masques porter jour et nuict jusque au bout ;
Le roy le veut, l’entend et le permet,
Plus nostre abbé, plus que jamais promet,
Et à la fin de mieux vous asseurer :
Faites paix-là et oyez referer
L’octroy de Court permis du roy aussi,
Pour vous oster de crainte et de soucy.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

jeudi 7 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards IV

Ceste lecture fut de grand esbahissement au menu peuple, consideré que l’on n’avoit encores jamais expedié rien en latin, en la court de l’abbé, et en sourdit grand murmure ; mais cela se passa devant que le sieur abbé et son conseil eussent souppé à l’Agnus Dei, ou illec fut deliberé, envoyer aucun du gras conseil, avec quelque lettre de credit, par devers les sieurs du senat, pour deliberer de quelques doubtes. Ce qui fut fait par l’un d’entre eux, de laquelle lettre et requeste la teneur suit.

Dix jours après la publication de ladite bulle, le cardinal predit fut, par un quidam ignorant de son pouvoir, reprins d’avoir prins d’une moulture deux sacs ; mais il perdit sa cause du premier coup.

Copie de la lettre ou epistre

Presentée à nos sieurs de la court de Parlement.

Subscription.

Le gras conseil des Conards et l’abbé
De vous, nossieurs, pretendent le jubé.
En revoluant ces hauts jours les escrits
Des anciens, ô nos peres conscripts !
Nous avons leu de Socrates un fait
Dont desirons vous célébrer l’effet.

Socrates, plein d’incredible science,
Faisant lecture à tous de sapience,
Un beau miroër tenait en son estude
Où tout disciple, avec mansuetude
Instruit de luy, par foy estoit tenu
Soy speculer, ou vestu, ou tout nud,
Afin de veoir si en son corps nature
Avoit failly ou fourny d’ornature,
Ou speculer selon geometrie
Du corps la forme et bonne cymetrie.

Quand l’un voyoit en sont corps elegance,
Lors il l’aornoit de vertu et prestance,
Et s’excitoit de grace le munir,
Afin que l’ame avec le corps unir,
Si qu’on ne vist noircir la pulchritude
Du corps par l’ame en vice ou turpitude.

Si à un autre il estoit manifeste
Par le miroër aucun membre infeste,
Ou bien difforme, ou du tout inutile,
Le bon Socrate, avec raison subtile,
Le concitoit à estre studieux,
Prudent, facond, bening, industrieux,
Sobre, constant, diligent, equitable,
Humain en faits et en dits véritable ;
Ce qu’il faisoit afin de reparer
Ce que nature avoit nie parer.

Jurisconsuls, ce miroër socratique,
L’abbé, ces jours, le veut mettre en pratique ;
Mais, cognoissant de vous l’integrité,
Clemence et foy, force et sincerité,
Avons voulu tresbien considérer
Que nous devions tels cas déliberer
Avecques vous. Pour quoy, donnez conseil,
Comme pour vous ferions en cas pareil.

Outre, donnez licence ces hauts jours
De triompher en phiffres et tabours,
Et confermez l’ancienne coustume,
Afin qu’aucun insolent ne presume
Troubler Conards, car, nossieurs, maint novice
Craint d’acquerir de rigueur la justice ;
Vous permettez, jouxte aussi nos requestes,
Jouer nos jeux comme bons et honnestes.

Escrit ce jour en l’estude nathée,
Presens Mimi et dame Galathée.

Ainsi signé, nossieurs, je vous promets :
Helas ! bon temps, reviendras-tu jamais ?

Et au dessoubs estoit escrit :
Nul feal n’ay hay, qui est le nom tourné du facteur.

Et au plus bas ce qui ensuit :
Au procureur general du Roy soit monstré la presente.
Fait en Parlement, le viij. jour de fevrier m. v. c. xl.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

mardi 5 janvier 2010

Les Conards de Rouen - Les Triomphes de l’abbaye des Conards II

L’ACTEUR PARLE AINSI.

Fratres, le dimanche pénultieme jour de janvier 1540, nostre resveur en decime abbé des Conards, avec partie de son gras conseil, assemblé en certain conclave, aprés avoir desjeuné et estre remplis de l’expression bachique, conclud et proposa pour le commencement de ses hauts jours faire une chevauchée, qu’il a de coustume faire annuellement à Saint Julien, qui est un prieuré de chacun sexe, situé loing de la ville de Rouen, environ quatre stades neuf pieds quatre poulces six lignes et demie, mesure d’abbé.

Mais pour ce que, par ordonnance ou defense faite par la police si vile, l’on ne pouvoit, sans danger d’amende ou de prison, faire sonner tabourins, fleustes, phiffres, trompes, trompettes, cimbales, cornemuses, vielles, carivary, hautsbois, rebecquets, bourdons, violons, harpes, loures sourdes, orgues, timpans, pippets, cornets, tant de veneurs que de bergers, chifournies, bassins de jongleur estevez en l’air avec deux bastons, et gene­ralement tous instruments de musique ou representans son de melodie, estoyent si deffendus et abolis qu’il n’estoit memoire d’aucune risée publique. Toutesfois l’abbé, lequel n’a superieur, n’eust aucun regard à telle ridicule ordonnance, consideré que tels sons sont les timbres et cloches du couvent, ce neantmoins aucuns niais pusillanimes et trop timides ne voulurent rompre tel edit et statut, et ne voulurent permettre qu’il y eust aucun tabourin, fleuste ni trompe ; mais se transporterent audit lieu de Saint Julien avec l’abbé, cardinaux et autres officiers, prelats de l’abbaye, jusques au nombre de xxvi mil six cens soixante six personnes, tant à pied qu’à cheval, audit lieu, sur une moyenne motte. Et estoit illec propre pour le sieur abbé et son conseil, un grand pavillon, tel que celuy que Perceforest avoit fait pour le tournoy, assis entre Sidrach et Tantalon ; auquel pavillon le sieur abbé fist appeler les subjets et vassaux, dependans de la fievrie de son abbaye, tant de robbe courte que de robbe longue, lesquels comparent tous, fors le noble cardinal de l’Estrille, lequel, pour sa nonincomparence, fut suspendu et cassé pour neuf ans, et pour ce aussi qu’il fut chargé d’aucun cas assez maisgres à dire.

Les appeaux faits, se presenterent illec plusieurs poursuivans et pretendans aux offices, ou benefices de l’abbaye vacantes sou­vent, ou par incapacité, simonie et tromperie, que par decés ou autre manière permise en droit.

Le sieur de Montalinas, baron de Moulineaux, prothomeusnier de l’abbaye, homme de gros et vif entendement à deffier nos pousches, chez luy fist remonstrer par un des orateurs du gras conseil, ses qualitez et bon vouloir au benefice commun de l’abbaye, requerant pour aucunement le remunerer des services par luy faits, et qu’il esperoit faire au sieur abbé et au couvent, luy estre présenté un chappeau de cardinal à prix raisonnable. Ceste requeste fust sur le champ mise au conseil et promp­tement accordée, par l’advis de la plus grande partie du conseil, à la charge, pour contenter quelques competiteurs qu’il avoit, que pour estre du moule des gros cardinaux, il mangeroit trois fois la sepmaine des febves cuittes et autant de fois force rabes de Limosin ou de Clyon, combien qu’il eust quelque com­mencement de pance levée et jouë soufflée, ce qu’il promist tenir. Et ainsi fut creé cardinal septantieme au tiltre de loyauté, et luy fut delivré le chappeau avec l’habit enfariné, et monté sur un asne de mesmes, laquelle estoit assez instruicte à le conduire à son diocése de Moulin. Ce fait, le sieur abbé fist une petite reveuë de ses novices et commanda delivrer les bulles audit cardinal en patent, le tout en payant, afin de publier à l’entrée de la ville lesdites bulles.

Le sieur abbé et son conseil, avec leur suitte, se mirent de retour, et eux arrivez aux fauxbourgs Saint-Sever, se trouverent cent trente-deux fallots flambans et autant qu’ils ne flamboyent. Trouverent aussi deux chariots, dedans lesquels y avoit des fougons pleins de feu de grand resplendeur. Autour desdits fougons, personnages accoustrez à la mode nécessaire. Le menu peuple estoit là, attendant la seigneurie de l’abbé, avec tartevelles ou cresserelles, desquelles les petits enfans sonnent tenebres la semaine de Pasques ; ils faisoyent plus de bruyt que ne fist l’artillerie des Grecs à la prinse de Troye. Les chevaucheurs du train du sieur abbé portoyent pendu au bonnet, chacun un petit bedon touchant à l’aureille. Avoyent aussi force sifflets de terre et bois, dont ils faisoyent une melodie diableuse, et vraye­ment les sieurs abbé et cardinaux en estoyent fort regaudis. En telle simphonie et train, cheminerent jusques au bout du pont, auquel lieu par le lecteur du couvent, fut publié et fait lecture du patent de la creation du sieur cardinal de Montalinas lequel tenoit assez bonne morgue, de laquelle bulle la teneur ensuit.

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in Les Conards de Rouen, 2009.