Fichtre ! Il y aurait en France 3 000 000 de personnes ayant un manuscrit à proposer, et de 10 à 15 000 vrais lecteurs (cf. Léo Scheer sur France Culture). Si cela est vrai... pas de doute, il faut inverser l'économie du livre – ce qui en soit ne serait pas une grande révolution – faire payer les auteurs pour financer les lecteurs : accroître l'offre de lectorat, en lui proposant un bon prix, pour satisfaire la demande de publication. Remarquez, Gide déjà, jeune, s'y prenait comme ceci : il publiait à compte d'auteur et « arrosait » une coterie littéraire. Il écrivait pourtant déjà sacrément bien (cf. André Gide, le messager).

Si cette perspective n'est pas à l'ordre du jour malgré l'attrait des sirènes d'officines à compte d'auteur qui, simples prestataires de services, se travestissent en éditeurs à « coups de cœur » sur les boulevards numériques, c'est parce que l'économie est essentiellement une idéologie et que cette idée n'est pas dans l'air du temps, mais aussi parce que les chiffres de Léo Scheer sont faux. Les vrais lecteurs – ah oui, bien sûr nous pourrions finasser sur leur définition – ne peuvent être que 10 à 15 000. Tiens prenons ce 15 000, divisons la population totale de la France : 60 000 000 pour faire tout rond. Il y aurait donc un vrai lecteur pour 4 000 habitants : aucun donc à Saint-Aubin-du-Cormier parce que cette commune en « pleine expansion » ne franchit pas ce seuil. Eh bien ! cher Léo, je vous invite à visiter cette « ville » (oui, oui, ils ne souffrent le mot village) et je vous ferai rencontrer quelques vrais lecteurs, ils vous surprendront : plusieurs connaissent même les éditions Léo Scheer par les livres qu'elles publient. J'ai pris Saint-Aubin, mais j'aurais pu prendre Rouen : 27 vrais lecteurs ? Je n'y crois pas. Il est vrai que je ne connais guère les habitudes de lecture dans la capitale, elles doivent être bien faibles – cela s'expliquerait par la propension au port des Itruc et Ibazar (la lecture d'un livre est incongru dans la rame du métro n° 1 de l'Hôtel de Ville à La Défense, et en voiture, en skateboard ou à vélo cela ne doit guère être ordinaire) –, mais ce relatif désert de la pensée francilien ne peut compenser la foison « hors ». Non, non, Pierre Lepape, par exemple, parle de 70 000 (je n'ai pas la référence à portée de main, mais ce doit être dans Le Pays de la littérature), chiffre faible, mais plus vraisemblable. Et les trois millions voulant proposer leur manuscrits, je n'y crois pas non plus. Qu'il y ait trois millions de tiroirs ou l'intime caresse l'étoffe, je veux bien. Qu'il y ait aussi trois millions de manuscrits déposés dans les maisons ces dernières années, je l'envisage, mais ceux qui frappent à leurs volets entrebâillés aiment fréquenter les boulevards et les ruelles, les devantures éclatantes et celles dignes d'un bouge estaminet. Cet exemple en est l'illustration (lorsque j'aurai le temps, il faudra que je lui demande son manuscrit, qui sait ?, j'aurai peut-être l'honneur de côtoyer P.O.L & Plon,ou mieux, m'en distinguer).

Non, non, soyons sérieux, il existe un équilibre entre les lecteurs et les auteurs (vrais ou faux ?).

Publier est irrépressible parce que s'exprimer l'est. Le nombre de références en « littérature générale » a été multiplié par trois en l'espace d'une génération (cf. Internet va tuer le livre !). La branche web d'internet, démocratisée à partir de 1995 était, à son origine, essentiellement destinée à la publication (succès rapide de Mygale, manifeste du web indépendant...).

Publier à sa mesure est chouette et – quelque soit le support adopté : tract, web, brochure, codex ; le nombre d'exemplaires diffusés – il serait idiot de s'en priver. Le web ne fait que rendre visible, de manière déformée, à ceux qui ne savaient côtoyer le foisonnement des expressions et, en particulier, de l'écriture : il permet que des tiroirs se vident. C'est heureux. Le seul bémol grinçant serait cette propension de postier moderne à « finir dans le journal » (voir note 1, ci-dessous).

Publier n'est pourtant pas éditer. Éditer est la rencontre de deux personnes autour d'un texte : un auteur & un écrivain, un écrivain & un éditeur, un auteur & un lecteur attentif, peu importe : une rencontre, oui (Celle de Montaigne & Marie de Gournay, Flaubert & Ducamp, Gide & Louÿs...). De cette rencontre pourra résulter un livre, un vrai ; il ne sera pas nécessairement publié, c'est déjà une autre aventure. Éditer est finalement assez intime : un accord entre deux êtres indifférents au brouhaha pour préserver la solitude d'un texte avant sa possible fête. Cette rencontre pourra être bavarde ou silencieuse – question de tempérament –. Loin de suffire elle est pourtant nécessaire si le livre prétend être autre chose qu'un article de commerce nu au code barre éclatant.

Je ne voulais pourtant pas vous parler de ça, mais de deux initiatives M@n & Scryf, de leur possible articulation fragile avec les penchants du roseau. Parmi la kyrielle de projets apparemment similaires visibles sur le web, j'ai choisi ceux-ci pour une bonne et simple raison : je me suis déjà frotté à certains de leurs responsables et j'en garde de bons souvenirs.

M@n, pour résumer, est une initiative de Léo Scheer – éditeur – qui vise à publier trois livres par an parmi les textes présentés par les auteurs et lecteurs abonnés à cette plateforme. Le choix se fera par vote interne. L'impression par l'imprimeur Laballery. La distribution moitié vers les libraires, moitié vers les auteurs/lecteurs qui préachètent les livres. L'ensemble devrait être financé par les abonnés au service : une adhésion de 50 € par ans. L'abonné recevra donc trois livres, choisis par la « multitude », pourra présenter un manuscrit et disposera d'une voix.

M@n, mon point de vue provisoire : il n'est pas ici question d'édition (voir ci-dessus), mais de publication décidée par une « multitude » avec toutefois le savoir faire de deux professionnels : un éditeur et un imprimeur. La solution de financement est astucieuse, le plancher est un peu élevé, mais bon, c'est un choix : elle induit pourtant une dérive marketing qui frise celle que présentent les margoulin du compte d'auteur ou de la Française des jeux : misez petit, vous pourrez gagner gros (cf. l'émission de France culture). Le système de vote m'inquiète bien plus, même s'il est assez rigoureux : déjà les dérives coutumières de ce genre d'exercice sont perceptibles : quelques profils multiples pour une même personne, des courriels reçus disant : « inscrivez-vous, votez pour moi ». L'animation pour inviter le chaland est assez ridicule, du type : « - Les scènes de sexe dans les livres : nécessaires ou superflues ? En général qu'en pensez-vous ? (Les exemples seront les bienvenus) » (sic). Ceci dit, la plateforme est sans fioriture, intuitive et comme partout, il dépend des uns et des autres pour qu'elle soit riche de l'intérieur : des critiques de lecture pourront intéresser l'auteur d'un texte. Concernant les livres publiés, je vous ferai certainement un compte-rendu ici après leur lecture. Surprise !

Scryf, résumons aussi, est une plateforme mise en place par des auteurs et des critiques après un long temps de murissement et de gestation. Elle n'a pas d'autre but qu'elle même, c'est à dire faire se rencontrer des auteurs et des lecteurs autour de textes. L'inscription est libre et laisse au participant toute latitude pour s'exprimer, papillonner, discuter, lire, critiquer ou présenter un texte.

Scryf, mon point de vue provisoire : malgré un enthousiasme technoïde et son vocabulaire abscons : « crowdsourcing » (sic), l'oubli parfois qu'un texte numérique nu se réduit à une suite numérique du type de ce 00111111 qui ne peut être lue que grâce à un bidule prothèse à l'éphémère existence (je vous en donne une traduction en note 2, ci-dessous) et l'aspect un peu usine à gaz de cette plateforme, les personnes qui ont eu la volonté de la monter sont sympathiques, ouvertes et, ce qui ne gâche rien, possèdent une fine plume critique. C'est certainement un lieu qui sera propice à la confrontation d'un texte à ses lectures. En tout cas toutes les bases sont là pour qu'il en soit ainsi. Il serait dommage de s'en priver.

Deux articulations (j'abrège, j'abrège) :

Vous savez qu'une des idées qui me tient à cœur est qu'un texte, un livre ne soit pas approprié par son éditeur (publieur), mais puisse se transmettre d'auteur à lecteurs par différents canaux. M@n m'offre la possibilité de faire une tentative de son côté : je présenterai donc, en accord avec son auteur, un des textes déjà publié par les penchants du roseau.

Vous savez aussi que je déborde de manuscrits à lire. J'ai à peu près lu tous ceux reçus avant mai 2011 (plus de 240 quand même) et ne pourrais continuer à ce rythme : d'autant que le même nombre de courrier à écrire et envoyer m'attend. Pourtant il serait dommage de tarir cette source de textes, être surpris est un des attraits de cette activité. Ce que je vais faire, sera de proposer à certaines des personnes qui m'envoient des manuscrits de tenter la plateforme Scryf, les critiques reçues permettront sans doute de m'éclairer un peu avant, pendant ou après une première lecture. J'en parlerai plus longuement dans quelque temps (je me dois préparer la cuisson d'une composition de légumes).

Note 1 : Ce qu'en dit Piergiorgio Bellochio :

« « Finir dans le journal » représentait pour nos vieillards l'un des pires malheurs, une véritable honte. L'indétermination de l'expression n'était pas due au hasard ; elle en étendait la signification bien au-delà de l'évidente référence aux faits divers sanglants, pour en faire quelque chose d'absolu. Le même sentiment de répulsion, à peine nuancé, frappait le criminel et la victime, le protagoniste d'un scandale et le personnage à succès, et plus que tout autre celui qui mettait volontairement son nom dans le journal : le journaliste. Le mot fama conservait encore l'acceptation négative qu'il avait en latin. Selon l'opinion commune, on ne pouvait pas être en même temps « comme il faut » et célèbre (famoso). Le métier de journaliste était considéré comme à peine moins infamant que la prostitution. La rudesse de nos vieillards était parfois dotée d'un flair infaillible. »

Note 2 : La traduction de ces codes par un bidule électronique pourrait être :

Aux Libertins

Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c'est à vous seuls que j'offre cet ouvrage: nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions, et ces passions, dont de froids et plats moralistes vous effraient, ne sont que les moyens que la nature emploie pour faire parvenir l'homme aux vues qu'elles a sur lui; n'écoutez que ces passions délicieuses; leur organe est le seul qui doive vous conduire au bonheur.

Femmes lubriques, que la voluptueuse Saint-Ange soit votre modèle; méprisez, à son exemple, tout ce qui contrarie les lois divines du plaisir qui l'enchaînèrent toute sa vie. Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d'une vertu fantastique et d'une religion dégoûtante, imitez l'ardente Eugénie; détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu'elle, tous les préceptes ridicules inculqués par d'imbéciles parents.

Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse, n'avez plus d'autres freins que vos désirs et d'autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d'exemple; allez aussi loin que lui, si ,comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare; convainquez-vous à son école que ce n'est qu'en étendant la sphère de vos goûts et de ses fantaisies, que ce n'est qu'en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d'homme, et jeté malgré lui sur ce triste univers, peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie.

La Philosophie dans le boudoir, Marquis de Sade.