Journal des penchants du roseau

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vendredi 3 août 2012

Bleu Terre - Fantôme de nos mémoires

Devant la marée, des souvenirs roulent des larmes sur mes joues mal rasées ; je grimpe à l’étage, au grenier. Atmosphère nuit poussière. Bienvenue dans l’étrange, l’escalier grince, face au poids du passé.

Quand je t’ai rencontré, l’innocence de mon enfance ignorait tous tes secrets. Mon regard candide croisait la route de ces énormes bouts de bois, dévorés par le temps. Des poutres mangées par d’invisibles gloutons, une charpente engloutie, soutenaient ce toit, quand moi, je ne pensais qu’à jouer.

Dans ton ventre, mon grenier, petit bonhomme curieux, je visitais, et venais regarder des images, des images de personnes qui n’existaient plus, des lieux, des disques et des livres. Dans mes balades solitaires, je venais respirer tes odeurs, avide de sons de pluie, du vent, et des goélands qui crient.

Dehors, des bruits, j’entendais l’ivresse et la folie ordinaire, en comprenant que la richesse se trouvait là, dans ces tas de vieux vêtements abandonnés, ou derrière ces pages cornées. La vie se trouvait là, inscrite comme un gène.

Lassé ou assouvi de lecture, dans ce grenier, je m’évadais. Parfois, j’ouvrais un Velux, grimpais sur une échelle, afin de regarder le port. Si les nuages glissaient, les drisses chantaient, si l’air était doux, la mer me souriait, m’offrant au visage toute l’étendue de ses reflets. Une grimace de plaisir devait s’inscrire sur mes traits, paisible, sensible, au charme suranné.

Aujourd’hui, les tempêtes successives ont brisé tous les arbres des voisins. Il est impossible de connaître force et secteurs de vents en observant les mouvements de la cime de leurs pins. Le soir au grenier, dans mon grenier, j’avançais et je plongeais mon regard vers ce ciel étoilé, tous ces cailloux dorés, lancés depuis si longtemps.

L’imaginaire remplissait ma maison, l’arbre ancien donnait tous ses fruits. Dans un coin, un coffre vert, ouvert... Délaissés sur une étagère, des auteurs laissaient planer l’idée de leurs cœurs, histoire d’amour, histoire tout court, histoire de rire, et ces voyages sur les mers.

L’océan de tes secrets, je les lisais.

Mon grenier, je t’aime comme une dépendance, une drogue alitée, toi, qui conservais, sans le savoir, toute la mémoire, tout ce passé. Toute cette sensibilité étalée sur le sol, ce désir de livrer sa conscience, de se livrer, de se donner, m’ont aspiré.

Comment te remercier, mon grenier, toi que je connais ? Quand je te parle, tu restes muet. Je sais, tu es le gardien des fantômes de nos mémoires.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.

samedi 10 avril 2010

Bleu Terre - Fille de hune

L’oiseau guettait la nourriture et la fille l’aventure. Un livre à la main, elle partait en voyage sur des chemins de traverse où seuls le vent et la flûte traversière lui nourrissaient l’âme. Cette dame, sans âge, se protégeait du destin, d’une silhouette d’assassin ou d’un furieux marin. Une goélette dans le port de Brest chantait un air adonnant, une blessure assassine sur un siège d’antan. Sous le château, le soleil assombrissait sa peau, et la lueur de l’éclat de pierre enlevait les menaces de guerre ou de chantier naissant. Plus de bruit, silence de la panse. Tranquille sur son îlot sauvage, elle oubliait un temps la faim qui parcourt le monde et tue des enfants. Sur un nuage calme, le volatile pensait à son ventre, il oubliait parfois que les humains sont rois... mais de quoi ?

D’une Terre de Sienne, d’un pas de haine, d’un pull en laine...

Moi, je voyageais à côté du naufrage, impuissant pour un temps à poursuivre le voyage. Je m’isolais comme un dé sorti de la main, je roulais de bosse en bosse, sur un étang de fleurs gris orage. J’avais froid d’être un petit bonhomme, si loin de sa main, complètement atone sur mon chemin d’une tonne de chagrin. Pas un chat ne passait par là, aucun chien non plus. Le temps avait mis sa pause et le jardin gardait ses secrets.

Un plus un égale un, pour une fille de hune.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.