Journal des penchants du roseau

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jeudi 24 novembre 2011

Que voulez-vous ? les jeunes femmes ne lisent plus (...) celles qui, par exception, lisent encore un peu... ÉCRIVENT !!

Les voilà revenus les beaux jours littéraires, si toutefois il est vrai que la littérature ait de beaux jours. Nous sommes peut-être dans l'unique semaine de l'année où les conversations commencent par ces mots: « Avez-vous lu tel livre ? Pouvez-vous me prêter tel roman ? » Depuis samedi, nous avons entendu souvent cette phrase : « Avez-vous vu le Livre du peuple ? — Non, il n'a pas encore paru, reprenait-on. — Si vraiment, il a paru. — Je ne le crois pas ; il est annoncé dans tous les journaux, mais on ne le vend pas encore. — Moi, j'ai l'honneur de vous dire qu'on le vend, et qu'il a paru ; ce qui me le ferait croire, c'est que je l'ai acheté et que je l'ai lu. — Eh ! dites-le donc tout de suite ; quel est votre avis ? — J'attendrai le vôtre. — Avez-vous fini Lautréaumont ? — Pas encore ; je vous le donnerai demain. Le second volume est très-intéressant ; mais mon pauvre Louis XIV, comme on le traite ! Louis XIV, grossier et méchant ! C'est un point de vue nouveau. — C'est historique. Que voulez-vous ? l'histoire est comme la science, elle fait des découvertes chaque jour ; les historiens sont comme les savants, le dernier seul a raison ; son talent consiste à prouver que ses devanciers n'avaient pas le sens commun. L'histoire que nos enfants apprennent n'a plus aucun rapport avec celle qu'on nous a enseignée ; nous n'avons pas les mêmes héros. Ceux que nous estimons, nos enfants les méprisent ; ils ont découvert depuis nous des choses affreuses sur ces gens-là ; mais, en compensation, on leur a révélé toutes sortes de belles actions commises par de grands scélérats, et ils retrouvent pour ceux-ci l'admiration qu'on leur apprend à refuser aux autres. — A propos d'histoire, vous lirez avec intérêt l'Histoire des classes ouvrières, par M. Granier de Cassagnac. — Moi ! vous savez bien que je ne lis que des romans. — Je sais, madame, que vous n'aimez pas les ouvrages lourds et ennuyeux, c'est pourquoi je vous conseille de lire celui-ci. On peut être érudit sans être pédant, lisez, par exemple, le chapitre des esclaves lettrés, le chapitre sur les femmes romaines, et vous verrez que ce livre, bien qu'il soit instructif et fait avec une grande conscience, est aussi amusant que tous les romans numérotés que vous fournit votre libraire ou plutôt votre cabinet de lecture ; car, vous aussi, madame, vous avez recours aux cabinets de lecture. — Ne m'en parlez pas, je ne puis m'empêcher de rire de ma colère ; voilà deux mois que je demande le second volume de Mauprat ! Hier, j'ai enfin obtenu cette réponse : « Le second volume de Mauprat n'est pas encore rentré ; il est chez une dame qui lit très-lentement ! » En effet, deux mois ! Il me semble que, même en épelant mot à mot, j'aurais déjà fini. — Ah ! pauvre littérature, ce sont là tes beaux jours !

Une femme élégante et riche, une femme d'esprit, attend patiemment deux mois pour lire un roman de George Sand, et l'idée ne lui vient pas de l'acheter ; et dans son élégante demeure vous trouverez toutes les splendeurs imaginables, tenture de lampas, rideaux à franges ruineuses, meubles royaux, fantaisies de toute espèce, vases de toute magnificence, tables d'un prix fabuleux, incommodes, offensives, mais admirables, joyaux, colifichets, porcelaines chinoises, toutes les plus ravissantes inutilités, tous les luxes imaginables, excepté celui de l'esprit. Voyez ce beau salon d'étude, ce boudoir charmant ; admirez-le dans ses détails, vous y trouverez tout ce qui peut séduire, tout ce que vous pouvez désirer, excepté deux choses pourtant : un beau livre et un joli tableau. Il n'y a peut-être pas dix femmes à Paris chez lesquelles ces deux raretés puissent être admirées, et encore ne leur est-il permis de se passer cette fantaisie d'artiste que parce que depuis longtemps elles ont pourvu au plus pressé ; et en fait de vieux chinois et de vieux Sèvres, depuis longtemps elles n'ont plus rien à envier. Cependant il est une justice à rendre à nos jeunes élégantes, elles n'ont point de livres, c'est vrai, mais elles ont de superbes bibliothèques, des armoires de Boule d'un grand prix, auxquelles on a laissé, par respect, le nom menteur de bibliothèque. Mais ne craignez pas que ces belles armoires restent inutiles ; non certes, on leur donne un très-noble emploi ; voyez dans celle-ci : les chapeaux, les bonnets et les turbans de madame ; dans celle-là se pavane dans toute sa gloire l'uniforme de garde national de monsieur. Au fond des plus petites armoires, sur les étagères, pas un livre non plus ; là où l'on voyait jadis les vers d'André Chénier, les poésies de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de madame Valmore, de madame Tastu, vous trouvez des bergers en flacon, des chiens de porcelaine, des magots chinois, des pots à crème, des théières, des tasses dépareillées, des sucriers sans couvercles, et ce qui est plus étrange, des soucoupes cassées, mais réparées, grâce à leur cercle d'or, et traîtreusement montées en coupes ! Affreux jeu de mots ! Mais à quoi bon des livres? Ô progrès ! Que voulez-vous ? les jeunes femmes ne lisent plus, et chose plus terrible, hélas! celles qui, par exception, lisent encore un peu... ÉCRIVENT !!

Aussi maintenant les livres d'étrennes ne sont-ils plus que des livres d'enfants. Pour eux on fait encore des merveilles : mais pour les gens raisonnables, pour les femmes respectables, pour les mères de famille, ce sont les colifichets, les niaiseries de toutes espèces ; les poissons rouges tournant dans un bocal orné de fleurs ; une sonnette en porcelaine surmontée d'une tête chinoise qui vous dit bonjour chaque fois que vous sonnez ; ce sont des paniers fontanges parés de rosettes et de fleurs artificielles, des bâtons de perroquets pour accrocher des bagues ; des choses enfin laides, inutiles et de mauvais goût. Est-ce la faute des marchands ? est-ce la faute des acheteurs ? Pourquoi tous les meubles nouveaux sont-ils si parfaitement incommodes ? Des écritoires trop grandes ou trop petites, dont on ne peut pas se servir ; et puis des complications à n'en plus finir. Nous avons vu hier, par exemple, dans un des plus beaux magasins de Paris, un prie-Dieu devant lequel il est impossible de se mettre à genoux. Le prie-Dieu contient, il est vrai, un encrier et tout ce qu'il faut pour écrire ; ce n'est pas tout : en pressant un ressort vous en faites jaillir une glace, un miroir de toilette : ce qui est très-commode, n'est-ce pas ? l'idée est heureuse, mesdames, vous pourrez, grâce à cette invention, dire vos prières en mettant vos papillotes ; il n'y aura pas de temps perdu.

Les nouvelles dramatiques, les voici : une comédie et un drame de madame la duchesse d'Abrantès, qui vient aussi de publier un roman : l'Exilé. Ce drame et cette comédie seront joués chez M. le comte de Castellane, par madame la duchesse d'Abrantès, qui a bien voulu se confier à ellemême les principaux rôles. On parle aussi d'une comédie, par madame Sophie Gay, pour le même théâtre. Oh ! si M. le comte de Castellane voulait être le directeur de l'Odéon, seulement pendant une année, quel bonheur pour les arts ! Sa troupe s'est enrichie d'une charmante actrice, dont le nom très-célèbre est cependant un mystère pour tout le monde. Son public s'est enrichi de trois cents personnes de moins ; mais cette année on a supprimé les deux précipices qui ornaient ses deux portes cochères : cela déroutera bien des gens qui s'y étaient accoutumés.

Les chevaux de l'empereur sont ce qui arrête CALIGULA ; Alexandre Dumas a déclaré ce soir qu'il retirerait sa pièce, si les chevaux ne répétaient pas demain.

in Le Vicomte de Launay, Lettre XXXVI, 16 décembre 1837. On loue les livres, on ne les achète pas. — Les femmes qui lisent. de Madame Émile de Girardin.

samedi 30 juillet 2011

Avaler la pilule

De nos jours, un peintre fait votre portrait en sept minutes ; un autre vous apprend à peindre en trois jours ; un troisieme vous enseigne l'Anglais en 40 leçons. On veut vous apprendre huit langues avec des gravures, qui représentent les choses & leurs noms au-dessous, en huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble les plaisirs, les sentimens ou les idées de la vie entiere, & les réunir dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait ; on vous ferait avaler cette pilulle, & on vous dirait : allez vous-en.

Maximes, pensées, caractères et anecdotes, Nicolas Chamfort, éd. de Ginguené, 1796

dimanche 26 juin 2011

La Renommée

« Il est, au milieu de l’univers, entre l’océan, la terre et les plaines célestes, sur les confins des trois mondes, un lieu d’où se voit tout ce qui se passe en tous lieux, si éloignés qu’ils puissent être : là toute voix qui se fait entendre vient résonner dans des oreilles toujours prêtes. C’est la demeure de la Renommée. Elle habite un palais sur le haut d’une montagne : mille issues, mille ouvertures donnent accès dans ses murs, que ne ferme aucune porte. Nuit et jour il est ouvert : formé d’un airain retentissant, il résonne à tout bruit et répète toute parole. Au-dedans jamais de silence, jamais de repos. Ce n’est pas du fracas, mais un sourd et continuel murmure, comme celui des eaux de la mer, quand vous les entendez au loin, ou comme les derniers roulements du tonnerre. Là, s’agite un peuple léger de vaines rumeurs, vraies ou fausses, des paroles confuses qui vont, viennent, s’entre-choquent et repaissent les oreilles avides : ces messagers innombrables répandent partout les bruits divers ; le mensonge va croissant dans leur bouche, et chacun ajoute encore à ce qu’il a entendu. Là est la Crédulité, l’Erreur téméraire, les fausses Joies, les vaines Terreurs, la Sédition et les Bruits incertains. La déesse elle-même au milieu du palais voit tout ce qui se passe dans le ciel, dans l’océan, sur la terre ; son œil scrute tout l’univers. »

Les Métamorphoses, Livre XII, v.40, Ovide, traduit par Puget, Guiard, Chevriau et Fouquer.

mardi 12 octobre 2010

Surveillance de chacun par tous

Serrure

Dans le chapitre des Essais, Des Cannibales, Montaigne relate la rencontre à Rouen en 1562 de trois « Brésiliens » et du jeune roi Charles IX (12 ans) :

« Trois d'entre eux, ignorans combien couttera un jour à leur repos, et à leur bon heur, la cognoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruine, comme je presuppose qu'elle soit des-ja avancée (bien miserables de s'estre laissez pipper au desir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel, pour venir voir le nostre) furent à Roüan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit : le Roy parla à eux long temps, on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'une belle ville : apres cela, quelqu'un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d'eux, ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable : ils respondirent trois choses, dont j'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry ; mais j'en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange, que tant de grands hommes portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde) se soubmissent à obeir à un enfant, et qu'on ne choisissoit plustost quelqu'un d'entre eux pour commander : Secondement (ils ont une façon de leur langage telle qu'ils nomment les hommes, moitié les uns des autres) qu'ils avoyent apperceu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté ; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses, pouvoient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. »

Marri aussi, sommes-nous de ne pouvoir deviner cette troisième chose. Mais la seconde serait-elle une permanence qui s'affranchirait des siècles et ferait – en quelque sorte – partie de notre substance ? Un bon millénaire plus tôt, Luc, l'oriental, le subversif, nous racontait cette histoire. Pas besoin de l'avis des exégètes pour saisir immédiatement que le gras du veau ne devait être réservé au meilleur serviteur :

« Un homme avait deux fils, dont le plus jeune dit à son père : « Mon père, donne-moi la part du bien qui me doit échoir. » Ainsi, le père leur partagea son bien. Et peu de temps après, ce plus jeune fils ayant tout amassé, s'en alla dehors dans un pays éloigné, et il y dissipa son bien en vivant dans la débauche. Après qu'il eut tout dépensé, il survint une grande famine en ce pays-là ; et il commença à être dans l'indigence. Alors il s'en alla, et se mit au service d'un des habitants de ce pays-là, qui l'envoya dans ses possessions pour paître les pourceaux. Et il eût bien voulu se rassasier des carouges que les pourceaux mangeaient ; mais personne ne lui en donnait. Etant donc rentré en lui-même, il dit : Combien ya-t-il de gens aux gages de mon père, qui ont du pain en abondance ; et moi je meurs de faim ! Je me lèverai, et m'en irai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, et je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ; traite-moi comme l'un de tes domestiques. Il partit donc, et vint vers son père. Et comme il était encore loin, son père le vit, et fut touché de compassion ; et courant à lui, il se jeta à son cou et le baisa. Et son fils lui dit : « Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, et je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ». Mais le père dit à ses serviteurs : « Apportez la plus belle robe et l'en revêtez ; et mettez-lui un anneau au doigt et des souliers aux pieds ; et amenez un veau gras et le tuez ; mangeons et réjouissons-nous ; parce que mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, mais il est retrouvé. »

Et ils commencèrent à se réjouir. Cependant son fils aîné, qui était à la campagne revint ; et comme il approchait de la maison, il entendit les chants et les danses. Et il appela un des serviteurs, à qui il demanda ce que c'était. Et le serviteur lui dit : « Ton frère est de retour et ton père a tué un veau gras, parce qu'il l'a recouvré en bonne santé ». Mais il se mit en colère, et ne voulut point entrer. Son père donc sortit, et le pria d'entrer. Mais il répondit à son père : « Voici, il y a tant d'années que je te sers, sans avoir jamais contrevenu à ton commandement, et tu ne m'as jamais donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis. Mais quand ton fils que voici, qui a mangé tout son bien avec des femmes débauchées, est revenu, tu as fait tuer un veau gras pour lui ». Et son père lui dit : « Mon fils, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi. Mais il fallait bien faire un festin et se réjouir, parce que ton frère que voilà, était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu , et il est retrouvé. »

Évangile, Luc, 15.

Juger une société, cette capacité de vivre ensemble, se fait souvent en observant ses marges et ses faiblesses. Ici, les marges sont rognées et expulsées comme si des Roms nous avions unique ressentiment. Les faiblesses, lorsque la vie décline, sont soumises à l'examen collectif du passé de celui qui s'essouffle pour savoir à quel taux l'étayer. Le glissement se fait de la lutte de tous contre tous à la surveillance de chacun par tous.

Triste permanence.

(photo de Ainhoa Pcb, licence creative common)