Journal des penchants du roseau

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 4 mai 2010

Bleu Terre - Visage

Quand la pieuvre s’avançait dans mes nuits, je pouvais me cabrer, mais ses immenses tentacules entraient dans mon cerveau et me tiraient vers un ailleurs sombre, je luttais pour conserver un peu de soleil, un peu de vie. J’affrontais ce silence où, ma tête engloutie, je me noyais, recouvert par ses pattes aux ventouses pourpres assassines. Dans ma nuit, je me débattais. La sueur collait aux draps, j’endurais la menace. En apnée, je subissais cet instant de courte folie, celui où l’animal me mordait avant de me jeter au visage son encre poison. J’étais contrarié. Comment réagir ?

Tel un roseau qui ne plie pas aux vents, je me dressais et m’insurgeais de cette intrusion dans mes rêves de sommeil. Espérer résister au cauchemar était vain… Je supportais ce voyage obscur sans réellement me rebiffer, habité par la peur de me briser, et de crouler sous la menace qui veille. L’ampoule avait claqué, et je cherchais ce couloir de lumière, désobéissant au monstre marin qui tentait de définitivement m’éteindre. Je me mesurais à lui, un combat sans merci où tout nous opposait, lui si fort, et moi si frêle.

Sans céder, je reculais sans capituler, obsédé par ma victoire, celle de conserver en mémoire ton visage, soutien magique, fruit de jeunesse qui jamais ne s’altère face au temps qui passe, et qui jamais ne recule devant le danger de l’oubli. L’amour à mort, sans dépérir, juste un souvenir.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

jeudi 24 décembre 2009

La Posture du roseau

En jetant un coup d'œil distrait sur les sites pointant sur nos penchants, on en apprend de vertes et mûres :

« Dans la posture du Roseau, la femme se met sur le dos, prenant appui à la fois sur la tête et les jambes et arque son bassin pour placer son vagin dans un angle permettant une pénétration optimale. »

Le roseau se déplie ici.

jeudi 19 novembre 2009

Souffle ride le marigot

Un souffle en brumaire, une brise du ponant ; léger, le roseau s’incline pour vous saluer. Il aurait aimé attendre un peu, être prêt, mais le sommes-nous un jour ? Il pensait que c’était mieux. Un roseau pense-t-il ? Alors agitant ses quenouilles, il va vous murmurer ce qui l’agite.

Il aimerait que le marigot qui le nourrit — le protège — se métamorphose en librairie. Vous vous en souvenez ? Ce lieu où l’on choisit des textes, les recopie, y trempe parfois sa plume, les assemble en feuillets, les presse, les couvre et, avant qu’ils ne collent complètement, les transmet.

Il a vu un atelier s’assembler de bric et de broc : un vieux bureau ici, des dictionnaires là, des rameaux de feuilles ivoirines et un plioir en os, de l’encre, de la colle et un couteau au tranchant redoutable. Cette presse qui fait danser, à pas malhabiles, l’apprenti de ce lieu.

Ah ! Celui-ci, il s’en moquait un peu, il le voyait passer de l’émerveillement à la gaucherie après avoir claviardé comme un singe, il supposait que le plomb disparu de la fonte s’était logé insidieusement dans sa tête. Le voir tourner comme un ours autour d’un serre-joint récalcitrant à faire sauter les ais et l’entendre pester comme un soudard ; il en tremblait un peu.

Soudain, il l’a vu brandir un petit volume, entamer une danse de Saint-Guy et chanter au son des fifres et des tambours : « Les Conards… Les Conards de Rouen ! », se précipiter dehors annoncer la nouvelle dans les librairies de la ville, les vraies, les sérieuses, celles qui savent choisir et proposer. Il revint souriant avec une drôle de ride en travers du front : « L’accueil est bon, trop bon… veiller… les façonner à temps. » Le conflit social couvait, l’apprenti éditeur se frottait les mains lorsqu’il reçut l’apprenti diffuseur, mais l’apprenti imprimeur marmonnait jurons, il demandait à l’apprenti secrétaire de passer commande de papier et d’encre au lieu de jeter un œil distrait sur de futurs communiqués qui ne feraient qu’ajouter à la tension. L’apprenti libraire se réunit et décida, pour apaiser son petit monde, d’user d’une astuce éprouvée depuis des siècles : désigner l’en-dehors et proclamer avec un brin d’emphase :

  « Pis que la muselière, l’oubli œuvre à étouffer plus sûrement les manifestations audacieuses de la vie. S’il en subsiste quelque écho, il suffit de le travestir avec l’assurance de celui qui sait, l’habiller de folklore, le rendre désuet.

Déambulez dans Rouen, glissez sur le pavé, arrêtez un passant et rappelez-lui les Conards de la ville… Si vous échappez au gnon, un haussement d’épaule ou une moue vous répondront.

Pourtant, ils furent fameux ces Conards de Rouen. Turbulents, satiriques, insolents, drôles, courageux, grotesques, ridicules parfois : vivants ! Le XVIe siècle fut leur apothéose et le XVIIe leur fin, comme celle des Badins, des Turlupins, des Mau-gouverne, des… Fous – le grand enfermement commençait.

Les Conards de Rouen n’a pas l’ambition de retracer leur histoire ni même en rédiger une chronique, juste rendre public des textes enfouis dans des fonds de bibliothèques : celui du libraire Nicolas Dugord,  Les Triomphes de l’abbaye des Conards (1587), précipité dans un cul-de-basse-fosse suite à cette publication ; la savoureuse notice de la sulfureuse Marc de Montifaud (1874), jetée en prison parce qu’auteur des Vestales de l’Église ; la note culinaire d’Hervé Bréchet (2009) qui ne perd rien pour attendre de son ironie pendable.

Les Conards de Rouen, première publication des Penchants du roseau, est à votre main dans toutes les bonnes librairies de la ville et du territoire infini de la Conardie à partir du 3 décembre 2009. »

Le roseau bâille, il relâche ses quenouilles, il attend le jour pour bruisser à son point.

Un apprenti libraire, novembre 2009.

//