Journal des penchants du roseau

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samedi 26 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous V

L’art, qui est un plus grand historien que les chroniqueurs, a conservé des preuves irrécusables des faits et gestes des religieuses, dans les monnaies, les jetons ou jetoirs, les médailles, frappés à ces époques de liesse. Il y a une affinité indiscutable entre ces monnaies et les cachets, ou sigilla, des saturnales, que les Romains s’offraient mutuellement dans ces réjouissances appelées aussi sigillaires. L’inscription Moneta, gravée sur les petites pièces de plomb léguées pour les fêtes des Fous, ne doit cependant pas être prise à la lettre, car il ne s’agit pas ici d’une monnaie mise en circulation et possédant une valeur égale à celle de l’objet échangé, comme l’or ou l’argent. L’effigie ne porte point non plus la figure du souverain régnant ; mais ces médailles, dont on a donné les empreintes en 1837, n’en sont pas moins des titres archéologiques fort sérieux, quoique trop souvent indéchiffrables.

Ainsi, par exemple, une de ces pièces est ainsi construite : sur la première face est une mitre d’évêque ou d’abbé avec cette légende :

de bone : non-nains.

Au revers, où les figures du champ sont effacées, se trouve le second fragment de la légende :

non cvre-de v-ie-lx. a. b.

Ce qui signifie textuellement : De bonnes nonnains n’ont cure de vieux abbés.

Il n’est pas douteux que nous ne possédions là un fragment des monnaies de plomb de la fête des Fous fabriquées pour les religieuses. L’inscription dont cette médaille est ornée serait due à quelque clerc bel esprit qui partageait leurs plaisirs. Les jeunes moniales avaient ainsi un monument indiscutable de la sagesse de leurs aïeules, sorte de malicieuse provocation à les imiter.

Parmi les autres médailles il faut encore distinguer les suivantes, et dont voici la construction :

p.-le-conte-archieps-s-fir.

Un évêque avec la croix double.

Au revers :

trovverres-bon compte. 1540.

Le rébus se compose d’un cerf, d’une tête de bœuf et d’un troisième objet demi effacé. Cette monnaie appartient à l’église Saint-firmin, le confesseur d’Amiens, comme celle-ci :

trm-ap firmini-cof. 548.

Un évêque tenant une croix, et bénissant.

Au revers :

gverre-cavse maintz helas.

Dans le rébus se trouve une grande paix.

Voici une autre monnaie que l’on ne peut rattacher à aucun couvent connu :

frere-anthoine-crespeav.

Une rosace à quatre fleurs de lis.

Au revers :

trpovr-avoir-brvit. 1545.

Rébus fait de signes très-compliqués.

Comme l’exprime la devise, il s’agit d’un moine qui, en grande gaieté, a voulu faire un peu de bruit, et par ce moyen a transmis son nom à la postérité.

trmoneta. archiepi-turpini : ao. 1518.

Un évêque avec la croix.

Il s’agit ici d’une monnaie d’Anvers. Le titre d’archevêque qui se trouve marqué, l’a fait rattacher à la paroisse Saint-firmin. Le nom de Turpin fait allusion à une famille assez connue dans la ville.

Au revers :

faisons : ces : gros : par : tovt : covrir.

Dans le champ s’ajoute un rébus formé des lettres PŌ et NOS, et de deux vases en forme de marmites, entre les mots TE et NIR. Cette légende, dit M. C. Leber, est un précepte de joueur, comme si l’on disait : Faisons courir les écus.

Les commentateurs avaient cru un instant que le rébus était tiré du grec à cause du mot PŌ NOS. Mais au moyen âge le mot PŌ avec un trait sur l’o n’indique qu’une abréviation : POR, qui signifie pour ; et ce mot, séparé de NOS, est placé de façon à ce qu’on lise : pour nos, et non ponos.

L’inscription constitue par conséquent ces deux vers :

Faïsons ces gros partout courir
Pour nos marmites entretenir.

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.

jeudi 24 décembre 2009

Les Conards de Rouen - notice sur la fête des fous III.3

Le vert dominait dans le costume primitif adopté par les Conards. Emblème de la folie, sa couleur se trouvait semblable à celle que revêt la nature à la venue du printemps. Il y avait, en effet, une piquante affinité entre la future saison où allaient poindre les feuilles, qui n’était pas sans aiguillonner la fibre sensuelle des hommes, et l’époque du carnaval où l’on entrait, qui lâchait bride à tous les instincts et convoitises.

« Certainement la plus commune voix est qu’il n’y a que le prin­temps qui esveille les corps et les esprits endormis de l’hyver fascheux et mélancolique ; et puisque tous les oiseaux et ani­maux s’en rejoüissent et entrent tous en amour, les personnes qui ont autres sens et sentiment s’en ressentent bien davan­tage. » Cette livrée printanesque fut par conséquent syno­nyme de toutes les fêtes de Conardie.

Lorsque la saison du vert approchait, entre l’espace de temps compris depuis la dernière semaine de janvier « jusqu’au mardy gras suyvant, pénultième jour de fevrier » rien ne pouvait contenir l’impatience des Conards ; les mandataires de l’abbé parcouraient les rues de Rouen en soufflant dans leurs trompes ou cornets.

Les nonnains attendaient la fringante invasion, revêtues de vête­ments masculins, ce qui se trouvait être le plus haut degré de licence, comme le prouve l’un des griefs d’accusation formulés contre Jeanne d’Arc pour avoir porté des habits d’homme. – On peut dire qu’il était tacitement convenu, dans ces réunions : « que là ne seraient reçües, sinon les belles, bien formez et bien naturez, et les beaux bien formez et bien naturez. »

Marc de Montifaud, 1874.

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in Les Conards de Rouen, 2009.