Journal des penchants du roseau

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samedi 28 avril 2012

J'ouvre le carton, il est vide

C'était un vieux projet enfoui dans un carton. Il datait d'une bonne vingtaine d'années – le projet, pas le carton – . J'en avais écrit une bonne centaine de ces petites choses à quatre pattes. Des oublis, des déménagements successifs ont eu raison d'elles. Début avril, j'ouvre le carton, il est vide. Elles se sont carapatées en douce parce que je n'y pensais plus sans doute. Ingrates ! Je vous avais soignées pourtant. Mais les rides venues vous fûtes oublieuses.

Petites choses, vous étiez sensuelles, lestes, friponnes ou coquines. Rappelant à discrétion notre origine, ce moment fugace – hors malheurs – qui nous permit de commencer à être. Comme dans les rites quelques gestes étaient imposés : une forme brève – le quatrain de vers libres ou contraints – , un prénom, un mot mystère choisi dans un vieil almanach et une signature changeante. Quatre contraintes donc pour y glisser votre liberté, vos délices suggestives.

Ce carton vide, j'aimerais à nouveau le remplir, en négligeant le crayon, en observant le vôtre, avec les mêmes formes pour d'autres écritures. Prendre le temps, se donner un an pour réunir un à un des centaines de quatrains.

(lire la suite sur Scryf)

jeudi 5 janvier 2012

Scryf ? Contrariétés II

Scryf

Je clos provisoirement cette présentation de Scryf par trois retours de lecture à propos de Contrariétés de Gabrielle Ostoya. Sur Scryf, je ne suis que de passage, je sais que parmi vous, il y a des habitués. N'hésitez pas à m'envoyer votre billet, je le publierai ici.

Retour détaillé de Nat Renard

Je reprends, plus ou moins en copier/coller, une partie des remarques que j'avais faites à Gabrielle par voie de MP. Mais je ne sais pas si cela intéressera quelqu'un d'autre qu'elle... L’histoire des francophones ("comme disent les francophones"), de la côte d’Ivoire et du prénom Gwenaël, vraiment, pour moi, ça ne passe pas. Ça casse complètement le côté immersif, l’idée que l’histoire puisse vraiment être narrée par un états-unien. Et du coup ça sonne faux.

Pour moi, il faut d'abord cerner le perso, un minimum, quoi. Un môme qui vient du fin fond du Texas, le Texas étant déjà ploucville pour les reste des Etats-Unis, c'est un peu comme s'il avait grandi loin de tout. En plus de ça, il n'a pas l'air spécialement brillant, hein, le mec. Tel que présenté dans ton histoire, je vois plutôt un brave gars, pas très sociable, genre réservé, qui une fois adulte fait des petits boulots ou devient petit comptable dans une petite banque (où, tiens, premier petit pétage, il se retrouve en caisse derrière un guichet fermé). Je n'imagine pas un mec que l'adversité a rendu super débrouillard et vif, plutôt le contraire, pas sûr de lui, surtout avec les autres, mais avec quand même une imagination particulière qui lui fait faire des trips particuliers sur les chose et les gens ( "tu es belle comme un cerise" et "j''aimerais vivre dans ton oeil gauche" en donnent l'idée). Ce mec-là, j'avoue avoir du mal à le suivre dans une virée aussi légère et insouciante au Mexique. Pour moi, c'est un mec que l'intérêt qu'il peut éventuellement susciter chez les autres surprend, il n'en a pas l'habitude, et quand cela arrive, il commet toujours une maladresse qui gâche tout. Jusqu'à, peut-être, cette première femme avec laquelle il partage quelque chose au Mexique (mais alors comment/pourquoi la laisse-t-il ?). Ce gars-là n'aurait pas pour réflexe d'aller chercher quel pays lointain n'a pas d'accords d'extradition avec les US. Pour un Américain moyen, ce qu'il y a outre-Atlantique n'existe quasiment pas. Un américain moyen part se réfugier vers ce qu'il lui semble connaître un peu, ce qui est proche tout en étant déjà très exotique (en général, l'état voisin leur semble déjà un pays étranger), le Canada ou le Mexique, en poussant jusqu'au Guatemala ou au Honduras, c'est déjà le bout du monde. Mais aller en Afrique ? Ça, ce serait un truc pour un mec qui est déjà allé là-bas - à moins qu'il ne se soit fait un trip particulier sur un endroit particulier (et peu importe alors les accords d'extradition). Ou encore, il irait dans quelque île caraïbe, ou bien, en poussant vraiment loin, il irait chez Chavez, là, il est sûr de ne pas se faire renvoyer dans une prison ricaine !

Quant à la structure, il faut étoffer, pour que le meurtre de Lola ne tombe pas comme ça, hop, de nulle part, et pour qu’on imagine aussi qu’il a une vie, ce brave garçon. Pour moi, tel quel, le texte est tronqué.

Et si j'ai écrit tout ça, hein, c'est quand même que j'ai bien aimé l'idée, et pour partie son traitement ! Et que je trouve la fin très bonne.

Retour détaillé de Marc Sefaris

Nouvelle singulière, qui me plait beaucoup. En cinq petites pages plusieurs décennies d'une vie chaotique s'écoulent, sur différents continents, avec de brefs gros plans (la relation maternelle), des ellipses inquiétantes (les deux années en Côte d'Ivoire où le narrateur a "survécu"), et des accélérations qui rendent presque cocasse ce qui aurait pu être juste dramatique (la mise à mort de la mère et le suicide du père, le voyage en Amérique latine). Le tout ponctué d'espoirs et de détresses, autour de cette fatalité de tout ce qui se glisse "entre nous", murs, draps, océans, lois, prisons - la logique de l'obstacle perpétuel est déclinée jusqu'à l'absurde, avec jubilation.

Brève œuvre sombre, mais enlevée, souvent drolatique. Cela tient au choix de la narration: l'exclu multi-traumatisé se raconte lui-même, avec ses lacunes, sa relative candeur, son fatalisme, ses pudeurs, comme lorsqu'il déclare son amour comme il peut ("j'aimerais vivre dans ton oeil gauche") ou lorsqu'il évoque la mise à mort horrible de sa première amoureuse en une allusion éloquente: "j'ai déchiqueté le drap, j'ai tout déchiqueté". Il y a de la matière sordide et gore, mais la voix présente tout ça avec une sorte de tranquille évidence, qui crée une distance étrange, une déformation qui sera la seule perception du lecteur, par la force des choses (du coup, le tag "gore" me semble de trop, ou simplement aguicheur ;)). La fin, très sérieuse et qui tout à coup ajoute un destinataire à cette confession faussement décousue, est une belle cerise sur le gâteau.

Mes quelques réserves concernent certaines réflexions appuyées, l'insistance sur la folie notamment, celle du père puis la sienne (le coeur qui bat "comme un fou", etc.), folie à la fois trop commode et trop peu convaincante (on tient une explication rationnelle, qui rassure à peu de frais et dissipe une part de la bizarrerie). Et quelques rythmes ternaires parfois trop systématiques ("une main, un genou, un morceau de nuque blonde", "étranges, excessives, difficiles à admettre").

Il n'en reste pas moins que le ton en apparence naïf, qui fait défiler une vie entière en quelques paragraphes, fait ici merveille, alors que la succession de tableaux m'avait gêné dans le roman "Le Cha(n)t des hommes". Sans doute parce qu'ici il n'est pas question de dire le réel dans sa complexité, mais de suivre une improbable conscience malmenée, au trot, et paradoxalement cette concision et ce parti pris donnent naissance à de vrais instants de sourire et d'émotion.

Retour détaillé de Frédé:

Sur la forme:

J’adore ce décalage entre le début qui se fait entendre pudique, prudent alors qu’on assiste à un « déballage » (mais pas du tout grossier) de la vie du protagoniste tout au long des paragraphes qui s’enchaînent si bien qu’on est vraiment entraîné vers la suite. Le fait de l’avoir écrit rapidement fait- il que le style est très vif (et réussi) ?

Sur le fond :

D ‘accord avec Nat à propos de l’Afrique…(commentaire précédent) ; Je n’en redis rien… L’histoire en elle- même (le dispositif mis en place par le père aussi longtemps) est « incroyable » mais on voit tellement de choses de nos jours.. . Je trouve cependant une différence entre l’idée qui est celle d’articuler un passé le conduisant à « tout déchiqueter » et le fait de rentrer plutôt « sagement » dans un pays afin d’y rencontrer sa progéniture au péril de sa liberté. Cela ne me parait pas cadrer dans un même personnage. Puisqu’ensuite, il se renferme à nouveau : « trop de murs …d’obstacles entre lui et le reste du monde ».(A ce propos, on note qu’il se considère tout de même comme faisant partie du monde).

J’ai eu plaisir à lire ces pages faites de cette ambiance décalée que tu sembles affectionner mais prends garde aux incohérences (citées ci-dessus); le gros point à améliorer donc. A part ce « démontage en règle » pour que tu nous écrives des choses encore plus plaisantes à lire dans ce registre…, je te rappelle que ce texte était bien le « coup de cœur » que j’avais évoqué la semaine dernière mais attention Gaby; je ne suis pas « pro » …

mercredi 4 janvier 2012

Scryf ? Contrariétés I

Scryf

Ça y est, vous lisez ce titre et tout de suite vous pensez qu'une barre oblique plisse mon front. Mais non ! Je poursuis tout simplement mon tour de Scryf en lâchant La Main des Autres.

Contrariétés est une courte nouvelle présentée par Gabrielle Ostoya lors du petit concours déjà évoqué, je vous la présente aujourd'hui, nous pourrons lire quelques retours de lecture dans les jours qui viennent. Les personnes pressées peuvent se rendre directement sur Scryf ( - ça c'est d'la pub mon coco. - rhô, comme s'il y avait des gens pressés de ce côté-ci de la pente...).

°°°

Contrariétés

Ma vie n'a été qu'une succession de contrariétés. Le mot est faible, mais je suis un homme pudique. A chaque fois que j'ai désiré quelque chose ou quelqu'un au plus haut point, un obstacle est venu se mettre en travers de mon chemin. Je vais vous raconter ma chienne de vie mais, s'il vous plaît, croyez tout ce que je vais vous dire. Certaines choses pourront vous paraître étranges, excessives, difficiles à admettre, mais je ne peux rien y changer, je les ai vécues.

Ces contrariétés ont commencé lorsque j'ai eu sept ans. Un soir, mon père est rentré à la ferme ivre mort. Ça, c'était normal, du moins habituel. Mais ce jour-là, il n'a pas titubé dans la pièce en répétant vingt fois la même phrase, et en s'esclaffant à chaque fois. Il n'a pas embrassé ma mère en se collant contre elle jusqu'à ce qu'elle se fâche. Il n'a pas fait semblant de piocher dans mon assiette en m'appelant Face de lune. Il est allé directement vers ma mère et l'a prise par les cheveux, puis l'a jetée par terre. Elle n'a rien dit, n'a pas crié une seule fois. Elle semblait savoir pourquoi mon père était furieux. Moi j'ai crié et pleuré quand il a écrasé son poing sur mon visage et qu'il m'a attaché. Il a dit à ma mère : « Ah tu l'aimes, ton fils, hein ! Regarde-le toute la nuit, parce qu'à partir de demain tu ne le verras plus. » Et le lendemain, très tôt, il est revenu avec des briques et du ciment. Il a commencé à construire un mur au milieu de ma chambre, en nous plaçant, ma mère et moi, de chaque côté. Et il riait. A chaque brique ajoutée, il riait davantage. Le mur n'a cessé de monter tout au long de la journée. Mon père était maçon, c'était facile pour lui. Finalement, il avait juste rapporté du travail à la maison. Enfin, ça, c'est ce que je dis aujourd'hui pour rigoler. Ce mur, il ne l'a pas monté tout à fait jusqu'au plafond, il s'est arrêté juste avant. Et nous sommes restés comme ça pendant deux ans ! Mon père entrait chaque jour, me jetait à manger avec une gourde d'eau par dessus le mur. Je l'entendais pousser une assiette vers ma mère, sans doute du bout du pied, et refermer le verrou de la porte. Pour le reste, enfin vous comprenez, il avait ménagé une petite ouverture en bas du mur, qu'il actionnait avec une sorte de clef pour le passage des seaux. C'était le même traitement pour ma mère, bien qu'elle ne fût pas derrière un mur, excepté pour moi. Je l'entendais toujours trainer son seau, cherchant sans doute à s'éloigner de moi dans l'espoir d'être inaudible. Jusqu'au moment où j'ai osé lui proposer de chanter quand elle me le demanderait. Et j'ai chanté chaque jour pour elle, à tue-tête, les chansons que je connaissais.

Ma mère, c'était toute ma vie, je l'aimais comme je n'ai plus jamais aimé. Avant la séparation, j'étais toujours dans ses jambes, sur ses genoux, dans ses bras, et elle riait sans jamais me repousser. Quoi qu'elle fasse, il y avait toujours une place pour moi, une main, un genou, un morceau de sa nuque blonde. Etre privé de son corps et de son sourire m'a fait souffrir plus que vous ne pouvez l'imaginer. Ce mur entre elle et moi a été une torture de chaque instant. Malgré les innombrables mots que nous faisions voler par-dessus. Des tas de petits mots, simples, sans prétention, pour se réconforter, se redonner du courage. Ma mère me parlait tous les jours des lapins et des poules dont je m'occupais autrefois. Elle avait dû remarquer le sourire dans ma voix quand nous discutions du gros Bobby l'obstiné, mon lapin préféré, ou de Mademoiselle Pickwik, la meneuse du poulailler. C'est une basse-cour qui m'a permis de résister aux cruautés de mon père. Et dieu sait qu'il en savait long, dans ce domaine ! Parfois, il s'amusait à poser sur le mur un paquet de bonbons, du chocolat ou une part de gâteau. Qu'il agitait pour être sûr que je les voie. Je sautais au pied du mur pour essayer de les attraper, je le suppliais de me les donner, mais il riait et s'en allait.

C'est certain, quelque chose s'était cassé dans l'esprit de mon père. Peut-être avait-il appris que je n'étais pas son enfant, que ma mère avait aimé un autre homme, mais ces hypothèses d'adulte ne suffisent pas. Il était devenu fou. Je me suis longtemps demandé pourquoi il avait eu besoin de ce mur. Alors qu'il eût été si simple de nous enfermer chacun dans une pièce ! La ferme était grande, la grange et le grenier l'augmentaient encore, offrant à mon père toutes sortes de possibilités. Je n'ai jamais trouvé la réponse ailleurs que dans ces trois pauvres mots : il était fou. Car c'est le seul fait dont je ne puisse pas douter. Et mon père a pu exercer sa démence sans qu'aucune limite, aucune menace ne l'entrave. L'endroit où nous habitions était idéal pour un délire aussi pervers et persistant. Nous vivions dans un coin perdu du Texas, « au fin fond » du Texas, comme disent les francophones ! Personne n'est venu à notre secours et mon père a passé deux années dans une paix absolue. Lorsque ma mère a réussi à s'échapper, il l'a rattrapée en voiture et l'a abattue. Il s'est envoyé du plomb dans le cœur juste après. Alors seulement, ne le voyant plus, des gens sont venus trainer près de la maison et m'ont finalement trouvé.

C'est comme ça que j'ai atterri chez ma tante, quittant le Texas pour l'Iowa. Cette femme m'a recueilli sans un mot de protestation, sans un mot de bienvenue, et sa maison est devenue la mienne. Elle était dure mais sans bassesse, froide mais vigilante. Pas une fois elle n'est venue dans ma chambre quand mes cauchemars me réveillaient. Mais j'étais certain qu'elle attendait, pour se rendormir, l'assurance que je m'étais calmé. Elle m'a infligé une seule souffrance : me refuser l'accès aux affaires de ma mère, à ces cartons qui contenaient tout ce qui restait d'elle. C'était à chaque demande un refus catégorique « Moi vivante, personne ne touchera à ses affaires ! ». Elle ne comprenait pas que sa sœur était aussi ma mère et ça me rongeait l'âme ! Une bague, un foulard m'aurait suffi, j'aurais pu m'endormir avec cette illusion délicieuse de tenir un peu d'elle au creux de ma main. J'ai à peu près tout essayé pour m'approcher de ces cartons enfermés dans le grenier : tournevis, couteaux, toutes les clefs que j'ai trouvées. Mais l'épaisse porte en bois est restée close. Et je n'exagère pas quand je vous dis que ça m'a rendu fou, cette nouvelle cloison entre ma mère et moi.

Mes études n'ont pas été très longues, je supportais mal l'enfermement quotidien. Pourtant, la découverte des livres avait changé ma vie et m'avait donné mille envies de destinations. A seize ans, j'ai commencé à travailler dans les champs de maïs. Je gagnais peu mais j'économisais beaucoup afin de réaliser mes rêves de voyages. Enfin, à dix-huit ans, j'ai pu partir, direction l'Amérique du sud ! Tout s'est très bien passé au Brésil, et au Mexique l'année suivante. C'est ensuite, au Guatemala, que les choses se sont gâtées : j'en suis sûr, on me suivait ; quand je marchais dans la rue, il y avait toujours des hommes derrière moi, qui me fixaient salement ! Mon envie de voyager s'est tarie.

Puis il y a eu Lola, et je suis tombé amoureux. Jamais je n'avais désiré une fille comme je la désirais ! Cette pâleur qu'elle avait dans le visage, ces formes qu'elle portait avec innocence, ce rire de femme, soudain, né de sa gorge, qui déchirait ses mots enfantins ! Je n'étais pas le seul à lui tourner autour, mais elle nous envoyait tous balader. Pourtant, les petits bouts de papier que je glissais dans ses poches quand elle croisait mon chemin ont dû finir par l'amuser. J'y griffonnais ce que j'arrivais à formuler de mes sentiments : « Tu es belle comme une cerise », « J'aimerais vivre dans ton œil gauche ». Vous voyez, je m'en souviens encore tellement j'en bavais pour lui dire mon amour ! Un jour, à la terrasse d'un café, je l'ai vue se détacher de son groupe d'amies, venir vers moi, me sourire . On a parlé jusqu'à ce que la nuit tombe. Et puis, après d'innombrables nuits tombées, j'ai réussi à l'attirer dans une chambre d'hôtel . Cette fois j'y croyais, Lola allait être à moi.

Elle m'a dit que c'était la première fois, qu'elle ne s'était jamais montrée nue devant un homme. Malgré mes protestations, elle a décidé de se déshabiller sous la couverture et s'est entortillée dans le drap. Moi, nu comme un ver, je me suis jeté sur le lit. Mon cœur battait comme un fou, mon sexe me faisait mal comme s'il allait exploser. Quand j'ai arraché la couverture, Lola n'a rien dit, mais quand j'ai voulu enlever le drap, elle m'en a empêché. Elle riait, se dérobait, roulait sur le matelas dans son fourreau blanc. J'ai ébouriffé ses cheveux en essayant de plaisanter - Allez, mon papillon, sors de ton cocon ! ».

- Tu n'as qu'à m'en sortir !

Je me suis plaqué contre son corps et j'ai senti sa poitrine qui battait sous le tissu; ça m'a bouleversé. J'ai tiré sur le drap de toutes mes forces, je l'ai suppliée : « Lola, s'il te plaît, arrête ça, j'en peux plus ! ». Mais elle a continué à rire et à m'échapper. Si proche et inaccessible ! Mon cœur serré me faisait mal et elle riait, riait de me séparer d'elle ! J'ai perdu la tête...J'aimais cette femme, je vous assure. Je l'aimais trop, je n'ai pas pu supporter. J'ai déchiqueté le drap, tout déchiqueté.

J'ai quitté la ville le soir-même. Le lendemain, j'ai pris un avion pour la Côte d'Ivoire. Je savais que ce gouvernement ne me renverrait pas dans mon pays. Je n'ai gardé de contact qu'avec ma tante, certain qu'elle ne me dénoncerait jamais. Ce que j'ai fait là-bas n'a pas beaucoup d'importance. Disons que j'ai survécu. Deux ans plus tard, j'ai reçu une lettre qui a changé ma vie. Elle venait de l'Alabama. Entre ses deux feuilles, il y avait une photo, avec un petit môme qui me souriait. J'ai compris tout de suite que c'était le mien. Si vous saviez comme mes mains tremblaient pendant que je lisais ! C'était Marina, cette jolie brune que j'avais rencontrée pendant ma virée au Mexique, avec qui j'avais passé des nuits délicieuses, dans une gaieté presque enfantine. Et c'est vrai qu'on n'avait pas toujours fait attention; comme si notre gaieté nous protégeait. On avait roulé ensemble à travers le pays, et je lui avais laissé mon adresse en partant. Elle avait dû expliquer la situation à ma tante, puisque j'avais cette lettre dans les mains.

Faustino avait quatre ans et Marina me demandait si je voulais être son père. Ce soir-là, quand je suis rentré chez moi, j'ai répondu oui à sa question, oui je veux le connaître, je veux l'élever, oui je vais l'aimer. Il y avait tellement de oui dans cette lettre ! Et dans l'incomparable nuit blanche que j'ai passée : Oui vivre ! Recommencer ! Oublier ! Oublier Lola ! Alors, quand la deuxième lettre m'a dit non, et puis la troisième, et la quatrième, non je ne viendrai pas à Daloa, je ne veux pas quitter les Etats-Unis, il faut que tu viennes, alors je suis tombé dans une obscurité sans fin. Si je rentrais , c'était certain, j'allais en prison pour meurtre. Mais rester en Côte d'Ivoire, c'était laisser tout l'océan entre mon fils et moi. Et ça, je ne pouvais pas le supporter ! Je ne pouvais pas...Alors, je suis rentré en Iowa.. Ou plus exactement, en prison. De ma cellule, j'ai supplié Marina de venir avec le petit. De temps en temps. Au moins une fois. Mais elle n'a plus jamais répondu à mes lettres. C'était la troisième fois de mon existence, et la dernière, que je suppliais quelqu'un.

Voilà, jeune homme, vous connaissez toute ma vie. Parce qu'après le refus de Marina, il n'y a plus rien à dire. Ma mauvaise conduite, les mises à l'isolement pour cause d'agressivité, rien de bien intéressant. De toute façon, bonne conduite ou pas, il y aurait cette vitre entre nous. Maintenant, je vais raccrocher l'hygiaphone, je vais sortir du parloir et je ne vous reverrai jamais. Inutile de me répéter votre prénom, de me dire quel âge vous avez. Pas la peine de m'expliquer pour les lettres que vous avez trouvées. Peu m'importe que vous ayez compris. Il y a trop de murs entre nous, trop d'obstacles entre moi et le reste du monde.

Gabrielle Ostoya

samedi 31 décembre 2011

Scryf ? La Main des Autres III

Scryf

À la veille du jour où les grégoristes du monde entier - même s'ils s'en défendent - vont s'échanger vœux, il me plaît de vous proposer la lecture de La Main des Autres de Nat Renard. Une nouvelle sur cette altérité perdue à jamais, celle qui nous manque.

Ce sera le dernier volet de Scryf ? La Main des Autres (les deux premiers ont présenté des retours de lecture de cette nouvelle : celui de Marc Sefaris, ceux de MaKiavelle et de nic).

L'an prochain nous retrouverons Scryf et ses Contrariétés (ce lien ne fonctionne qui si vous êtes connectés à Scryf).

°°°

La Main des Autres

Laka soupesa la petite lame.
– Où l’as-tu trouvée ?
– Au bord de la rivière, en amont, là où elle fait un coude. Il y a comme un trou dans la roche, sous la futaie, haut comme deux hommes. Le sol y est jonché d’éclats.
– Hum... Laka hocha la tête, l’air entendu.
– Est-ce l’atelier de taille d’un autre clan ?
Le vieillard pointa sur Tikri un regard nébuleux.
– Cela peut se dire, et ne se peut pas. Attrape donc la petite peau pliée que tu vois là-bas.
Le foyer, tout juste rougeoyant, éclairait à peine l’intérieur de la hutte. Accroupi près du foyer, Laka saisit la peau que lui tendait Tikri et la déplia soigneusement.
– Vois cela, dit-il en tendant une pointe pareille à celle trouvée par le garçon.
Tikri compara les deux.
– Elles sont semblables, et d’une facture qui m’est inconnue. Sais-tu tailler de telles pointes ?
Non, je ne le sais. Elles sont anciennes en vérité. Et ceux qui les ont taillées ne sont pas tout à fait comme toi et moi. De nébuleux, son regard devint brillant. Connais-tu les fronts-plats ? ajouta-t-il à mi-voix.

Les fronts-plats, oui, bien sûr, Tikri les connaissait ; ils peuplaient les récits de la vieille Hurna. Il hocha lentement la tête.
– Cette pointe, reprit Laka, le père du père de mon père, ou peut-être encore le père du père de celui-ci, je ne sais trop, l’a ramassée dans un camp de fronts-plats, après que ceux-ci l’eurent déserté.
Taillée par un front-plat ? Tikri en eut le vertige. Dans ces histoires que Hurna se plaisait à raconter lors des longues veillées, alors que, les huttes pliées pour l’hiver, on se serrait autour de grands feux sous un abri de roche, les fronts-plats étaient des brutes mi-hommes mi-aurochs, des créatures que la Grande-Mère avait créées avant les hommes véritables, et fait disparaître dans son sein, au plus profond des plus profondes grottes. Tikri les avait imaginés avec des sabots à la place des pieds, et des mains trop larges pour seulement tenir une sagaie. Mais cette lame était fine et équilibrée, débitée d’un coup, sans retouches.
– Je vois que tu es surpris, continua Laka. Je sais ce que l’on dit des fronts-plats, mais cela, il ne faut pas le croire.
Tikri regardait les deux petites pointes de silex, fasciné.
– Si tu sais cela, vieil homme, que sais-tu d’autre ?
Laka sourit sur ses dents usées au travail des peaux. Il porta la main à sa maigre mâchoire et gratta nonchalamment les poils qui s’enchevêtraient là.
– Les fronts-plats étaient robustes comme des ours, solides comme des mammouths. Ils ne craignaient ni le froid, ni les longues marches sur le sol gelé. Et un seul d’entre eux pouvait terrasser un aurochs.
Tikri maugréa, déçu.
– Alors j’en sais autant que toi !
– Tsss, garde ton impertinence ! J’entends, moi aussi, les récits de la guérisseuse, je suis vieux mais pas sourd ! Ôte-toi de la tête toutes ces histoires stupides. Elles sont tout juste bonnes à faire peur aux enfants accrochés aux mamelles de leur mère. Les fronts-plats étaient bien des hommes, petit, des hommes qui parlaient et chantaient, renvoyaient leurs morts à la Grande-mère et connaissaient les plantes qui blessent et celles qui sauvent.
Laka se tut, la mine grave. Un silence lourd s’installa sous la hutte, tandis que du dehors parvenaient, étouffés, les derniers bruits du campement. Tikri rendit timidement sa pointe au maître-tailleur.
– Je vais rejoindre Mirin au guet, ce soir, dit-il en se levant. Des loups...
Le vieux ne le regarda pas même sortir.

La nuit était claire, mais la pluie des derniers jours avait laissé une humidité stagnante. Tikri trouva plus de douceur qu’il n’en espérait au grand feu du guet. En contrebas du large ressaut sur lequel on avait planté le campement d’automne, on avait porté là quantité de branches pour alimenter les flammes, et Mirin-le-timoré en avait déjà utilisé un grand nombre.
– Il te faudrait donc la forêt entière pour le feu d’une seule nuit ? se moqua Tikri.
– Les loups ont faim. Mirin fit claquer sa mâchoire. N’entends-tu pas leurs dents broyer tes pauvres os ?!
Tikri sourit à peine – l’hiver précédent, la fille d’Utak avait été emportée par une meute. Et ce soir, sa belle humeur avait disparu dans la hutte de Laka. Il se posta un peu à l’écart, s’éloignant du feu pour habituer ses yeux à l’obscurité. Il avait gardé la petite pointe au creux de la main, et sa main était pesante. Pourquoi le vieil homme avait-il réagi ainsi ? Et pourquoi cela le mettait-il, lui, Tikri, aussi mal à l’aise ? Le respect qu’il avait pour l’art de Laka n’était sans doute pas étranger à cela. C’était bien de lui, dont les mains étaient si sûres et agiles sur la pierre, qu’il souhaitait apprendre. De lui plus que de tout autre.
De l’autre côté du feu, Mirin fit sonner un bâillement manifeste. Bah, il pouvait bien garder ses bavardages pour lui, Tikri préférait les bruits de la nuit. Il aimait se laisser aller au brouhaha sourd et confus, à la stridence des chauves-souris, au hululement des chouettes et au feuillage froissé par le passage d’un renard. Cela emplissait les oreilles, mais aussi le nez et la gorge. Cela emplissait le ventre mieux qu’aucun cuisseau de renne, mieux qu’aucun festin de champignons et de baies rouges. Puisqu’on l’avait encore trouvé trop jeune pour participer à la chasse, il était bon d’être là plutôt que dans la hutte à veiller les petits.
– Alors, ces loups ?
La voix grêle de Laka le fit sursauter. Le vieillard se tenait à deux pas à peine, voûté sur une canne de bois clair.
– Des loups, pas de trace.
– Les loups sont plus silencieux que moi !
Tikri encaissa la remontrance, vexé.
– J’écoute ce qui vient de la forêt, pas ce qui vient du camp.
Laka hocha la tête avec complaisance.
– Tu es plus avisé qu’il ne paraissait tout à l’heure...
– Serais-tu là si tu en avais douté ? se rengorgea le garçon.
Ils partirent d’un même rire, franc et joyeux. Laka s’approcha jusqu’à toucher Tikri. Il posa une main tremblante sur son épaule.
– Allons nous asseoir. Mes jambes me font mal et je dois les préserver pour le prochain départ.
Ils rejoignirent Mirin, qui fit place sur le lit de fougères qu’il avait assemblé.
– Voilà qui est bon pour mes vieux os, soupira Laka.
Il laissa les deux garçons s’accroupir à ses côtés, fronça ses sourcils épars, et reprit.
– Les fronts-plats... Ne dis rien, Mirin, écoute seulement... Les fronts-plats, je le tiens de mon père, qui lui-même le tenait de son père, et celui-là du père de son père, étaient différents de ceux que l’on appelait alors les hommes-vrais, mais ils étaient des hommes. Comme nous, ils avançaient derrière les troupeaux. Comme nous, ainsi que je te le disais, Tikri, ils pansaient leurs blessés et offraient la dépouille de leurs morts à la Grande-mère. Ils taillaient le silex, se paraient le col d’os et de dents striées, et le corps d’ocre brun. Oui, les fronts-plats étaient bien des hommes. Et je crois qu’en vérité ils étaient plus faits pour ce monde que nous le sommes.
La voix résonnait étrangement, comme enveloppée de la chaleur du feu. Les yeux de Mirin brillaient de questions, mais c’est vers Tikri que se tourna Laka.
– Pourquoi, alors, ont-ils disparu ? s’enquit-il.
– Cela, je ne le sais. Il fut un temps où les fronts-plats se rencontraient à chaque voyage, à chaque migration saisonnière. Et il arrivait même, lorsque la nourriture manquait, que l’on se mette en commun pour une chasse, voire pour une saison. Puis les rencontres se firent plus rares, jusqu’à ne plus être du tout.
– Veux-tu dire qu’on leur parlait ? s’étrangla Mirin.
– C’est vrai, insista Tikri, cela ne se peut, n’est-ce pas ?
L’image bestiale restait gravée en lui comme un silex est marqué par le percuteur qui l’a taillé.
– Bah, vous avez donc toujours l’idée que les fronts-plats n’étaient pas tout à fait des hommes !
Laka se renfrogna. N’avez-vous pas entendu ce que je viens de vous dire ?!
– C’est juste que... Mes oreilles entendent, mais mon cœur a bien du mal à croire une telle chose.
– Les fronts-plats utilisaient leur langue autrement que nous, il est vrai. Et c’est par gestes que les hommes-vrais conversaient avec eux. Mais cela ne signifie pas qu’ils ne parlaient pas. Laka secoua la tête, et cela fit comme un bruit d’os brisé dans son vieux cou. Vous m’avez interrompu... Il est encore une chose que je dois vous raconter. Le père du père de mon père, et encore au-delà, disait qu’il avait rencontré lors d’un camp de chasse le dernier clan de fronts-plats, deux familles dont les enfants étaient morts-nés. Seule une petite fille avait survécu à sa naissance. Au printemps suivant, il ne restait qu’une famille, et encore plus tard, ils avaient trouvé la fillette errant seule sur les restes de leur campement, près des corps décomposés de ses parents morts depuis plus d'une lune.
– C’est là que fut ramassée la pointe que tu m’a montrée ?
– C’est bien là. La petite fut emmenée chez les hommes-vrais, mais elle mourut avant la saison suivante. Elle était sans doute la dernière des Fronts-plats.
Laka ferma les yeux et les deux garçons laissèrent un peu de silence accompagner sa tristesse. Car c'était bien de la tristesse. Cependant, Tikri restait sur sa faim. Il attendit encore, puis relança le vieillard.
– Se peut-il que le voyage les ait emmenés plus loin que le Grand-fleuve, où nous pousse l’hiver ?
– Cela ne se peut. Tu sais bien que le Grand-fleuve n’a qu’une rive, et qu’au-delà se finit le monde. Il baissa la voix, pensif. Cependant... Notre clan, ainsi que les clans qui se sont mêlés pour le former, sont nés au Levant, aux pieds de la Grande-mère, et n’ont cessé d’aller vers le Couchant, vers sa tête. On dit que c’est pour y trouver la sagesse. Peut-être les fronts-plats ont-ils fait de même, et peut-être ont-ils préféré disparaître dans le Grand-fleuve pour trouver le visage de la Grande-mère.
Laka sembla se perdre dans un songe. Tikri le sentit accablé par une immense lassitude.
– Qu’as-tu, vieil homme ? Et que peut bien te faire, à toi, la disparition des fronts-plats ?
– Vieil homme, tu l’as dit ! Je devrai bientôt arrêter le voyage et finir ma vie sur un bord de chemin. Cela donne à penser, vois-tu.
Il se tut, tandis que Mirin, impatient, se levait dans un nouveau bâillement.
– ’Vais renifler le loup, dit-il en s’éloignant.
Laka lâcha un rire amer.
– Renifler le loup... S’il en était seulement capable ! Mais as-tu jamais pensé, Tikri, combien l’homme, avec son flair léger et son pas bruyant, est plus puissant que le loup ? Combien l’homme, cette chose petite et frêle, est plus puissante que le mammouth ? Je ne sais pourquoi la Grande-mère nous a donné, à nous, tant de puissance. Mais je sais que lorsque les fronts-plats marchaient dans le monde, nous devions leur faire face, nous devions nous confronter à eux. Leurs yeux voyaient autrement que nos yeux, leurs oreilles entendaient autrement, leurs doigts sentaient autrement. Et cela était bon pour le monde. A présent que les fronts-plats ont disparu, à présent que nous sommes entre nous, dis-moi, Tikri, qui arrêtera notre bras ou notre course ? Qui nous montrera d’autres façons et d’autres chemins ? Sa voix baissa, se fit murmure. Qui, finit-il dans un souffle, préservera le monde de notre puissance ?

Tikri resta muet. Comme en rêve, il aida Laka à se relever ; comme en rêve il le regarda clopiner vers le camp. A son tour, il s’éloigna du feu et s’allongea, à même le sol humide, les yeux tendus vers le ciel. Son cœur était lourd, sa tête pleine. Quelle puissance, oui ! songea-t-il. Il caressa la petite pointe nichée au creux de sa paume, une pointe telle qu'il ne saurait jamais en tailler, et se laissa pénétrer par la nuit, la fraîcheur et le bruissement confus. Là-haut, les étoiles lui semblèrent plus nombreuses que jamais. Il se perdit dans leur contemplation, les yeux bientôt aveuglés par la multitude.
Quelle puissance, en vérité...

Et quelle solitude.

Nat Renard

vendredi 30 décembre 2011

Scryf ? La Main des Autres II

Scryf

Pour ce troisième volet de la présentation de Scryf, j’ai choisi les deux autres retours de lecture de La Main des Autres de Nat Renard (http://www.natrrr.com), je ne recopie pas les commentaires suscités par ces retours (sauf une partie du mien;-), une présentation ne peut qu’effleurer.

Promis, le prochain billet sur ce sujet contiendra La Main des Autres.

Retour de lecture de La Main des Autres de Nat Renard par MaKiavelle

Bonjour,

Je prends beaucoup de plaisir à lire des nouvelles d'un autre temps. Cela pousse à la réflexion.

Pour le fond : c'est cohérent, on plonge rapidement dans le contexte. En revanche, je n'adhère pas à l'idée du suicide dans le fleuve, car même s'ils étaient plus sages vis à vis de la Nature, ils n'en étaient pas moins des êtres vivants avec cette idée profondément ancrée de procréer et de tout faire pour la survie de l'espèce.

Pour le style : le langage des dialogues est fort soutenu pour la période considérée, mais cela est fort agréable aussi, juste un peu déroutant ! Les descriptions géographiques sont bien écrites, les sentiments sont exprimés avec justesse. La fin n'est pas une fin en soi, me semble t-il, il pourrait bien y avoir une suite...

Petit voyage vers nos racines bien pensé.

MK

Retour de lecture de La Main des Autres de Nat Renard par nic

Je n'ai pas aimé ce texte, pourtant bien écrit, bien construit, où tout est en place. Pour tout ça, je verdis. Sinon...

Lors du concours, j'avoue avoir loupé Néandertal. C'est qu'il ne se joue rien entre les dialogues et qu'eux-mêmes progressent de manière convenue (tout est en place, trop peut-être).
Résultat, honte à moi, je vais vite, je survole, et je loupe.
La clé m'ayant été livrée, j'ai relu : même impression.

"La Guerre du feu" chez Nath, c'est plutôt la luxuriance du vocabulaire de Rosny-aîné que les borborygmes de chez JJ Annaud. Mais chez le premier, on se fout pas mal sur la gueule, et ça c'est chouette.

Sapiens sapiens, d'accord, mais je n'arrive pas à croire à ces philosophes beaux parleurs - "Et je crois qu'en vérité ils étaient plus faits pour ce monde que nous le sommes" - si respectueux des négations - "Cela, je ne le sais" -, de la concordance et de la succession des temps - "C'est là que fut ramassée la pointe que tu m'a montrée ?" - dont l'emploi du passé simple est tellement à propos que je m'étonne qu'ils ne connaissent pas l'imparfait du subjonctif.

Peu convaincu par la forme, je me cogne au fond, au message sur l'altérité qui, nu, est un peu prêchi-prêcha.

Commentaire de Christian

J'ai bien aimé cette Main des Autres. Son écriture et le gouffre que l'on longe, celui d'une altérité disparue. Même si j'ai vécu un léger flottement à sa lecture, sans pouvoir en déceler la raison - en cela les lectures de nic et de Marc m'intéressent pour mieux la comprendre - les dialogues et leur forme m'ont plu pour deux raisons : ils rappellent qu'il y a vingt mille ans nous étions ce que nous sommes, le choix fait par Pat exprime nos moments de finesse. Ce n'est vraiment pas déplaisant.

(…) je n'ai pas encore écrit un retour de lecture... Un vrai fainéant (comme mes ancêtres qui aimaient se prélasser et converser en dégustant les huîtres qu'ils venaient de cueillir à flanc de racines aériennes de quelque palétuvier) !

lundi 26 décembre 2011

Scryf ?

Scryf

Dans les semaines qui viennent des voix parleront ici de Scryf : http://www.scryf.fr/ et des exemples viendront illustrer ce qui s’y passe. Pourquoi ? parce que ce projet prend forme et offre de belles perspectives à tous ceux – auteurs, lecteurs et vagabonds – qui s’intéressent à la vie d’un texte, à la perception de ses premiers lecteurs, aux questions et débats qu’il peut susciter.

Pour résumer brièvement, Scryf c’est environ deux cents auteurs/lecteurs dont une vingtaine de très actifs, les autres étant plutôt contemplatifs (j’en fais partie). C’est près de trois cents textes déposés – du poème au roman-fleuve – déjà abondamment commentés par ce qu’on appelle des retours de lecture détaillés (il y en a qui valent vraiment le détour). C’est de brefs concours d’écriture à partir d’un thème et, à avoir lu quelques nouvelles vitement écrites, ils offrent quelques belles surprises. C’est déjà des projets d’édition/publication…

Je vous invite à découvrir Scryf par vous-même, il suffit de s’y inscrire tout simplement. Passer quelque temps à en comprendre les fonctionnalités et, vite, vous découvrirez tout l’intérêt que peut avoir ce genre d’outil, parce que derrière sa mécanique ils y a des personnes qui l’animent avec passion, celle que l’on veut partager.

°°°

[Vous savez que j’aime ne pas faire du passé table rase – peu importe ses errements et les miens – voici ce que je disais de Scryf le 20 juillet 2011 dans le billet M@n, Scryf et une articulation penchée]

Scryf est une plateforme mise en place par des auteurs et des critiques après un long temps de murissement et de gestation. Elle n'a pas d'autre but qu'elle même, c'est à dire faire se rencontrer des auteurs et des lecteurs autour de textes. L'inscription est libre et laisse au participant toute latitude pour s'exprimer, papillonner, discuter, lire, critiquer ou présenter un texte.

Scryf, mon point de vue provisoire : malgré un enthousiasme technoïde et son vocabulaire abscons : « crowdsourcing » (sic), l'oubli parfois qu'un texte numérique nu se réduit à une suite numérique du type de ce 00111111 qui ne peut être lue que grâce à un bidule prothèse à l'éphémère existence et l'aspect un peu usine à gaz de cette plateforme, les personnes qui ont eu la volonté de la monter sont sympathiques, ouvertes et, ce qui ne gâche rien, possèdent une fine plume critique. C'est certainement un lieu qui sera propice à la confrontation d'un texte à ses lectures. En tout cas toutes les bases sont là pour qu'il en soit ainsi. Il serait dommage de s'en priver.

Vous savez aussi que je déborde de manuscrits à lire. J'ai à peu près lu tous ceux reçus avant mai 2011 (plus de 240 quand même) et ne pourrais continuer à ce rythme : d'autant que le même nombre de courrier à écrire et envoyer m'attend. Pourtant il serait dommage de tarir cette source de textes, être surpris est un des attraits de cette activité. Ce que je vais faire, sera de proposer à certaines des personnes qui m'envoient des manuscrits de tenter la plateforme Scryf, les critiques reçues permettront sans doute de m'éclairer un peu avant, pendant ou après une première lecture. J'en parlerai plus longuement dans quelque temps (je me dois préparer la cuisson d'une composition de légumes).

[Le commentaire de Marco du 20 juillet 2011, je mets en gras un passage]

Bon, l'"enthousiasme technoïde" et le "vocabulaire abscons", on peut relativiser, je pense: ce sont bien nos petits yeux biologiques qui lisent les textes et nos petites mains charnelles qui tapotent des touches de claviers pour faire part de nos sentiments humains si humains ;) La passerelle, toujours et plus que jamais bien sûr! Juste une précision pour les futurs auteurs intéressés: comme toute auberge espagnole qui se respecte, Scryf aime le mélange des genres et l'entraide; donner à lire/commenter son œuvre est excellent, donner à lire/commenter son œuvre ET lire/commenter quelques œuvres des autres est encore mieux. Ce n'est qu'ainsi que, progressivement, oui, comme tu le suggères, on pourra sur Scryf approcher un travail de type éditorial (il y a eu déjà quelques "rencontres" sur notre Bêta, des rencontres qui dépassent la simple "confrontation" texte/lecteur, certes isolées, mais d'autant plus miraculeuses).

[Et ce commentaire du 22 juillet 2011 ]

Rien ne se déroule comme on le souhaiterait. Lorsque je parlais d'une articulation avec Scryf : de proposer à des auteurs dont je reçois des manuscrits de les y confronter à des lecteurs et, pourquoi pas ?, d'y apporter leur contribution critique, j'ignorais que c'est l'inverse qui dans un premier temps se produirait : J'ai déjà reçu trois demandes - charmantes - d'auteurs ayant déposé des textes sur Scryf. Ils sont d'ailleurs - à les avoir vitement parcourus - de bonne tenue, comme - du reste - la plupart des manuscrits que je reçois. Du coup, pour une première approche, les "retours de lecture" déjà présents me gênent presque. Ah la la qu'elle vie c'te vie là ;-)

[Un de ces manuscrits sera publié par les penchants du roseau courant janvier 2012, c’est Staccato de Michel Gros Dumaine]

mercredi 20 juillet 2011

M@n, Scryf et une articulation penchée

Fichtre ! Il y aurait en France 3 000 000 de personnes ayant un manuscrit à proposer, et de 10 à 15 000 vrais lecteurs (cf. Léo Scheer sur France Culture). Si cela est vrai... pas de doute, il faut inverser l'économie du livre – ce qui en soit ne serait pas une grande révolution – faire payer les auteurs pour financer les lecteurs : accroître l'offre de lectorat, en lui proposant un bon prix, pour satisfaire la demande de publication. Remarquez, Gide déjà, jeune, s'y prenait comme ceci : il publiait à compte d'auteur et « arrosait » une coterie littéraire. Il écrivait pourtant déjà sacrément bien (cf. André Gide, le messager).

Si cette perspective n'est pas à l'ordre du jour malgré l'attrait des sirènes d'officines à compte d'auteur qui, simples prestataires de services, se travestissent en éditeurs à « coups de cœur » sur les boulevards numériques, c'est parce que l'économie est essentiellement une idéologie et que cette idée n'est pas dans l'air du temps, mais aussi parce que les chiffres de Léo Scheer sont faux. Les vrais lecteurs – ah oui, bien sûr nous pourrions finasser sur leur définition – ne peuvent être que 10 à 15 000. Tiens prenons ce 15 000, divisons la population totale de la France : 60 000 000 pour faire tout rond. Il y aurait donc un vrai lecteur pour 4 000 habitants : aucun donc à Saint-Aubin-du-Cormier parce que cette commune en « pleine expansion » ne franchit pas ce seuil. Eh bien ! cher Léo, je vous invite à visiter cette « ville » (oui, oui, ils ne souffrent le mot village) et je vous ferai rencontrer quelques vrais lecteurs, ils vous surprendront : plusieurs connaissent même les éditions Léo Scheer par les livres qu'elles publient. J'ai pris Saint-Aubin, mais j'aurais pu prendre Rouen : 27 vrais lecteurs ? Je n'y crois pas. Il est vrai que je ne connais guère les habitudes de lecture dans la capitale, elles doivent être bien faibles – cela s'expliquerait par la propension au port des Itruc et Ibazar (la lecture d'un livre est incongru dans la rame du métro n° 1 de l'Hôtel de Ville à La Défense, et en voiture, en skateboard ou à vélo cela ne doit guère être ordinaire) –, mais ce relatif désert de la pensée francilien ne peut compenser la foison « hors ». Non, non, Pierre Lepape, par exemple, parle de 70 000 (je n'ai pas la référence à portée de main, mais ce doit être dans Le Pays de la littérature), chiffre faible, mais plus vraisemblable. Et les trois millions voulant proposer leur manuscrits, je n'y crois pas non plus. Qu'il y ait trois millions de tiroirs ou l'intime caresse l'étoffe, je veux bien. Qu'il y ait aussi trois millions de manuscrits déposés dans les maisons ces dernières années, je l'envisage, mais ceux qui frappent à leurs volets entrebâillés aiment fréquenter les boulevards et les ruelles, les devantures éclatantes et celles dignes d'un bouge estaminet. Cet exemple en est l'illustration (lorsque j'aurai le temps, il faudra que je lui demande son manuscrit, qui sait ?, j'aurai peut-être l'honneur de côtoyer P.O.L & Plon,ou mieux, m'en distinguer).

Non, non, soyons sérieux, il existe un équilibre entre les lecteurs et les auteurs (vrais ou faux ?).

Publier est irrépressible parce que s'exprimer l'est. Le nombre de références en « littérature générale » a été multiplié par trois en l'espace d'une génération (cf. Internet va tuer le livre !). La branche web d'internet, démocratisée à partir de 1995 était, à son origine, essentiellement destinée à la publication (succès rapide de Mygale, manifeste du web indépendant...).

Publier à sa mesure est chouette et – quelque soit le support adopté : tract, web, brochure, codex ; le nombre d'exemplaires diffusés – il serait idiot de s'en priver. Le web ne fait que rendre visible, de manière déformée, à ceux qui ne savaient côtoyer le foisonnement des expressions et, en particulier, de l'écriture : il permet que des tiroirs se vident. C'est heureux. Le seul bémol grinçant serait cette propension de postier moderne à « finir dans le journal » (voir note 1, ci-dessous).

Publier n'est pourtant pas éditer. Éditer est la rencontre de deux personnes autour d'un texte : un auteur & un écrivain, un écrivain & un éditeur, un auteur & un lecteur attentif, peu importe : une rencontre, oui (Celle de Montaigne & Marie de Gournay, Flaubert & Ducamp, Gide & Louÿs...). De cette rencontre pourra résulter un livre, un vrai ; il ne sera pas nécessairement publié, c'est déjà une autre aventure. Éditer est finalement assez intime : un accord entre deux êtres indifférents au brouhaha pour préserver la solitude d'un texte avant sa possible fête. Cette rencontre pourra être bavarde ou silencieuse – question de tempérament –. Loin de suffire elle est pourtant nécessaire si le livre prétend être autre chose qu'un article de commerce nu au code barre éclatant.

Je ne voulais pourtant pas vous parler de ça, mais de deux initiatives M@n & Scryf, de leur possible articulation fragile avec les penchants du roseau. Parmi la kyrielle de projets apparemment similaires visibles sur le web, j'ai choisi ceux-ci pour une bonne et simple raison : je me suis déjà frotté à certains de leurs responsables et j'en garde de bons souvenirs.

M@n, pour résumer, est une initiative de Léo Scheer – éditeur – qui vise à publier trois livres par an parmi les textes présentés par les auteurs et lecteurs abonnés à cette plateforme. Le choix se fera par vote interne. L'impression par l'imprimeur Laballery. La distribution moitié vers les libraires, moitié vers les auteurs/lecteurs qui préachètent les livres. L'ensemble devrait être financé par les abonnés au service : une adhésion de 50 € par ans. L'abonné recevra donc trois livres, choisis par la « multitude », pourra présenter un manuscrit et disposera d'une voix.

M@n, mon point de vue provisoire : il n'est pas ici question d'édition (voir ci-dessus), mais de publication décidée par une « multitude » avec toutefois le savoir faire de deux professionnels : un éditeur et un imprimeur. La solution de financement est astucieuse, le plancher est un peu élevé, mais bon, c'est un choix : elle induit pourtant une dérive marketing qui frise celle que présentent les margoulin du compte d'auteur ou de la Française des jeux : misez petit, vous pourrez gagner gros (cf. l'émission de France culture). Le système de vote m'inquiète bien plus, même s'il est assez rigoureux : déjà les dérives coutumières de ce genre d'exercice sont perceptibles : quelques profils multiples pour une même personne, des courriels reçus disant : « inscrivez-vous, votez pour moi ». L'animation pour inviter le chaland est assez ridicule, du type : « - Les scènes de sexe dans les livres : nécessaires ou superflues ? En général qu'en pensez-vous ? (Les exemples seront les bienvenus) » (sic). Ceci dit, la plateforme est sans fioriture, intuitive et comme partout, il dépend des uns et des autres pour qu'elle soit riche de l'intérieur : des critiques de lecture pourront intéresser l'auteur d'un texte. Concernant les livres publiés, je vous ferai certainement un compte-rendu ici après leur lecture. Surprise !

Scryf, résumons aussi, est une plateforme mise en place par des auteurs et des critiques après un long temps de murissement et de gestation. Elle n'a pas d'autre but qu'elle même, c'est à dire faire se rencontrer des auteurs et des lecteurs autour de textes. L'inscription est libre et laisse au participant toute latitude pour s'exprimer, papillonner, discuter, lire, critiquer ou présenter un texte.

Scryf, mon point de vue provisoire : malgré un enthousiasme technoïde et son vocabulaire abscons : « crowdsourcing » (sic), l'oubli parfois qu'un texte numérique nu se réduit à une suite numérique du type de ce 00111111 qui ne peut être lue que grâce à un bidule prothèse à l'éphémère existence (je vous en donne une traduction en note 2, ci-dessous) et l'aspect un peu usine à gaz de cette plateforme, les personnes qui ont eu la volonté de la monter sont sympathiques, ouvertes et, ce qui ne gâche rien, possèdent une fine plume critique. C'est certainement un lieu qui sera propice à la confrontation d'un texte à ses lectures. En tout cas toutes les bases sont là pour qu'il en soit ainsi. Il serait dommage de s'en priver.

Deux articulations (j'abrège, j'abrège) :

Vous savez qu'une des idées qui me tient à cœur est qu'un texte, un livre ne soit pas approprié par son éditeur (publieur), mais puisse se transmettre d'auteur à lecteurs par différents canaux. M@n m'offre la possibilité de faire une tentative de son côté : je présenterai donc, en accord avec son auteur, un des textes déjà publié par les penchants du roseau.

Vous savez aussi que je déborde de manuscrits à lire. J'ai à peu près lu tous ceux reçus avant mai 2011 (plus de 240 quand même) et ne pourrais continuer à ce rythme : d'autant que le même nombre de courrier à écrire et envoyer m'attend. Pourtant il serait dommage de tarir cette source de textes, être surpris est un des attraits de cette activité. Ce que je vais faire, sera de proposer à certaines des personnes qui m'envoient des manuscrits de tenter la plateforme Scryf, les critiques reçues permettront sans doute de m'éclairer un peu avant, pendant ou après une première lecture. J'en parlerai plus longuement dans quelque temps (je me dois préparer la cuisson d'une composition de légumes).

Note 1 : Ce qu'en dit Piergiorgio Bellochio :

« « Finir dans le journal » représentait pour nos vieillards l'un des pires malheurs, une véritable honte. L'indétermination de l'expression n'était pas due au hasard ; elle en étendait la signification bien au-delà de l'évidente référence aux faits divers sanglants, pour en faire quelque chose d'absolu. Le même sentiment de répulsion, à peine nuancé, frappait le criminel et la victime, le protagoniste d'un scandale et le personnage à succès, et plus que tout autre celui qui mettait volontairement son nom dans le journal : le journaliste. Le mot fama conservait encore l'acceptation négative qu'il avait en latin. Selon l'opinion commune, on ne pouvait pas être en même temps « comme il faut » et célèbre (famoso). Le métier de journaliste était considéré comme à peine moins infamant que la prostitution. La rudesse de nos vieillards était parfois dotée d'un flair infaillible. »

Note 2 : La traduction de ces codes par un bidule électronique pourrait être :

Aux Libertins

Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c'est à vous seuls que j'offre cet ouvrage: nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions, et ces passions, dont de froids et plats moralistes vous effraient, ne sont que les moyens que la nature emploie pour faire parvenir l'homme aux vues qu'elles a sur lui; n'écoutez que ces passions délicieuses; leur organe est le seul qui doive vous conduire au bonheur.

Femmes lubriques, que la voluptueuse Saint-Ange soit votre modèle; méprisez, à son exemple, tout ce qui contrarie les lois divines du plaisir qui l'enchaînèrent toute sa vie. Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d'une vertu fantastique et d'une religion dégoûtante, imitez l'ardente Eugénie; détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu'elle, tous les préceptes ridicules inculqués par d'imbéciles parents.

Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse, n'avez plus d'autres freins que vos désirs et d'autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d'exemple; allez aussi loin que lui, si ,comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare; convainquez-vous à son école que ce n'est qu'en étendant la sphère de vos goûts et de ses fantaisies, que ce n'est qu'en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d'homme, et jeté malgré lui sur ce triste univers, peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie.

La Philosophie dans le boudoir, Marquis de Sade.