Journal des penchants du roseau

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lundi 1 avril 2013

Comme une volée de pixels : débat ce 5 avril à Saint-Aubin-du-Cormier

Lu sur le site de la médiathèque départementale d'Ille-et-Vilaine et celle de Saint-Aubin-du-Cormier.

« La Médiathèque se met à l'heure numérique : un fonds immatériel sera proposé sur une tablette et une liseuse à partir du 2 avril.
À cette occasion, la Médiathèque propose une rencontre-débat sur le thème du livre numérique. Deux intervenants échangeront avec le public : Christian Domec, éditeur à Saint Aubin du Cormier, et Sonia Morand de la Médiathèque départementale. »

Débat sur le livre et le numérique

Connaissant un peu Sonia, sa bonne maîtrise du sujet et son esprit critique, nul doute que ce débat sera riche, ouvert, surprenant parfois, nécessairement animé et... amusant aussi. Anne-Claire et Emmanuelle n'y seront pas pour rien, elles possèdent, l'une et l'autre, une petite poche où se nichent quelques grains de sel et leur fleur.

À bientôt donc.

dimanche 26 septembre 2010

Le Souvenir de personne de Cécile Fargue, le livre

Dans notre récent entretien à propos du Souvenir de personne, Cécile Fargue exprime, en parlant de son livre : « Ce livre, ce n’est pas un « vrai » livre. Je veux dire par là que ce ne sont pas des mots, des phrases enchaînées pour faire de la littérature, pour faire beau, pour dire « oh vous avez vu comme elle écrit bien, comme c’est bien tourné, fichu.... ». Ce livre n’est pas de la littérature, c’est... quelque chose de vivant à mes yeux. » Eh bien, Cécile, quitte à me fâcher avec toi, c'est ce que précisément j'appelle un vrai livre. Et, parce que les premiers exemplaires sont là, juste à côté de moi, en beau papier vergé, sous presse, Je suis content - oui tout simplement content (1) - d'annoncer que Le Souvenir de personne sortira officiellement le 8 novembre 2010, mais peut être commandé à partir d'aujourd'hui (voir les détails pratiques ici).

Sébastien

« Ce matin, en me réveillant, j’ai trouvé sur la table juste à côté de mon lit une liasse de papiers réunis, agrafés, petit pavé blanc immaculé. Je l’ai pris. Il m’a fallu le tourner et le retourner plusieurs fois dans ma main, l’ouvrir, lire des mots au hasard, le refermer, le poser, le reprendre… pour le reconnaître enfin. Derrière son air définitif, il y avait Toi, moi, les mots que depuis des semaines je t’écris ici, l’amour qui ne s’en va jamais. Ils étaient soudain là, tous, dans ma main. C’était bien un livre, un vrai. Un que tu aurais pu toucher. Un que je pouvais toucher moi aussi, que n’importe qui sur cette terre pouvait toucher… Et c’est comme si soudain t’était rendu tout ce qui t’avait été pris. Un poids, une place. Enfin. »

Le Souvenir de personne, Cécile Fargue.

(1) le roseau, lui, fléchit un peu.

(photo : Toi, Cécile Fargue)

vendredi 3 septembre 2010

La Chèvre jaune et l'ordinateur

Pour ceux qui auraient quelque répulsion à lire un livre, La Chèvre jaune est lisible dans son intégralité en la bibliothèque numérique des penchants du roseau : La Chèvre jaune de Paul de Musset & Balade caprine à travers la littérature tourangelle de Jean Domec, collection Côte à cote, ce n'est que son ersatz numérique, mais les caractères sont au rendez-vous.

Vous y apprendrez ce qu'était un ordinateur en 1848...

PS : petit rappel. Tous les livres publiés par les Penchants sont librement consultables dans leur version numérique. Il n'y a que les imbéciles ou les béats pour croire que l'une empêche l'autre (les retors font semblant). Et, après courte réflexion, parce qu'elle ne demande vraiment que peu de temps, s'il devait y avoir un prix unique de l'ersatz numérique du livre que des communicants appellent livre, il devrait tendre vers zéro.

Mais éviter zéro demande qu'une plateforme complexe pratique l'encaissement, la protection, l'anti-piratage, les frais de procédure, etc. Donc un beau zéro me paraît le juste prix. Vous me direz : les frais, les droits d'auteur. Les frais, je les connais, lorsqu'un livre a été préparé et façonné, le peu d'effort que demande son passage en image numérique est négligeable. Pour les auteurs la question est plus complexe, mais vitement dit, si leurs droits sont calculés au pourcentage, les 100 % de ce zéro sont à considérer.

Je prospecte, à l'heure actuelle, pour proposer les livres que je publie dans une version adaptée aux nombreux gadgets électroniques qui circulent ici ou là et qui, parce qu'ils sont programmés pour ça, auront une durée de vie bien plus courte que le plus mauvais des bouquins. Mais pour éviter la fracture numérique, celle qui ampute les amoureux de gadgets de la possibilité d'un livre, je leur ferais bien ce cadeau, parce que, même sur un support dégradé, une belle lecture peut le sublimer.

J'arrête la mon PS, il devient éléphantesque. Il y aurait pourtant tant à dire...

jeudi 2 septembre 2010

En attendant Le Souvenir de personne

Vieux livre - en attendant Le Souvenir de personne

(photo de Kat, licence creative common)

jeudi 10 juin 2010

Et maintenant ?

La Caverne aux livres

(photo d'Alexandre Duret-Lutz, La Caverne aux livres, licence creative common)

samedi 12 décembre 2009

La Fin des livres

[Le futur est toujours certain...]

On épilogua quelque temps sur les idées générales exposées par notre convive symboliste, et ce fut le fondateur lui-même de l’École des Esthètes de demain qui changea le cours de la conversation en m’apostrophant brusquement: « Eh bien! mon cher bibliophile, ne parlez-vous pas à votre tour; ne nous direz-vous pas ce qu’il adviendra des lettres, des littérateurs et des livres d’ici quelque cent ans ? — Puisque nous réformons ce soir à notre guise la société future, apportant chacun un rayon lumineux dans la sombre nuit des siècles à venir, éclairez- nous de votre propre phare tournant, projetez votre lueur à l’horizon. »

Ce furent des : « Oui ! oui. . . » des sollicitations pressantes et cordiales, et, comme nous étions en petit comité, qu’il faisait bon s’écouter penser et que l’atmosphère de ce coin de club était chaude, sympathique et agréable, je n’hésitai pas à improviser ma conférence.

La voici: « Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers amis.

« La question est intéressante et me passionne d’autant plus que je ne me l’étais jamais posée jusqu’à cette heure précise de notre réunion.

« Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l’ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, — et que les progrès de l’électricité et de la mécanique moderne m’interdisent de croire, — que l’invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos productions intellectuelles.

« L’imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement « l’artillerie de « la pensée » » et dont Luther disait qu’elle est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de l’Évangile, l’Imprimerie qui a changé le sort de l’Europe et qui, surtout depuis deux siècles, gouverne l’opinion, par le livre, la brochure et le journal; l’imprimerie qui, àdater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se perfectionner.

« Malgré les progrès énormes apportés successivement dans la science des presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui fournissent des caractères neufs fraîchement moulés dans des matrices mobiles, il me paraît que l’art où excellèrent successivement Fuster, Schoeffer, Estienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson, a atteint à son apogée de perfection, et que nos petits-neveux ne confieront plus leurs ouvrages à ce procédé assez vieillot et en réalité facile à remplacer par la phonographie encore à ses débuts. »

Ce fut un toile d’interruptions et d’interpellations parmi mes amis et auditeurs, des: oh! étonnés, des: ah! ironiques, des: eh! eh! remplis de doute et, se croisant, de furieuses dénégations : « Mais c’est impossible!... Qu’entendez-vous par là? » J’eus quelque peine à reprendre la parole pour m’expliquer plus à loisir.

« Laissez-moi vous dire, très impétueux auditeurs, que les idées que je vais vous exposer sont d’autant moins affirmatives qu’elles ne sont aucunement mûries par la réflexion et que je vous les sers telles qu’elles m’arrivent, avec une apparence de paradoxe; mais il n’y a guère que les paradoxes qui contiennent des vérités, et les plus folles prophéties des philosophes du XVIIIe siècle se sont aujourd’hui déjà en partie réalisées.

« Je me base sur cette constatation indéniable que l’homme de loisir repousse chaque jour davantage la fatigue et qu’il recherche avidement ce qu’il appelle le confortable, c’est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que possible la dépense et le jeu de ses organes. Vous admettrez bien avec moi que la lecture, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, amène vivement une grande lassitude, car non seulement elle exige de notre cerveau une attention soutenue qui consomme une forte partie de nos phosphates cérébraux, mais encore elle ploie notre corps en diverses attitudes lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de vos grands journaux, format du Times, à déployer une certaine habileté dans l’art de retourner et de plier les feuilles; elle surmène nos muscles tenseurs, si nous tenons le papier largement ouvert; enfin, si c’est au livre que nous nous adressons, la nécessité de couper les feuillets, de les chasser tour àtour l’un sur l’autre produit, par menus heurts successifs, un énervement très troublant à la longue.

« Or, l’art de se pénétrer de l’esprit, de la gaieté et des idées d’autrui demanderait plus de passivité ; c’est ainsi que dans la conversation notre cerveau conserve plus d’élasticité, plus de netteté de perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent une vibrance spéciale des cellules qui, par un effet constaté par tous les physiologistes actuels et passés, excite nos propres pensées.

« Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et l’égoïsme de l’homme; l’ascenseur a tué les ascensions dans les maisons; le phonographe détruira probablement l’imprimerie. Nos yeux sont faits pour voir et refléter les beautés de la nature et non pas pour s’user à la lecture des textes; il y a trop longtemps qu’on en abuse, et il n’est pas besoin d’être un savant ophtalmologiste pour connaître la série des maladies qui accablent notre vision et nous astreignent à emprunter les artifices de la science optique.

« Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution; elles s’ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent moins irrités; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces golfes ouverts sur les sphères de notre intelligence, et il me plaît d’imaginer qu’on découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable compensation apportée dans notre économie physique générale. »

« Très bien, très bien! » soulignaient mes camarades attentifs. « Mais la mise en pratique, cher ami, nous vous attendons là. Comment supposez-vous qu’on puisse arriver à construire des phonographes à la fois assez portatifs, légers et résistants pour enregistrer sans se détraquer de longs romans qui, actuellement, contiennent quatre, cinq cents pages ; sur quels cylindres de cire durcie clicherez-vous les articles et nouvelles du journalisme; enfin, à l’aide de quelles piles actionnerez-vous les moteurs électriques de ces futurs phonographes ? Tout cela est à expliquer et ne nous paraît pas d’une réalisation aisée. »

« Tout cela cependant se fera, repris-je; il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes très ténus qui tiendront dans la poche; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites; on obtiendra la perfection des appareils comme on obtient la précision des montres les plus petites et les plus bijoux; quant à l’électricité, on la trouvera souvent sur l’individu même, et chacun actionnera avec facilité par son propre courant fluidique, ingénieusement capté et canalisé, les appareils de poche, de tour de cou ou de bandoulière qui tiendront dans un simple tube semblable à un étui de lorgnette.

« Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vécu, pour le novel ou storyographe, l’auteur deviendra son propre éditeur, afin d’éviter les imitations et contrefaçons ; il devra préalablement se rendre au Patent Office pour y déposer sa voix et en signer les notes basses et hautes, en donnant des contre-auditions nécessaires pour assurer les doubles de sa consignation.

« Aussitôt cette mise en règle avec la loi, l’auteur parlera son œuvre et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente lui-même ses cylindres patentés, qui seront livrés sous enveloppe à la consomma-tion des auditeurs.

« On ne nommera plus, en ce temps assez proche, les hommes de lettres des écrivains, mais plutôt des narrateurs; le goût du style et des phrases pompeusement parées se perdra peu à peu, mais l’art de la diction prendra des proportions invraisemblables; il y aura des narrateurs très recherchés pour l’adresse, la sympathie communicative, la chaleur vibrante, la parfaite correction et la ponctuation de leurs voix.

« Les dames ne diront plus, parlant d’un auteur à succès : « J’aime tant sa façon d’écrire! » Elles soupireront toutes frémissantes: « Oh! ce diseur a une voix qui pénètre, qui charme, qui émeut; ses notes graves sont adorables, ses cris d’amours déchirants; il vous laisse toute brisée d’émotion après l’audition de son œuvre : c’est un ravisseur d’oreille incomparable. »

L’ami James Wittmore m’interrompit: « Et les bibliothèques, qu’en ferez-vous, mon cher ami des livres ? » « Les bibliothèques deviendront les phonographothèques ou bien les clichéothèques. Elles contiendront sur des étages de petits casiers successifs, les cylindres bien étiquetés des œuvres des génies de l’humanité. Les éditions recherchées seront celles qui auront été autophonographiées par des artistes en vogue : on se disputera, par exemple, le Molière de Coquelin, le Shakespeare d’Irving, le Dante de Salvini, le Dumas fils d’Éléonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt, le Balzac de Mounet Sully, tandis que Goethe, Milton, Byron, Dickens, Emerson, Tennyson, Musset et autres auront été vibrés sur cylindres par des diseurs de choix.

« Les bibliophiles, devenus les phonographophiles, s’entoureront encore d’œuvres rares; ils donneront comme auparavant leurs cylindres à relier en des étuis de maroquin ornés de dorures fines et d’attributs symboliques. Les titres se liront sur la circonférence de la boîte et les pièces les plus rares contiendront des cylindres ayant enregistré à un seul exemplaire la voix d’un maître du théâtre, de la poésie ou de la musique ou donnant des variantes imprévues et inédites d’une œuvre célèbre.

« Les narrateurs, auteurs gais, diront le comique de la vie courante, s’applique-ront à rendre les bruits qui accompagnent et ironisent parfois, ainsi qu’en une orchestration de la nature, les échanges de conversations banales, les sursauts joyeux des foules assemblées, les dialectes étrangers ; les évocations de marseillais ou d’auvergnat amuseront les Français comme le jargon des Irlandais et des Westermen excitera le rire des Américains de l’Est.

« Les auteurs privés du sentiment des harmonies de la voix et des flexions nécessaires à une belle diction emprunteront le secours de gagistes, acteurs ou chanteurs pour emmagasiner leur œuvre sur les complaisants cylindres. Nous avons aujourd’hui nos secrétaires et nos copistes; il y aura alors des phonistes et des clamistes, interprétant les phrases qui leur seront dictées par les créateurs de littératures.

« Les auditeurs ne regretteront plus le temps où on les nommait lecteurs ; leur vue reposée, leur visage rafraîchi, leur nonchalance heureuse indiqueront tous les bienfaits d’une vie contemplative.

« Étendus sur des sophas ou bercés sur des rocking-chairs, ils jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes flexibles apporteront le récit dans leurs oreilles dilatées par la curiosité.

« Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier l’hygiène et l’instruction, d’exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l’excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Cañons du Colorado.

— Votre rêve est très aristocratique, insinua l’humanitaire Julius Pollok; l’avenir sera sans aucun doute plus démocratique. J’aimerais, je vous l’avoue, à voir le peuple plus favorisé.

— Il le sera, mon doux poète, repris-je allégrement, en continuant à développer ma vision future, rien ne manquera au peuple sur ce point; il pourra se griser de littérature comme d’eau claire, à bon compte, car il aura ses distributeurs littéraires des rues comme il a ses fontaines.

« A tous les carrefours des villes, des petits édifices s’élèveront autour desquels pendront, à l’usage des passants studieux, des tuyaux d’audition correspondant à des œuvres faciles à mettre en action par la seule pression sur un bouton indicateur. ?D’autre part, des sortes d’automatic libraries, mues par le déclenchement opéré par le poids d’un penny jeté dans une ouverture, donneront pour cette faible somme les œuvres de Dickens, de Dumas père ou de Longfellow, contenues sur de longs rouleaux faits pour être actionnés à domicile.

« Je vais même au delà: l’auteur qui voudra exploiter personnellement ses œuvres à la façon des trouvères du moyen âge et qui se plaira à les colporter de maison en maison pourra en tirer un bénéfice modéré et toutefois rémunérateur en donnant en location à tous les habitants d’un même immeuble une infinité de tuyaux qui partiront de son magasin d’audition, sorte d’orgue porté en sautoir pour parvenir par les fenêtres ouvertes aux oreilles des locataires désireux un instant de distraire leur loisir ou d’égayer leur solitude.

« Moyennant quatre ou cinq cents par heure, les petites bourses, avouez-le, ne seront pas ruinées et l’auteur vagabond encaissera des droits relativement importants par la multiplicité des auditions fournies à chaque maison d’un même quartier.

« Est-ce tout?... non pas encore, le phonographisme futur s’offrira à nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie; chaque table de restaurant sera munie de son répertoire d’œuvres phonographiées, de même les voitures publiques, les salles d’attente, les cabinets des steamers, les halls et les chambres d’hôtel possèderont des phonographotèques à l’usage des passagers. Les chemins de fer remplaceront les parloir-cars par des sortes de Pullman circulating Libraries qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d’admirer les paysages des pays traversés.

« Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le fonctionnement de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine sur ces multiplicateurs de la parole; mais soyez sûr que le livre sera abandonné par tous les habitants du globe et que l’imprimerie cessera absolument d’avoir cours, en dehors des services qu’elle pourra rendre encore au commerce et aux relations privées, et qui sait si la machine à écrire, alors très développée, ne suffira pas à tous les besoins.

— Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si considérable en Angleterre et en Amérique, qu’en ferez- vous?

— N’ayez crainte, elle suivra la voie générale, car la curiosité du public ira toujours grandissant et on ne se contentera bientôt plus des interviews imprimées et rapportées plus ou moins exactement; on voudra entendre l’interviéwé, ouïr le discours de l’orateur à la mode,. connaître la chansonnette actuelle, apprécier la voix des divas qui ont débuté la veille, etc.

« Qui dira mieux tout cela que le futur grand journal phonographique?

« Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralisées dans les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque matin aux auditeurs abonnés ; les valets de chambre et les chambrières au-ront l’habitude de les disposer dans leur axe sur les deux paliers de la machine motrice et ils apporteront les nouvelles au maître ou à la maîtresse, àl’heuredu réveil: télégrammes de l’Étranger, cours de la Bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant encore sur la tiédeur de son oreiller.

« Le journalisme sera naturellement transformé, les hautes situations seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix forte, chaudement timbrée, dont l’art de dire sera plutôt dans la prononciation que dans la recherche des mots ou la forme des phrases. Le mandarinisme littéraire disparaîtra, les lettrés n’occuperont plus qu’un petit nombre infime d’auditeurs; mais le point important sera d’être vite renseigné en quelques mots sans commentaires.

Il y aura dans tous les offices de journaux des halls énormes, des spoking-halls où les rédacteurs enregistreront à haute voix les nouvelles reçues; les dépêches arrivées téléphoniquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l’acoustique. Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boîtes avant trois heures du matin, à moins que, par suite d’une entente avec la compagnie des téléphones, l’audition du journal ne puisse être portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se pratique déjà pour les théâtrophones. »

William Blackcross, l’aimable critique et esthète qui jusque-là avait bien voulu prêter attention à mon fantaisiste bavardage sans m’interrompre, jugea le moment opportun de m’interroger: Permettez-moi de vous demander, dit-il, comment vous remplacerez l’illustration des livres? L’homme, qui est un éternel grand enfant, réclamera toujours des images et aimera à voir la représentation des choses qu’il imagine ou qu’on lui raconte.

— Votre objection, repris-je, ne me démonte pas; l’illustration sera abondante et réaliste; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous stupéfiera. Je veux parler du KINÉTOGRAPHE de Thomas Édison, dont j’ai pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faite au grand électricien près de New-Jersey.

« Le KINÉTOGRAPHE enregistrera le mouvement de l’homme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D’ici cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée ; le kinétographe sera donc l’illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les figures actives qu’il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands tableaux blancs. Les scènes des ouvrages fictifs et des romans d’aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt reproduites; nous aurons également, comme complément au journal phonographique, les illustrations de chaque jour, des Tranches de vie active, comme nous disons aujourd’hui, fraîchement découpées dans l’actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs aussi facilement qu’on les entend déjà chez soi; on aura le portrait et, mieux encore, la physionomie mouvante des hommes célèbres, des criminels, des jolies femmes; ce ne sera pas de l’art, il est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette, précise et le plus souvent même cruelle.

« Je vous répète, mes amis, que je ne conçois ici que d’incertaines possibilités. — Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils d’entre nous de prophétiser avec sagesse ? Les écrivains de ce temps, disait déjà notre cher Balzac, sont les manœuvres d’un avenir caché par un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France actuelle, ils ne soupçonneraient guère les douze années qui furent, de 1789 à 1800, les langes de Napoléon.

« Il est donc évident, dis-je, en terminant ce trop vague aperçu de la vie intellectuelle de demain, qu’il y aurait dans le résultat de ma fantaisie des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes se sont multipliés depuis l’invention du Journalisme, de même avec la phonographie à venir, les médecins auristes foisonneront; on trouvera moyen de noter toutes les sensibilités de l’oreille et de découvrir plus de noms de maladies auriculaires qu’il n’en existera réellement, mais aucun progrès ne s’est jamais accompli sans déplacer quelques-uns de nos maux; la médecine n’avance guère, elle spécule sur des modes et des idées nouvelles qu'elle condamne lorsque des générations en sont mortes dans l’amour du changement. En tout cas, pour revenir dans les limites mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s’accomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent ? Après nous la fin des livres ! »

Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succès parmi mes indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient qu’il pouvait bien y avoir quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John Pool obtint un hourra de gaieté et d’approbation lorsqu’il s’écria, au moment de nous séparer:

« Il faut que les livres disparaissent ou qu’ils nous engloutissent; j’ai calculé qu’il paraît dans le monde entier quatre-vingts à cent mille ouvrages par an, qui tirés à mille en moyenne font plus de cent millions d’exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus grandes extravagances et les plus folles chimères et ne propagent que préjugés et erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés d’entendre tous les jours bien des sottises; un peu plus, un peu moins, ce ne sera pas dans la suite un bien gros excédent de souffrance, mais quel bonheur de n’avoir plus à en lire et de pouvoir enfin fermer ses yeux sur le néant des imprimés! »

Jamais l’Hamlet de notre grand Will n’aura mieux dit : Words! Words! Words! Des mots!... des mots qui passent et qu’on ne lira plus.

Octave Uzanne et Albert Robida, extrait de Contes pour les bibliophiles,1894.

Sources : Gutenberg via Wikisource.

Mes « reste à faire » 2009...

Je note ici mes « reste à faire » 2009, je ne suis pas sûr de tout boucler.

Manneken Pis

  • Façonner mes livres pour la première commande internationale, échéance le 18.
  • Assurer un minimum de stock pour le réassort des librairies.
  • Définir très précisément les possibilités de paiement, sans pour l'instant utiliser des moyens automatiques, genre paiement en ligne, la production ne pourrait suivre les clics.
  • Inciter les lecteurs à lire en ligne plutôt que de commander, qu'ils ne soient pas déçus.
  • Étudier l'achat d'une nouvelle imprimante, l'actuelle est trop peu fiable : beaucoup de bourrage et le coût par page ne me permet pas de rentrer dans mes frais.
  • Décrire mon atelier en commençant par le déroulé des opérations pour sortir un livre, sur le thème : ♪ ♫ « pour faire un livre... que c'est long » ♪ ♫.
  • Avancer dans la rédaction des briques de la rubrique projet.
  • Présenter, au fur et à mesure, les librairies où un dépôt a été effectué.
  • Dans les tribulations, faire une note sur la presse... et son silence.
  • Amorcer la rubrique papiers, citer Jocelyne, Macha et Cyrille..
  • Avoir un entretien avec Hervé Bréchet et le reproduire dans la rubrique auteurs.
  • Garnir la rubrique ailleurs de quelques critiques de livres, de clins d'œil et de notes sur des blogs, Contacter Cécile à propos d'une de ses lettres.
  • Rédiger un contrat auteur type et son contexte.
  • Contacter Electre et l'Agessa, relancer l'Arl Haute-Normandie ? Cette association semble ignorer mon existence alors que je lui ai remis en main propre les Conards.
  • Entrouvrir mon carton des projets en cours ?
  • Secouer Arthur Morneplaine pour qu'il envoie ses lettres en Angleterre et qu'il entame la traduction d'un auteur du XVIIIe siècle.
  • Et, entre la poire et le fromage, boire, rire et chanter (Jouissance, jouissance comme Lise dirait) !

Aïe, aïe, aïe, l'apprenti va encore devoir aller au charbon (de bois).

PS Madame le Maire de Rouen ne m'a toujours pas répondu, elle est très occupée, il est vrai... et il faut animer la démocratie participative et locale (sic). Ce n'est pas une pique contre elle en particulier, il me semble me souvenir d'une personne fort sympathique la dernière fois que je l'ai rencontrée... ça date un peu, je n'étais pas encore apprenti.

(photo de Markus Koljonen (Dilaudid), 2007, licence creative common)

samedi 5 décembre 2009

Ah ça, c’est sûr, j’vous l’dis, Internet va tuer le livre !

Je me suis amusé à faire correspondre à des dates, des notes et des chiffres. Aucune conclusion à tirer, bien sûr, juste sourire un peu.

  • 1970 : un petit réseau de super-ordinateurs pour promouvoir la recherche sont connectés (ARPANET). Le premier livre numérisé apparaîtra l'année suivante.

22 000 titres déposés à la BNF.

  • 1981 : naissance du PC sept ans après l'Apple I, apparition du Minitel en France.

39 000 titres déposés à la BNF.

  • 1987 : plus de 10 000 ordinateurs hôtes sont connectés à Internet. Le web va balbutier deux ans plus tard.

42 000 titres déposés à la BNF.

  • 1996 : plus de dix millions d'ordinateurs connectés à Internet. Amazon, librairie en ligne, a un an, Editel de Pierre François Gagnon, premier site d'auto-édition collective de langue française, aussi. Le format PDF est vieux de trois ans. Apparition des premiers blog.

49 000 titres déposés à la BNF.

  • 2005 : un milliard d'utilisateurs internet dans le monde. Les reader tel Microsoft Reader ou Mobipocket Reader ont déjà cinq ans. Le tout jeune Google Print prendra le nom de Google Book.

62 000 titres déposés à la BNF.

  • 2008 : on estime à plus de 2 milliards les utilisateurs d'internet dans le monde. Mobipocket propose 70 000 ebook.

69 000 titres déposés à la BNF.

(je regrette de ne pouvoir disposer d'indications fiables sur la lecture, hors les nombreux sondages qui ont la faiblesse de ne pouvoir détailler assez. Grosso-modo : augmentation du nombre de lecteurs, baisse de celui des gros lecteurs)

Sources : Centre national du livre, Bibliothèque nationale de France, Le Net des études françaises, Wikipedia. Les chiffres sont arrondis.

Un apprenti libraire qui rigole.

jeudi 3 décembre 2009

Le roseau gambille, il vous annonce, en ce 3 décembre 2009, la publication des Conards de Rouen

Les Conards de Rouen - Couverture

Titre : Les Conards de Rouen
Auteurs : Anonymes, Nicolas Dugord, Marc de Montifaud, Hervé Bréchet
ISBN : 978-2-916965-017
Format : 14 cm x 21 cm
nb pages : 154
prix de vente public : 12 €
date de publication : 3 décembre 2009

Ce livre est fabriqué par votre apprenti libraire à l’unité.

Amis lecteurs

Si vous voulez disposer de cet ouvrage, vous pouvez le demander dans votre bibliothèque (1) favorite, chez votre librairie (1) ou le commander directement.

Pour ce faire, il suffit de m’envoyer un message à l’adresse : roseau.penchant @ orange.fr ; de préciser votre adresse, le mot que vous souhaiteriez voir imprimé sur la page de fausse-garde. La somme qui vous sera demandée est de 12 € plus 1 € pour les frais d’envoi en France ou 2 € pour les autres pays de la zone euro (2). Les modalités pratiques de paiement et le délai, nécessairement long, vous seront précisés par retour de courrier.

Mais plutôt que de l’acheter, ce qui donnerait beaucoup d’ouvrage à votre apprenti, sachez qu’il sera progressivement mis en ligne dans la section : Autour des Conards de Rouen.

Amis libraires

Si mes pas peuvent venir jusqu’à vous, je suis disposé à vous le laisser en dépôt. Dans tous les autres cas, votre démarche sera la même que celles des lecteurs, sauf pour le prix : 7 € 50 l’unité plus les forfaits de 1 € en France ou 2 € (zone euro) pour les frais d’envoi. Une adresse : roseau.penchant @ orange.fr.

Amis bibliothécaires

Adressez-vous à votre libraire favori ou directement à moi : roseau.penchant @ orange.fr.

Amis éditeurs

Si vous souhaitez publier un ouvrage reprenant tout ou partie des Conards de Rouen, je suis prêt à vous fournir les fichiers. Votre seul écot sera de mentionner vos sources et de renoncer à toute exclusivité. Une seule adresse : roseau.penchant @ orange.fr.

À tous

Si j’étais friand de devises je ferais mienne celle que suggère le poème de Guillaume Apollinaire, À la santé :

« Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement

Tu pleureras l'heure où tu pleures
Qui passera trop vitement
Comme passent toutes les heures »

Christian Domec, apprenti libraire

(1) à ma connaissance, quatre librairies et trois bibliothèques disposent de cet ouvrage en ce jour du 3 décembre 2009 :

La librairie l’Armitière
La librairie Chantefables
La librairie l’Écho des vagues
La librairie Élisabeth Brunet
La Bibliothèque nationale de France
La Bibliothèque municipale de Rouen
La Bibliothèque municipale de Sotteville-les-Rouen

La commande via les librairies en ligne n’est, pour l’instant, pas opportune (l’apprenti ne se décide vraiment pas à apprendre).

(2) il n’est pas prévu, à court terme, de franchir cette frontière symbolique, mais vous pouvez toujours m’envoyer un message. Nous aviserons ensemble.

samedi 28 novembre 2009

Le Textile au clair de lune

(volé au Roseau)

L'échange, reproduit ci-dessous, entre Chris-Éric Ergans et Christian sur le blog des éditions Léo Scheer donne un éclairage sur notre parti d'en livre.

Chris-Éric Ergans : s'adressant à [Béatrice Shalit] Je note votre remarque : « L'idée de publier quoi que ce soit en ligne me paraissait inconcevable il y a encore dix jours. » N'est-ce pas pourtant le vecteur de l'avenir, si l'on fait abstraction de l'aspect économique (dont on peut d'ailleurs se demander s'il concerne réellement les auteurs : qui vit de sa plume de nos jours ?). Dans une trentaine d'années, lorsque le support écran (qui est déjà obsolète) aura cédé la place à un support souple de type « textile intelligent » (ce qui se prépare déjà dans le domaine publicitaire), à commandes par pression (type clavier plat sensitif) et incluant une prise de contact USB, qui permettra le téléchargement des e-books sous des formats unifiés (ou qui sera calibré pour recevoir tous les formats existants, y compris le Pdf s'il a survécu à la guerre des formats qui se prépare), le « livre papier » aura vécu, remplacé par le « livre-textile-électronique ». Les divers professionnels « médiateurs » du livre se seront regroupés (ou auront choisi de disparaître) en des pôles et portails œuvrant directement sur Internet. Comme l'avait déjà fort justement fait remarquer quelqu'un ici, tout livre papier qui ne sera pas numérisé sera alors perdu. Diffuser dès à présent en ligne, c'est anticiper sur vingt à trente ans d'évolution.

Christian : Le vecteur du futur n'a pas forcément d'avenir. Je retournerais bien la proposition « tout livre papier qui ne sera pas numérisé sera alors perdu » : combien de textes - inédits de qualité - vieux d'à peine quinze ans ont déjà disparu dans le cyber espace faute de sauvegardes ? La course folle pour maintenir celles-ci sur des supports et des normes de codage sans cesse renouvelés est perdue d'avance.

S'il y a médiateur du livre quels en sont les façonneurs ? Une œuvre passe-t-elle simplement de la personne qui l'encode à celle qui la décode ?

Son but ultime serait-il, alors, d'être le véhicule d'émotions. Le texte, la lecture, l'écriture peuvent donc disparaître ; un implant bien greffé, upgradable, conçu par les meilleurs chercheurs des sciences nano-psycho-cognitives, remplira bien mieux ce rôle pour transmettre l'infinie variété des stimuli médicalement autorisés.

La cuisinière à bois est un bon contre-feu. La calligraphie se porte toujours bien. Bravo à Béatrice Shalit de tenter cette aventure.

Chris-Éric Ergans : Qu'est-ce qu'un livre papier ? Un assemblage souple plus ou moins sophistiqué de morceaux de chiffons inertes sur lesquels sont imprimés des caractères d'encre non amovibles, la sélection des morceaux s'opérant par un acte mécanique de traction. Qu'est ce que le livre « textile-électronique » auquel je fais allusion ? Un morceau de textile « sensible » sur lequel viennent s'imprimer des caractères amovibles, la sélection des morceaux s'opérant par un acte mécanique de pression. La différence est infime. Ne perdez pas de vue que les lecteurs électroniques actuels ne sont qu'une étape de transition, une caricature de ce que deviendront les supports de lecture ensuite. La mutation sera fulgurante une fois que les supports fétichistes de substitution (textile intelligent) seront au point. Il reste trente ans, grand maximum, au livre-papier.

Un exemple ici.
Extrait : « (...) Mais d'autres textiles intelligents vont avoir des usages encore plus spectaculaires. Il s'agit de polymères capables de changer localement de couleur en fonction d'un certain nombre de paramètres physiques, tels que le passage d'un faible courant électrique, une augmentation de température ou des contraintes mécaniques. La coloration du tissu ou les inscriptions qu'il porte (par exemple sur un tee-shirt) ne sont pas imprimés avec des encres spéciales mais produites par des fibres de polymères capables de créer des images sur le corps ou en différents endroits spécifiques, comme s'il s'agissait d'un écran à cristaux liquides d'ordinateur porté sur le dos ou sur la poitrine. »

Comme d'hab, l'utilisation première est celle qui est la plus rentable, mais la suite viendra inévitablement.

Christian : C'est précisément cette correspondance entre le livre et son ersatz numérique qui ne me satisfait pas. Un livre – comme celui imprimé actuellement – n'est pas seulement un assemblage de matières inertes supportant un texte vibrant. Un livre modèle le texte. Le genre roman, par exemple, n'a pu s'épanouir qu'avec le codex, et surtout le livre imprimé. Il me semble erroné de toujours - commodité binaire - séparer le contenu de son contenant. Le livre - outre son importance symbolique - a la particularité d'être achevé, fini et fragile donc précieux. Il n'est pas le réceptacle d'un écrit mais une de ses conditions. Les fameux « médiateurs » (je n'aime vraiment pas ce nom) en sont souvent les coauteurs ou les prescripteurs, ils l'habillent. Il ne génère donc pas ce regard nu d'un texte nu, converti par l'obsolescence programmée d'un décodeur.

Puis, j'aime offrir des livres : serais-je contraint à offrir une petite puce avec un bel emballage représentant une bibliothèque baroque en image de synthèse ?

Cela ne veut bien évidemment pas dire que je ne m'intéresse pas à la publication sous forme numérique, au partage de fichiers et aux liens hypertexte (à défaut de liens plus charnels) – sinon je me demande bien ce que je ferais ici. Il est même possible qu'elle sécrète de nouveaux genres littéraires...

Chris-Éric Ergans : Oui, je comprends tout à fait votre position. La mienne vient de ce que jamais je n'ai respecté l'objet livre en tant que tel, ne lui attribuant aucun rôle spécifique autre que celui de vecteur (ainsi, j'ai toujours découpé mes livres pour ne garder que les passages que j'aimais, ce qui m'obligeait d'ailleurs à les racheter quand mon désir avait changé). Si je suis ainsi disposé à oublier très vite le livre-papier, c'est qu'à mes yeux il n'a jamais existé comme objet-fétiche : seuls importent les signes qui y sont imprimés, donc le contenu. Le contenant m'indiffère, et à mes yeux le livre n'est donc en rien une condition de l'écrit. Je peux lire mes auteurs préférés sur simples photocopies, le plaisir est identique et même supérieur : ce qui sort des signes imprimés m'appartient encore davantage. Par ailleurs, je préfère toujours lire en poche quand c'est possible, car ainsi le vecteur est encore plus commun, donc indifférent (au sens d'objet).

Et c'est assez dire qu'à mes yeux (de dingue, j'en conviens), le livre, en tant qu'objet fétiche, objet à sens, parasite l'écrit qu'il contient. Le livre-objet est à l'écrit ce que l'image est à un concert public : en trop.

Christian : Je me méfie toujours des comparaisons mais tant qu'à en user, à propos de votre concert de musique, je dirais alors que les instruments analogiques et les interprètes sont de trop. La numérisation par voie de synthèse est l'avenir !

Foutaises ?

Le violon n'est-il pas contemporain du livre imprimé, le saxophone du livre broché ... et le synthétiseur du traitement de texte ?

Comprenez-moi bien, il ne s'agit pas de vouer un culte à l'objet livre mais constater qu'il a été et demeure un des façonneur de nos langues, de l'apparition des styles littéraires. Le fondeur de caractères et le typographe ont modelé les formes et la respiration des textes par les caractères, les ponctuations, les espaces, les paragraphes, les chapitres qu'ils imposèrent... Le reste n'est que littérature ;-)

Suis-je rétif à d'autres supports ? Certes non, mais je me méfie des engouements passagers pour la dernière technologie, produit marketing, aux marges juteuses.

Puis, tant qu'à l'utiliser, pourquoi singer le livre ? Pourquoi ne pas y associer de nouveaux signes, des nouveaux caractères, de nouvelles langues ?

Ѽ҈۞۩ܞदੴᅹ♫

PS : j'aime bien les livres de poche (j'ai de grandes poches).

Chris-Éric Ergans : Je vous rejoins tout à fait sur le fait que le livre-contenant a contribué à façonner la manière d'écrire. Mais, de même, un nouveau type de contenant contribuera lui aussi à la refaçonner. Que l'évolution vers de nouveaux supports génère des effets positifs ou négatifs, elle se fera : les humains n'ont jamais su résister au désir de nouveaux vecteurs d'expression et de diffusion.

Christian : Je vois que vous avez le sens de la synthèse ;-) Nous nous voyons donc en accord. Notez, si vous m'accordez une conclusion provisoire, cette petite phrase à la fin de mon premier commentaire : La calligraphie se porte toujours bien..

Sur ce, je m'en vais lire, avec effroi, Gina Blum, la tueuse au clair de lune.

Chris-Éric Ergans : Je vous soupçonne d'être un esthète.

Roseau, le 24-01-2008

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