Pendant ce temps-là, Mast’André, ému par sa querelle avec la vieille
Barbara, laissait ses clercs et sa boutique, et prenait son chapeau pour aller
se distraire. Chez un limonadier qu’il fréquentait depuis dix ans, il rencontra
un juge ordinateur de ses amis, qui lui proposa une partie de bazzica,
et comme Mast’André poussait des soupirs en mêlant les cartes, le seigneur juge
lui demanda la cause de son chagrin. Le notaire raconta en confidence le sujet
de ses peines et la triste obligation où il était d’envoyer sa fille à Taormine
pour l’éloigner d’un misérable chevrier qu’elle aimait follement.
– Par le Christ ! vous n’êtes guère ingénieux, Mast’André, s’écria
le juge, de ne pas savoir vous défaire d’un chevrier qui vous gêne, lorsque
vous avez pour ami un homme puissant. Ignorez-vous que si je dis à un
gendarme : « Faites ceci ; arrêtez telle personne ;
mettez-la en prison ; serrez-lui les pouces jusqu’au sang, » à
l’instant la personne est saisie, appréhendée au corps, mise au secret, et que
le sang jaillit de ses pouces selon mon commandement ? Regardez-moi là,
entre les deux sourcils, et vous verrez celui qui a le pouvoir de vous délivrer
de votre inquiétude. La belle Angélica n’ira pas à Taormine ; c’est votre
chevrier qui sera conduit sous bonne escorte à Noto, où est le siège de
l’intendance.
– Mais, dit le notaire, encore faudrait-il accuser Cicio de quelque
délit.
– Vous commencez à comprendre, reprit le juge. Ne suis-je pas votre
compère et votre ami, et de plus un homme serviable et accommodant ?
Choisissez vous-même le délit : voulez-vous que j’accuse ce drôle de vous
avoir séduit votre fille ? De l’avoir ensorcelée ? Dans l’intérêt de
l’aimable Angélica, il serait mieux d’imaginer un vol. Ne manque-t-il rien chez
vous ? Une pièce d’argenterie, un mouchoir de poche, ou quelque autre
objet ?
– J’y songe, s’écria Mast’André : ce pendard possède l’épingle
d’argent que ma fille portait dans ses cheveux, plus un ruban de ceinture, mais
la vérité est que Cangia lui a donné volontairement ces deux objets comme des
gages de son amour.
– Nous y voilà, reprit le seigneur juge : adressez-moi une lettre
en manière de plainte, et je me charge du reste.
Depuis le postillon qui menait l’ordinario, jusqu’au
gouverneur-général, tous les fonctionnaires de la Sicile étaient des
Napolitains et se considéraient comme en pays conquis : c’était un
excellent moyen d’entretenir la haine entre deux peuples qui auraient pu
s’entendre et s’aimer. Mast’André goûta fort l’expédient du seigneur juge. Il
demanda une feuille de papier sur laquelle il écrivit une plainte en bonne
forme, et Cicio fut accusé d’avoir volé une épingle d’argent et une ceinture,
en s’introduisant dans la maison du seigneur Mast’André, notaire privilégié,
sous le prétexte de fournir du lait de chèvre.
Le lendemain, dona Barbara se chauffait au soleil sur son balcon de
bois (car la plus chétive chaumière de la Sicile est encore ornée d’un balcon)
lorsqu’elle aperçut de loin trois gendarmes qui montaient par un sentier. La
vieille montagnarde appela Cicio à grands cris, et, grimpant sur un escabeau,
elle décrocha la carabine de son défunt mari, qu’elle chargea elle-même, en
femme exercée au maniement des armes :
– Mon fils, dit-elle, jamais les uniformes ne viennent dans ce désert.
N’en doute pas, tu vas être arrêté. Il y a là-dessous une vengeance et une
machination des étrangers. Tu as le temps de tuer les trois Carthaginois par
cette fenêtre. Ne perds pas une minute, ajuste d’abord celui qui marche devant,
et qui paraît conduire les deux autres.
Cicio prit la carabine et courut la cacher dans un grenier :
– Je ne suis point coupable, dit-il à sa mère, et ne le deviendrai pas,
à moins qu’on ne me pousse à la dernière extrémité. Si c’est à moi qu’en
veulent ces uniformes, je saurai jusqu’où peut aller l’injustice des
étrangers.
Au bout d’un quart-d’heure les gendarmes entrèrent dans la maisonnette.
– Tu vas nous suivre, dit le sergent à Cicio. Où est ta chèvre
jaune ?
– La voici.
– Il faut qu’elle nous accompagne.
– Est-elle accusée d’un crime ?
– Assurément. Elle amuse les gens tandis que tu fais tes coups.
– Et quels coups est-ce donc que je fais ?
– Les ordinateurs te l’apprendront. Je vais examiner un peu l’intérieur
de cette armoire.
– Une épingle d’argent ! c’est justement ce que nous cherchons. Un
ruban vert avec une boucle de ceinture ! Ton affaire est claire.
– Que vois-je encore là ? Une vieille montre d’argent.
– C’est l’héritage de mon père, dit Cicio.
– Un misérable comme toi possède une montre quand je n’en ai
point !
Le sergent mit la montre dans sa poche.
– Qu’as-tu sur toi ? dit-il ensuite ; un couteau, cela peut
figurer au procès ; quatre grani, ce sera pour ma peine. À
présent, marchons.
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in La Chèvre Jaune, 2010.