Journal des penchants du roseau

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mercredi 7 juillet 2010

La Chèvre jaune - IX - les brigands considèrent les jolies filles comme du butin

La caravane se remit en route le lendemain de grand matin, sir George enfoncé dans sa lettiga et ne disant mot, sir William sur son mulet et ne pensant à rien, Cangia rêvant à ses amours, et le muletier chantant des airs du pays, accompagné par les clochettes de l’équipage. On s’arrêta pour déjeûner à Paterno, et on laissa Stilla sur la droite pour arriver plus tôt à Saint-Philippe-d’Argyre. Vers le milieu du jour nos voyageurs entrèrent dans ce pays sauvage où Cicio et sa mère avaient passé la veille. À la vue de cette végétation puissante et de ces solitudes, où la nature mettait à nu ses charmes, comme Diane au bain, les deux Anglais éprouvèrent peut-être un semblant d’émotion, car sir William, qui n’avait encore rien dit, s’écria :

– Très joli !

À quoi sir George répondit avec beaucoup de justesse :

– Très joli, en vérité !

Dans un défilé étroit, don Trajan posa le bout de sa perche devant le nez de la première mule ; le convoi s’arrêta, et le muletier, après avoir fait une douzaine de signes de croix, tourna vers sir William un visage si bouleversé que l’Anglais en conçut de l’inquiétude et demanda s’il y avait quelque danger. Sans pouvoir répondre, Trajan montra du doigt une petite esplanade éclairée par le soleil et sur laquelle on voyait une chèvre jaune dont les cornes brillaient comme de l’or.

– Eh bien ? dit sir William.

– Signor, la chèvre... hélas !... c’est un signe d’accident, dit le muletier en bégayant.

– Comment l’entendez-vous ? demanda l’Anglais. Est-ce un présage, une superstition, une chose surnaturelle ?

– Surnaturelle s’il en fut, reprit Trajan, superstition si vous voulez ; mais quand on rencontre la chèvre jaune on n’arrive pas à Saint-Philippe pour une cause ou pour une autre. Signor, il convient de retourner en arrière.

– Si nous retournons en arrière, dit l’Anglais, il est certain que nous n’arriverons pas à Saint-Philippe. Nous avons fait avec vous un contrat, et nous avons payé d’avance la moitié du prix ; vous devez marcher.

– Jésus ! s’écria le muletier, voilà comme sont tous ces étrangers : ils ne croient à rien ; ils n’ont point de religion ; ils ne font leurs prières ni soir ni matin, et quand le ciel les avertit d’un malheur, ils vous ordonnent de marcher.

Don Trajan tremblait de tous ses membres ; et son masque surpassait en grimaces ceux du Pancrace et du Pascariello, ces types napolitains de la poltronnerie. Sir William en perdit son sérieux.

– George, cria-t-il, voyez donc la plaisante mine de notre guide.

La face de sir George sortit de la lettiga, et les deux Anglais firent un de ces rires homériques dont retentissent les tavernes de Londres.

– Vous le voulez, Excellence, dit Trajan, ne vous en prenez qu’à vous-mêmes de ce qui arrivera. Nous tomberons dans quelque précipice, nous perdrons nos bagages ; mes mules périront ; je serai ruiné, et si vous en êtes quittes pour une jambe cassée, vous devrez un cadeau à la madone des muletiers.

– Tout cela parce que nous avons vu une chèvre ! dit sir William.

– La belle finesse ! répondit Trajan. Je vois aussi bien que vous que c’est une chèvre ; mais si l’on vous dit que cette chèvre est ensorcelée, qu’elle a été arrêtée deux fois, et qu’elle a échappé aux soldats, blessé un gendarme, enlevé son maître dans les airs, dansé sur les places publiques, ordonné des remèdes aux malades, et prédit l’avenir, vos Excellences riront sans doute encore.

Les deux Anglais rirent en effet, et de si bon cœur que leurs grosses poitrines en tremblaient.

– Allez en avant, muletier, répéta sir William, et ne craignez rien. Nous paierons le dégât s’il arrive malheur.

– Et le dégât de mon âme, et mon salut si je meurs ?

– Nous paierons tout.

– À la bonne heure. Je ne résiste plus.

Don Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au bout de cent pas, la chèvre jaune apparut sur un autre point du paysage ; on la vit traverser un sentier, descendre le long d’un torrent, et sauter par dessus des buissons. Trajan récitait ses litanies en poussant de gros soupirs ; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il n’osait s’arrêter. On arriva ainsi jusqu’au milieu du défilé. Tout à coup le muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux Anglais firent des grimaces presque aussi belles que celles de Trajan. De chaque côté du sentier où grimpait le convoi étaient deux hommes mal vêtus, la carabine sur l’épaule, le visage couvert d’un crêpe noir, à travers lequel on ne voyait que le blanc de leurs yeux. À dix pas de la lettiga sortit des broussailles une espèce de colosse, accoutré comme ses compagnons, qui s’avança au devant des voyageurs, en cherchant à se donner des airs de civilité auxquels sa sauvage personne avait grand’peine à se prêter.

– Très illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous supplie de ne pas vous effrayer. Nous n’en voulons, mes amis et moi, qu’à votre argent et à vos bagages. Si vous êtes complaisants, je jure Dieu qu’il ne vous sera pas arraché un cheveu de la tête. Ayez seulement la bonté de mettre pied à terre et de vider vos poches.

– Au nom du ciel ! s’écria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez pas de résister, vous nous feriez tous massacrer.

Mais sir William releva fièrement la tête et apostropha le brigand du ton le plus énergique :

– Si vous touchez à nos bagages, dit-il, je me plaindrai à l’ambassadeur d’Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le méritez. Retirez-vous, brigands ; je vous défends d’approcher de moi.

– Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, répondit Polyphême, car c’était lui, je suis dispensé des égards et de la politesse, et je vais exercer mon métier dans toute sa rigueur.

En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitôt, les quatre bandits postés aux deux côtés du chemin, s’élancèrent vivement sur le mulet aux bagages, en détachèrent les malles et cartons, qu’ils emportèrent sur leurs épaules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir William par le bras, tandis qu’un troisième lui ôtait son habit et son gilet, s’emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un tour de main, l’Anglais récalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands étaient d’habiles valets de chambre. La toilette de sir George fut achevée avec promptitude, ses poches retournées, sa montre et ses bagues enlevées. La lettiga fut fouillée ; mais on y laissa les cannes et parapluies comme des meubles inutiles, ainsi qu’un étui de cuir, contenant un drapeau roulé, dont les bandits n’avaient que faire ; c’était le pavillon de sa majesté Britannique. Sir William ne voyageait point sans porter avec lui les couleurs de son gouvernement, en manière de supplément au passeport. Sir George, dans un mouvement d’indignation, adressa aux voleurs un discours plein de violence, où il les traita de bélitres et de canailles, mais comme il s’exprimait en anglais, ses frais d’éloquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il poussait des gémissements à émouvoir les pierres, et se lamentait sur sa réputation compromise de guide heureux et de brave muletier. Don Polyphême, ennuyé de ses cris, le frappa d’un coup de crosse de fusil, en lui ordonnant de se taire, et sir William, touché de sa douleur, essaya de le consoler, en lui promettant une gratification et un certificat de bonne conduite, malgré cette fâcheuse aventure.

Pendant tout ce désordre, Cangia, qui avait compris la comédie jouée par le guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annoncé par l’apparition de la chèvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta légèrement hors de la lettiga et s’approcha de don Polyphême.

– Seigneur capitaine, lui dit-elle, n’avez-vous pas dans votre troupe un gentil garçon appelé Cicio, nouvellement arrivé dans ces montagnes avec la vieille Barbara, sa mère ?

– Oui-dà, ma belle enfant, répondit le brigand ; vous êtes la fille de Mast’André le notaire, et vous venez tout exprès de Syracuse pour dire à Cicio que vous l’aimez encore.

– Précisément, seigneur capitaine.

– Eh bien, allez là-bas, derrière ce gros rocher ; vous y trouverez votre amoureux.

Cangia revint à la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa mante de l’air d’une personne parvenue au terme de son voyage et courut en sautillant vers le quartier général des bandits. Les deux Anglais, complètement dévalisés, étaient remontés, l’un sur son mulet, l’autre dans la lettiga, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir George demanda où était sa compagne de voyage.

– Ne vous en embarrassez pas, répondit le guide ; les brigands considèrent les jolies filles comme du butin.

– Je suis fâché, dit sir William, très fâché que les voleurs aient enlevé cette petite ; elle préparait bien le thé, et servait comme il faut les plats et les assiettes.

Trajan fit observer que les brigands ayant emporté la provision de thé, la jeune fille devenait inutile ; cette remarque calma les regrets des deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l’équipage au grand trot, et bientôt le bruit des clochettes s’éteignit dans la direction de Saint-Philippe-d’Argyre.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

mardi 6 juillet 2010

La Chèvre jaune - VIII - plusieurs feux allumés sur les montagnes

Don Trajan avait achevé les préparatifs de départ. Sir William avait enfourché son mulet et prenait déjà les devants. Sir George, grimpé sur une chaise, mettait un pied dans la lettiga et le retirait aussitôt, craignant qu’un mouvement des mules ne le fît tomber avant qu’il pût s’introduire dans cette boîte. Il maugréait entre ses dents contre cette façon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait en pensant aux chemins de fer et aux routes à la Mac-Adam. Don Trajan mit fin à ses hésitations en le poussant dans la lettiga comme un paquet. Le vieux muletier souleva ensuite Angélica par la taille, et l’installa, sans dire mot à la seconde place, en face de l’Anglais stupéfait de tant de hardiesse. Un coup de perche dans le flanc des mules et le hura ! de Trajan firent partir l’équipage.

Il faut avouer que la lettiga est un véhicule peu agréable ; si les deux mules qui la portent ne marchent point au même pas, il résulte de ce défaut d’ensemble un double mouvement d’oscillation que tout le monde ne peut pas endurer. En outre, si l’une des mules vient à tomber, il y a beaucoup de chances pour que la boîte s’échappe de ses deux supports, et ce déraillement n’est pas sans danger quand il arrive au bord des précipices ou des torrents ; cependant, les accidents sont rares, grâce aux jambes excellentes des mulets et à l’expérience des guides. L’Anglais fut d’abord distrait de son indignation par la brusquerie du départ et le ballottement de la lettiga ; mais à la porte de la ville, sir George sortit sa tête par la portière et appela de toutes ses forces son compagnon de voyage. Il se plaignit amèrement de l’audace de Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans permission. Sir William, transporté de fureur à cette découverte, se tourna vers le muletier en le menaçant de sa canne.

– Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donné une place dans cette lettiga ?

– Regardez donc, répondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse, et dites un peu si vous n’êtes pas fortuné de voyager dans cette compagnie-là ?

– Il n’y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tiennent, reprit l’Anglais ; nous avons payé, il nous faut la lettiga entière.

– Signor, répliqua Trajan, ne vous fâchez pas ; j’ai voulu prouver à vos Excellences qu’il y avait de la place pour bien autre chose que deux parapluies et deux cannes-fauteuils.

– Vous êtes un insolent et un fourbe, s’écria l’Anglais. Nous avons payé, faites descendre cette personne.

– Comme il vous plaira, signor, dit Trajan ; mais je vous avertis que cette jeune fille nous est nécessaire. Vous vous êtes décidés à partir trop tard pour arriver aujourd’hui à Catane. Nous serons obligés de passer la nuit dans un village, ou au Fondaco della Palma, espèce de grange où l’on ne trouve pas de vivres. J’achèterai des volailles et d’autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets, dressera le couvert, tandis que j’allumerai le feu. Elle sera mon aide de cuisine ; elle changera les assiettes et vous servira le thé, car je ne pourrais tout faire à la fois ; si nous la laissons à Syracuse, vous attendrez le dîner pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un bouton de votre gilet ou si vos bretelles viennent à se rompre, la petite a du fil et des aiguilles pour raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et je sais bien ce que je fais.

– Je crois que cet homme a raison, dit sir William.

– Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la ricotta, ce fromage blanc si estimé dont tous les étrangers se régalent en Sicile ?

– J’aime beaucoup la ricotta.

– Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement ; et dans les montagnes, où nous aurons du lait excellent, elle vous préparera des fromages à vous lécher les doigts.

– George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune fille ; elle changera les assiettes et nous fera de la ricotta.

Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se contenta de lancer à sa compagne de voyage des regards sévères, où le reproche était tempéré par la pensée du fromage blanc et des assiettes changées.

Les deux routes de Syracuse à Catane, si on peut appeler routes des champs et des déserts, passaient, en 1842, l’une par Lentini et l’autre par Lagnone. Don Trajan, qui n’était pas sans inquiétude au sujet de l’équipée de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisième chemin qu’il n’eut pas de peine à improviser. C’était un moyen sûr d’échapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite caravane sur Mililli, et s’arrêta le soir dans un village appelé Bagnara, situé au-delà des marais de Lentini. À force d’industrie, le muletier vint à bout de préparer un souper mangeable. Les deux Anglais eurent la ricotta qu’ils désiraient, du vin de Marsala, des lits un peu durs, mais presque propres, et Cangia leur servit les plats et les assiettes, Don Trajan, craignant que l’ordinario n’apportât dans la nuit un ordre d’arrêter à Catane la belle fugitive, trouva les meilleures raisons pour persuader à ses voyageurs de ne pas entrer dans cette ville.

Son éloquence et sa logique démontrèrent clairement qu’il était plus agréable et plus prompt de laisser Catane sur la droite pour marcher vers Paterno et Stilla, où commencent les montagnes. Quand il eut réussi à faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de l’osteria et se rendit à la nuit hors du village. Du bout de sa perche il frappa doucement à la fenêtre d’une maisonnette couverte en chaume. Un paysan ouvrit la lucarne et demanda qui était là.

– Ave Maria ! dit Trajan à voix basse. J’ai de la pâte étrangère avec moi.

– Des gens riches ? demanda le paysan.

– Riches assez. Le bagage est copieux ; les malles sont pesantes.

– Je vais envoyer Bernardino allumer le feu sur la colline.

– N’y manque pas. Don Polyphême te gardera scrupuleusement ta part du butin.

– Dites-lui que j’irai chercher cette part dimanche à Saint-Philippe, et bonne chance !

Don Trajan cueillit des citrons sur le bord du sentier et en rapporta une provision à l’osteria, afin d’expliquer la courte absence qu’il venait de faire. Les deux Anglais, aux prises avec le Marsala, causaient ensemble sur un banc de bois, et Cangia dormait dans la chambre de la fille du cabaretier. Vers neuf heures du soir, Trajan vit plusieurs feux allumés sur les montagnes dans la direction de Stilla ; il souhaita une heureuse nuit à ses voyageurs, et se coucha dans la mangeoire de ses mules, où il s’endormit bientôt d’un sommeil à faire envie au plus honnête homme du monde.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

lundi 5 juillet 2010

La Chèvre jaune - VIII - la fine toppatelle

Laissons pour un moment Cicio dans la compagnie peu chrétienne où il s’était introduit avec tant d’avantages, et revenons à la pauvre Cangia, toujours assise sur le toit de la maison paternelle. Depuis le départ de son amant, elle s’ennuyait comme Calypso. Son inquiétude lui représentait le petit chevrier faisant l’admiration des grandes villes et inspirant de l’amour à toutes les riches héritières de Palerme. Les bonnes gens du voisinage, en voyant la fille de Mast’André dans son boudoir aérien, les cheveux ornés de giroflées sauvages, le visage rêveur et mélancolique, haussaient les épaules avec compassion et disaient dans leur style poétique que c’était grand dommage qu’une si belle personne fût mariée avec le chagrin. On donnait avis au notaire de la demi-folie qui travaillait visiblement sa fille, et on engageait en place publique ! Ah ! si un tel malheur m’arrive, il faudra en mourir.

La jeune fille saisit entre ses petites mains la grosse main de don Trajan :

– Écoute-moi, reprit-elle avec passion : tu m’as ruinée ; tu dois me secourir. Au milieu de la douleur qui m’accable, je me félicite encore d’avoir découvert la vérité. Je ne puis souffrir que Cicio me croie infidèle, ni qu’on l’accuse de m’avoir volé ce que je lui ai donné volontairement. Il faut que je sois à ses côtés pour répondre à ses juges. Je veux qu’on m’arrête avec lui. Conduis-moi dans les montagnes. Courons à sa recherche. Prépare tes mules et partons.

– Hélas ! signorina, courir, partir, cela est bientôt dit. Vous êtes une enfant, et si je vous enlève ainsi à votre papa, j’aurai des démêlés avec les robes noires. Cependant je voudrais vous satisfaire. Vous voyez bien là-bas ces deux étrangers qui ont l’air de dormir debout : ce sont des Anglais et je leur propose une excursion dans les montagnes. L’un veut aller en lettiga et l’autre sur un mulet. S’ils acceptent ma proposition, je vous donnerai la seconde place de la lettiga, et je feindrai de croire que vous êtes de leur compagnie. Malheureusement, depuis une heure que je prêche ces deux statues, il ne leur est pas sorti quatre paroles du gosier. Ne bougez ; je vais faire un dernier effort.

Le vieux Trajan s’approcha, le chapeau à la main, d’un Anglais qui fumait son cigare sous le portique de l’auberge del Sole.

– Eh bien, signor, dit-il, avez-vous réfléchi ? Avez-vous enfin compris que vous ne trouverez jamais une occasion meilleure de visiter nos superbes montagnes ? Bonne lettiga, excellentes mules, brave guide ! Trajan – c’est mon nom – sait faire la cuisine, pourvoir à tout, choisir les gîtes pour le dormir et le rinfresco, prédire comme un almanach le beau et le mauvais temps, cirer les bottes, allumer le feu, déterrer de la neige en plein midi pour rafraîchir les boissons...

L’Anglais, qui n’entendait pas un mot d’italien, regarda le muletier d’un air soupçonneux, et appela dans sa langue son compagnon de voyage, qui se nettoyait les ongles avec le plus grand calme. Don Trajan répéta vivement sa harangue, dont le second Anglais fit au premier une traduction abrégée.

– Cet homme sait-il faire le thé ? demanda l’Anglais qui fumait un cigare.

– Il n’a point parlé de thé, répondit l’Anglais qui se curait les ongles.

– A-t-il dit si l’on pouvait mettre dans la lettiga, sans en être incommodé, deux parapluies et deux cannes-fauteuils ?

– Il n’a rien dit sur les parapluies et les cannes-fauteuils.

– Alors je ne pars point.

– Ni moi non plus.

Les deux Anglais recommencèrent paisiblement l’un à fumer son cigare et l’autre à se curer les ongles. Don Trajan, avec cette patience infatigable que donne la fourberie, demeura immobile et le chapeau à la main en face des deux étrangers. Tout à coup son regard de lynx perça les écorces imperméables et saisit au vol la pensée qui se traînait comme une tortue dans ces cervelles glacées. Sans faire un mouvement, le vieux muletier dit à voix basse à la jeune fille :

– En route ! je vois dans leurs yeux que nous allons partir.

En effet, l’Anglais qui fumait son cigare appela celui qui se curait les ongles, et lui dit :

– On pourrait demander à cet homme s’il sait faire le thé, et s’il y a de la place dans la lettiga pour les deux parapluies et les deux cannes-fauteuils.

Le second Anglais traduisit comme il put en italien cette importante question :

« Altro ! s’écria Trajan, je sais faire le thé, le café, le chocolat, la soupe, l’omelette et le riz aux piselli mieux que le cuisinier du Saint-Père. Quant aux cannes et ombrelles, je vous prouverai qu’il en peut tenir trois douzaines dans ma lettiga sans qu’il y paraisse. »

– George, dit l’Anglais qui se curait les ongles, qu’en pensez-vous ?

– Nous pouvons partir, William, répondit celui qui fumait son cigare, à moins pourtant qu’il n’y ait des brigands dans les montagnes.

Lorsqu’on parla de brigands au muletier, il ouvrit de grands yeux étonnés comme s’il n’eût jamais entendu ce mot-là. Cette ignorance parut aux deux étrangers la meilleure garantie de la sûreté des routes. Sir George ne demanda que le temps de lacer ses souliers de voyage, et sir William ne réclama qu’un quart d’heure de loisir pour fermer son nécessaire de toilette. Cangia était partie pour chercher son petit bagage et tout ce qu’elle possédait en argent et en bijoux. Don Trajan chargea sur le dos d’un mulet les coffres, boîtes, sacs et cartons des deux voyageurs.

Il était neuf heures du matin ; le grand café de la rue Maëstranza se remplissait de monde, et Mast’André en personne y jouait à la bazzica, en buvant une limonade, lorsqu’une jeune fille enveloppée jusqu’aux yeux dans sa mante noire passa tout auprès de l’illustre notaire :

– Voilà, dit un jeune homme, une fière toppatelle qui ne va pas à confesse.

– Elle va au bain, dit un autre, puisqu’elle porte sous sa mante un paquet.

– De ce pas là et avec cet air agité ? dit un troisième, je gagerais bien que c’est à l’amour qu’elle va faire ses dévotions.

– Confesse, bain, amour, murmura Mast’André en abattant ses cartes, moi, j’ai gagné la partie, et je vais à mes affaires et à ma boutique, comme la fine toppatelle.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

vendredi 25 juin 2010

La Chèvre jaune - IV - vous y trouverez un vin del Greco

Dans le sud de la Sicile, les routes n’existent point. On passe à travers des bras de mer, des torrents et des ravins, et le voyageur est étonné de trouver au bout de ces déserts des villes considérables, d’où on ne sort pas sans péril. Quant aux modes de transport, ils se réduisent à deux, les mulets et la lettiga, espèce de boîte incommode, exposée à verser, et qu’on suspend sur le dos des mules au moyen de deux traverses. La seule manière vraiment sûre d’aller d’un lieu à un autre c’est de se servir de ses jambes. Cette manière étant aussi la plus économique, ce fut celle que le seigneur juge adopta pour expédier le petit chevrier à Noto entre deux fantassins.

Quand une passion ne trouble point son caractère, le Napolitain est le meilleur homme du monde. Si son naturel n’est pas endommagé par la vengeance, ni par le fanatisme, ni par la cupidité, ni par l’instinct du vol et de la fourberie, ni par l’intérêt personnel ou les préjugés de l’ignorance, vous le trouvez toujours gracieux, ouvert, et volontiers disposé à lier conversation. La facilité de mœurs est telle dans le royaume de Naples, que les galériens eux-mêmes vivent doucement et familièrement avec leurs gardiens ; sauf l’obligation de porter l’habit jaune et la chaîne au pied, les condamnés mènent la vie de tout le monde, et il n’est pas rare de voir des soldats attendre patiemment devant un café que le galant’uomo confié à leur garde ait achevé de prendre une glace.

Les deux fantassins chargés de conduire le petit chevrier n’avaient pas contre le prévenu la même animosité que les gendarmes. On ne leur avait point défendu de parler à leur prisonnier, et d’ailleurs, c’eût été une recommandation inutile, attendu que la langue d’un bon Napolitain ne se repose jamais. Le voyage était de huit lieues, et déjà, au bout d’une heure de marche, les deux soldats causaient avec Cicio, en riant bonnement de la peine qu’ils avaient à comprendre son dialecte mélodieux. De Syracuse à Noto, le rivage de la mer sert à la fois de guide et de chemin. On ne voit devant soi que des sables, coupés par des rivières qui descendent des montagnes.

Les sons d’une cornemuse ou les clochettes des vaches vous indiquent de temps à autre que ce pays n’est pas absolument abandonné ; mais vous ne trouvez pas une maison ni un arbre pour vous abriter contre l’ardeur du soleil. Cicio, suivi de sa chèvre, marchait résolument entre les deux fantassins par vingt degrés de chaleur, et faisait sortir des touffes d’herbes, dont la plage était marquetée, des milliers de lézards et d’insectes bourdonnants. La mer, endormie, traînait mollement ses lames sur le sable en produisant un bruit semblable à l’explosion d’une fusée volante. L’un des soldats napolitains, entendant des grelots résonner derrière lui, dit à son camarade d’un air satisfait :

– Nous allons avoir de la compagnie.

En effet, un vieux muletier de Noto, qui avait conduit du monde à Syracuse la veille, retournait chez lui avec ses deux mules chargées d’une lettiga. Quand il eut rejoint les trois voyageurs, il marcha au pas militaire à côté d’eux, et dit gaîment aux soldats :

– Signori, je vous souhaite une heureuse journée. Il me paraît que vous menez ce joli garçon où il n’a pas envie d’aller.

– Eh ! répondit l’un des fantassins, nous faisons ce qu’on nous commande.

– Vous avez raison. Quel crime a donc commis ce bambin ?

– Il dit qu’il ne sait point son crime ; mais la chose est consignée sur des papiers que j’ai dans ma poche, et je connaîtrais déjà le cas si je savais lire. Que voulez-vous ? Un fantassin n’est pas un docteur.

– Et les docteurs seraient de mauvais fantassins. Afin d’amuser le chemin, je vous conterais bien l’histoire de la dame Coletta, pour peu que vous m’en fissiez la demande.

– Contez-nous cela, quoiqu’un verre de limonade fût plus à propos qu’une histoire.

– De la limonade, reprit le muletier, par cette chaleur, ce serait fait pour vous ôter les jambes. Prenez cette gourde, et vous y trouverez un vin del Greco qui vous pousse un homme fatigué à quinze milles sans qu’il sache comment.

Les deux soldats burent quelques gorgées de vin et passèrent la gourde à Cicio, après quoi le muletier commença le récit diffus et incompréhensible de l’aventure de la dame Coletta. Lorsqu’il vit les deux fantassins occupés à suive avec application le fil embrouillé de son histoire, le narrateur, qui n’avait point encore regardé Cicio, tourna son visage du côté du prisonnier en fermant son œil gauche, ce qui voulait dire :

– Je me moque de tes gardiens. Entendons-nous ensemble.

Cicio abaissa imperceptiblement l’une de ses paupières, et ce fut comme s’il eût répondu :

– J’ai compris.

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