Devant la marée, des souvenirs roulent des larmes sur mes joues mal
rasées ; je grimpe à l’étage, au grenier. Atmosphère nuit poussière.
Bienvenue dans l’étrange, l’escalier grince, face au poids du passé.
Quand je t’ai rencontré, l’innocence de mon enfance ignorait tous tes
secrets. Mon regard candide croisait la route de ces énormes bouts de bois,
dévorés par le temps. Des poutres mangées par d’invisibles gloutons, une
charpente engloutie, soutenaient ce toit, quand moi, je ne pensais qu’à
jouer.
Dans ton ventre, mon grenier, petit bonhomme curieux, je visitais, et venais
regarder des images, des images de personnes qui n’existaient plus, des lieux,
des disques et des livres. Dans mes balades solitaires, je venais respirer tes
odeurs, avide de sons de pluie, du vent, et des goélands qui crient.
Dehors, des bruits, j’entendais l’ivresse et la folie ordinaire, en
comprenant que la richesse se trouvait là, dans ces tas de vieux vêtements
abandonnés, ou derrière ces pages cornées. La vie se trouvait là, inscrite
comme un gène.
Lassé ou assouvi de lecture, dans ce grenier, je m’évadais. Parfois,
j’ouvrais un Velux, grimpais sur une échelle, afin de regarder le port. Si les
nuages glissaient, les drisses chantaient, si l’air était doux, la mer me
souriait, m’offrant au visage toute l’étendue de ses reflets. Une grimace de
plaisir devait s’inscrire sur mes traits, paisible, sensible, au charme
suranné.
Aujourd’hui, les tempêtes successives ont brisé tous les arbres des voisins.
Il est impossible de connaître force et secteurs de vents en observant les
mouvements de la cime de leurs pins. Le soir au grenier, dans mon grenier,
j’avançais et je plongeais mon regard vers ce ciel étoilé, tous ces cailloux
dorés, lancés depuis si longtemps.
L’imaginaire remplissait ma maison, l’arbre ancien donnait tous ses fruits.
Dans un coin, un coffre vert, ouvert... Délaissés sur une étagère, des auteurs
laissaient planer l’idée de leurs cœurs, histoire d’amour, histoire tout court,
histoire de rire, et ces voyages sur les mers.
L’océan de tes secrets, je les lisais.
Mon grenier, je t’aime comme une dépendance, une drogue alitée, toi, qui
conservais, sans le savoir, toute la mémoire, tout ce passé. Toute cette
sensibilité étalée sur le sol, ce désir de livrer sa conscience, de se livrer,
de se donner, m’ont aspiré.
Comment te remercier, mon grenier, toi que je connais ? Quand je te
parle, tu restes muet. Je sais, tu es le gardien des fantômes de nos
mémoires.
in Bleu Terre, Jean-François
Joubert, 2010.