(volé au Roseau)
L'échange, reproduit ci-dessous, entre Chris-Éric Ergans et Christian sur le blog des éditions Léo Scheer donne un éclairage sur notre parti d'en
livre.
Chris-Éric Ergans : s'adressant à [Béatrice Shalit] Je note votre remarque :
« L'idée de publier quoi que ce soit en ligne me paraissait
inconcevable il y a encore dix jours. » N'est-ce pas pourtant le
vecteur de l'avenir, si l'on fait abstraction de l'aspect économique (dont on
peut d'ailleurs se demander s'il concerne réellement les auteurs : qui vit
de sa plume de nos jours ?). Dans une trentaine d'années, lorsque le support
écran (qui est déjà obsolète) aura cédé la place à un support souple de type
« textile intelligent » (ce qui se prépare déjà dans le domaine
publicitaire), à commandes par pression (type clavier plat sensitif) et
incluant une prise de contact USB, qui permettra le téléchargement des e-books
sous des formats unifiés (ou qui sera calibré pour recevoir tous les formats
existants, y compris le Pdf s'il a survécu à la guerre des formats qui se
prépare), le « livre papier » aura vécu, remplacé par le
« livre-textile-électronique ». Les divers professionnels
« médiateurs » du livre se seront regroupés (ou auront choisi de
disparaître) en des pôles et portails œuvrant directement sur Internet. Comme
l'avait déjà fort justement fait remarquer quelqu'un ici, tout livre papier qui
ne sera pas numérisé sera alors perdu. Diffuser dès à présent en ligne, c'est
anticiper sur vingt à trente ans d'évolution.
Christian : Le vecteur du futur n'a pas
forcément d'avenir. Je retournerais bien la proposition « tout livre
papier qui ne sera pas numérisé sera alors perdu » : combien de
textes - inédits de qualité - vieux d'à peine quinze ans ont déjà disparu dans
le cyber espace faute de sauvegardes ? La course folle pour
maintenir celles-ci sur des supports et des normes de codage sans cesse
renouvelés est perdue d'avance.
S'il y a médiateur du livre quels en sont les façonneurs ? Une œuvre
passe-t-elle simplement de la personne qui l'encode à celle qui la
décode ?
Son but ultime serait-il, alors, d'être le véhicule d'émotions. Le texte, la
lecture, l'écriture peuvent donc disparaître ; un implant bien greffé,
upgradable, conçu par les meilleurs chercheurs des sciences
nano-psycho-cognitives, remplira bien mieux ce rôle pour transmettre l'infinie
variété des stimuli médicalement autorisés.
La cuisinière à bois est un bon contre-feu. La calligraphie se porte
toujours bien. Bravo à Béatrice Shalit de tenter cette aventure.
Chris-Éric Ergans : Qu'est-ce qu'un livre
papier ? Un assemblage souple plus ou moins sophistiqué de morceaux de
chiffons inertes sur lesquels sont imprimés des caractères d'encre non
amovibles, la sélection des morceaux s'opérant par un acte mécanique de
traction. Qu'est ce que le livre « textile-électronique » auquel je
fais allusion ? Un morceau de textile « sensible » sur lequel
viennent s'imprimer des caractères amovibles, la sélection des morceaux
s'opérant par un acte mécanique de pression. La différence est infime. Ne
perdez pas de vue que les lecteurs électroniques actuels ne sont qu'une étape
de transition, une caricature de ce que deviendront les supports de lecture
ensuite. La mutation sera fulgurante une fois que les supports fétichistes
de substitution (textile intelligent) seront au point. Il reste trente
ans, grand maximum, au livre-papier.
Un exemple ici.
Extrait : « (...) Mais d'autres textiles intelligents vont avoir
des usages encore plus spectaculaires. Il s'agit de polymères capables de
changer localement de couleur en fonction d'un certain nombre de paramètres
physiques, tels que le passage d'un faible courant électrique, une augmentation
de température ou des contraintes mécaniques. La coloration du tissu ou les
inscriptions qu'il porte (par exemple sur un tee-shirt) ne sont pas imprimés
avec des encres spéciales mais produites par des fibres de polymères capables
de créer des images sur le corps ou en différents endroits spécifiques, comme
s'il s'agissait d'un écran à cristaux liquides d'ordinateur porté sur le dos ou
sur la poitrine. »
Comme d'hab, l'utilisation première est celle qui est la plus
rentable, mais la suite viendra inévitablement.
Christian : C'est précisément cette correspondance
entre le livre et son ersatz numérique qui ne me satisfait pas. Un livre –
comme celui imprimé actuellement – n'est pas seulement un assemblage de
matières inertes supportant un texte vibrant. Un livre modèle le texte. Le
genre roman, par exemple, n'a pu s'épanouir qu'avec le codex, et surtout le
livre imprimé. Il me semble erroné de toujours - commodité binaire - séparer le
contenu de son contenant. Le livre - outre son importance symbolique - a la
particularité d'être achevé, fini et fragile donc précieux. Il n'est pas le
réceptacle d'un écrit mais une de ses conditions. Les fameux
« médiateurs » (je n'aime vraiment pas ce nom) en sont
souvent les coauteurs ou les prescripteurs, ils l'habillent. Il ne génère donc
pas ce regard nu d'un texte nu, converti par l'obsolescence programmée d'un
décodeur.
Puis, j'aime offrir des livres : serais-je contraint à offrir une
petite puce avec un bel emballage représentant une bibliothèque baroque en
image de synthèse ?
Cela ne veut bien évidemment pas dire que je ne m'intéresse pas à la
publication sous forme numérique, au partage de fichiers et aux liens
hypertexte (à défaut de liens plus charnels) – sinon je me demande bien ce que
je ferais ici. Il est même possible qu'elle sécrète de nouveaux genres
littéraires...
Chris-Éric Ergans : Oui, je comprends tout à fait
votre position. La mienne vient de ce que jamais je n'ai respecté l'objet livre
en tant que tel, ne lui attribuant aucun rôle spécifique autre que celui de
vecteur (ainsi, j'ai toujours découpé mes livres pour ne garder que les
passages que j'aimais, ce qui m'obligeait d'ailleurs à les racheter quand mon
désir avait changé). Si je suis ainsi disposé à oublier très vite le
livre-papier, c'est qu'à mes yeux il n'a jamais existé comme
objet-fétiche : seuls importent les signes qui y sont imprimés, donc le
contenu. Le contenant m'indiffère, et à mes yeux le livre n'est donc en rien
une condition de l'écrit. Je peux lire mes auteurs préférés sur simples
photocopies, le plaisir est identique et même supérieur : ce qui sort des
signes imprimés m'appartient encore davantage. Par ailleurs, je préfère
toujours lire en poche quand c'est possible, car ainsi le vecteur est encore
plus commun, donc indifférent (au sens d'objet).
Et c'est assez dire qu'à mes yeux (de dingue, j'en conviens), le livre, en
tant qu'objet fétiche, objet à sens, parasite l'écrit qu'il contient.
Le livre-objet est à l'écrit ce que l'image est à un concert
public : en trop.
Christian : Je me méfie toujours des comparaisons mais
tant qu'à en user, à propos de votre concert de musique, je dirais alors que
les instruments analogiques et les interprètes sont de trop. La numérisation
par voie de synthèse est l'avenir !
Foutaises ?
Le violon n'est-il pas contemporain du livre imprimé, le saxophone du livre
broché ... et le synthétiseur du traitement de texte ?
Comprenez-moi bien, il ne s'agit pas de vouer un culte à l'objet livre mais
constater qu'il a été et demeure un des façonneur de nos langues, de
l'apparition des styles littéraires. Le fondeur de caractères et le typographe
ont modelé les formes et la respiration des textes par les caractères, les
ponctuations, les espaces, les paragraphes, les chapitres qu'ils imposèrent...
Le reste n'est que littérature ;-)
Suis-je rétif à d'autres supports ? Certes non, mais je me méfie des
engouements passagers pour la dernière technologie, produit marketing,
aux marges juteuses.
Puis, tant qu'à l'utiliser, pourquoi singer le livre ? Pourquoi ne pas
y associer de nouveaux signes, des nouveaux caractères, de nouvelles
langues ?
Ѽ҈۞۩ܞदੴᅹ♫
PS : j'aime bien les livres de poche (j'ai de grandes poches).
Chris-Éric Ergans : Je vous rejoins tout à fait sur le
fait que le livre-contenant a contribué à façonner la manière
d'écrire. Mais, de même, un nouveau type de contenant contribuera lui aussi à
la refaçonner. Que l'évolution vers de nouveaux supports génère des effets
positifs ou négatifs, elle se fera : les humains n'ont jamais su résister
au désir de nouveaux vecteurs d'expression et de diffusion.
Christian : Je vois que vous avez le sens de la
synthèse ;-) Nous nous voyons donc en accord. Notez, si vous m'accordez une
conclusion provisoire, cette petite phrase à la fin de mon premier
commentaire : La calligraphie se porte toujours bien..
Sur ce, je m'en vais lire, avec effroi, Gina Blum, la tueuse au clair de lune.
Chris-Éric Ergans : Je vous soupçonne d'être un
esthète.
Roseau, le 24-01-2008