Oh non ! Ne vous méprenez pas, ce n'est pas parce que je n'ai pas reçu
de réponse à
mon courrier posté il y a soixante-douze jours à Madame le Maire de Rouen
que j'intitule ainsi ce billet. Non, non, croyez-moi ! Il s'avère que
depuis ce jour les penchants du roseau reçoivent de nombreuses visites
accompagnées de cette requête : « Quel est le nom du Maire de
Rouen ? »
Maintenant vous en savez autant que moi, alors poursuivons... par un petit
retour en arrière, voici le contenu du courrier posté le 3 décembre
dernier :
Madame le Maire,
Il est des noms de rues comme de nos manières, elles furent frustes mais
gaies, pieuses mais irrespectueuses. Ces noms évoquaient plutôt un métier, une
habitude, un marché, une réputation, un personnage illustré... qu’une personne
illustre, sévère, défunte. Aujourd’hui, les épitaphes clouées à l’entrée de nos
venelles, ruelles et avenues appesantissent nos pas à tel point qu’une prothèse
pneumatique nous est devenue indispensable.
Disparues, celle des Arpenteurs, des Belles-Femmes, des Coquets, du
Bon-Espoir, de la Basse-Fesse, de Derrière, Devant-la-Cohue, Dame-Jeanne, du
Petit-Enfer, du Chien-qui-rit, du Cochon-rôti, de la Truie, des Ramasses, du
Bardel, des Barbiers, des Curandiers, de Vanterie, de la Chèvre, des Crottes,
de la Grosse-Bouteille, de la Pompe, des Prêtresses... même celle des
Jésuites ; comme partout, elles furent remplacées par des galonnés, des
ceinturés, des notables, des académiciens, des artistes... un pont récent,
inauguré en grande pompe, fut même affublé du nom de celui qui s’écriait :
« Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit
! »
Il est pourtant une rue qui retient plus particulièrement l’attention. Celle
qui éventra un quartier tumultueux ; qui trancha et redressa les rues des
Tanneurs, de la Renelle-aux-Tanneurs, des Maroquiniers, de Dessus-la-Renelle
pour tracer une droite impeccable entre la Seine, l’Hôtel-de-Ville et les
boulevards. Celle qui eut toujours une belle maîtresse, l’Impériale, la Royale,
la République, l’Impériale (bis), la République (bis)... et demain ?
Demain est ma requête, Madame le Maire, celle de redonner fierté aux
riverains de cette artère qu’on traverse sans jamais s’y attarder ;
permettre aux passants de sourire, de se rappeler, de revenir. Demain sera
changer son nom en rue de la Conardie, en mémoire aux fameux Conards de Rouen(1) qui surent
égayer la ville un siècle durant avant d’être étouffés par le Parlement et
l’ombre du sinistre homme rouge.
Madame le Maire, je vous en prie, bousculez l’ordre du jour de votre
prochain conseil, présentez-lui cette requête et, à n’en pas douter, il
l’adoptera à l’unanimité. Pensez à ces jours de liesse lorsqu’au son des
« tabourins, fleustes, phiffres, trompes, trompettes, cimbales,
cornemuses, vielles, carivary, hautsbois, rebecquets, bourdons, violons,
harpes, loures sourdes, orgues, timpans, pippets, cornets » vous
inaugurerez cette rue : la clameur s’étendra à toute la cité et... bien
au-delà.
À cette inauguration prochaine, bien à vous,
Christian Domec, apprenti libraire.
(1) Les Conards de Rouen, les penchants du roseau, 2009, dans
toutes les bonnes librairies de la ville.