Journal des penchants du roseau

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mardi 13 juillet 2010

La Chèvre jaune - XIII - donnez-moi un linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil éternel

En voyant le visage inondé de sang du jeune étranger, Cicio eut d’abord l’idée de prendre le large, comme les autres bandits. L’instinct de la conservation était l’excuse de ce premier mouvement ; mais, au bout de dix pas, il se retourna, et comme il vit le blessé chanceler sur ses jambes, il courut à lui pour l’aider à se soutenir. La blessure paraissait plus grave que don Zefirino ne l’avait annoncé : elle traversait la joue dans toute sa longueur. La lame du fatal temperino avait pénétré jusqu’à l’intérieur de la bouche ; en sorte que le sang coulait, non-seulement de la plaie, mais encore des lèvres du malheureux jeune homme. Cicio se mit à pleurer, et il appela du secours à grands cris. Une femme sortit enfin d’une maison, et apporta du linge et de l’eau. Elle fit asseoir à terre le blessé, lava le sang et posa une compresse sur la plaie. Pendant cette opération, le blessé s’était évanoui.

– Ne voilà-t-il pas un pauvre seigneur bien accommodé ! s’écria la bonne femme. Ô hommes, soyez maudits, avec votre jalousie et vos vengeances !

Défigurer ainsi un étranger ! la belle hospitalité, la belle courtoisie qu’on trouve dans notre pays ! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un jeune homme à sa famille avec le visage ainsi meurtri ? Que dira sa mère ? Que pensera-t-elle des Siciliens ? Et toi, petit misérable, avec ta chèvre et tes danses, si tu as trempé dans le complot, regarde ces flots de sang, afin qu’ils retombent sur ta tête ; regarde cette figure pâle, et, si tu n’as pas le cœur d’un tigre, grave bien dans ta mémoire ce spectacle pitoyable. Tes remords te le représenteront encore dans dix ans.

Cicio arma son visage d’un double masque de dissimulation et de fierté :

– Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m’accusez.

– Parce que je devine la vérité, reprit la bonne femme. Si tu es innocent, pose ta main sur cette croix d’or que je porte à mon cou, et jure par le divin fils de la madone que tu n’étais pas du complot.

– Je jure que je vois aujourd’hui cet étranger pour la première fois de ma vie, répondit Cicio.

– Ce n’est pas cela qu’on te demande. Il faut jurer que tu n’étais pas du complot. Tu ne l’oses pas, tu es coupable. Holà ! honnêtes passants, arrêtez ce petit scélérat, c’est lui qui vient de blesser ce pauvre seigneur que vous voyez mourant.

Quelques passants se retournèrent aux cris de cette femme ; mais ils s’éloignèrent bien vite en murmurant tout bas les mots d’accidente et de tagliada.

– Puisque le ciel le permet, reprit la femme, va-t’en donc et sois maudit ; que le remords empoisonne ton sommeil, ton pain et l’air que tu respires.

– Il n’est pas en votre pouvoir de répandre tant de poison, répondit Cicio.

Et le petit chevrier partit en courant.

Notre héros avait de grands défauts, comme le lecteur a pu s’en convaincre. C’était un vrai montagnard sans éducation, obtus dans ses préjugés, violent dans ses passions, et facile à égarer au moyen de sophismes. Avec l’idée fixe de venger sa mère, il aurait vu égorger sans s’émouvoir cent mille soldats napolitains, et généralement tous les individus qu’il appelait Athéniens ou Carthaginois, sans savoir au juste ce qu’il entendait par ces deux mots. Mais, au fond, il avait le cœur honnête. La scène de la taillade l’avait remué profondément. Les paroles de la bonne femme achevèrent de porter le trouble dans son esprit ; et comme il passait aisément d’un extrême à l’autre, l’image du blessé inondé de sang le pénétra de terreur et de pitié. Les clameurs de la ville lui semblaient autant de malédictions lointaines, comme si ses crimes eussent ameuté le monde entier contre lui ; et il fuyait au hasard, à perdre haleine, épouvanté par le bruit de ses pas et le galop de l’innocente Gheta. Il courut ainsi jusqu’au cabaret del Falcone ; mais la compagnie de ses amis les brigands, au lieu de lui rendre le calme, ne fit qu’augmenter son dégoût et ses remords.

– Arrive donc, petit paresseux, lui dit le chef aux sous-pieds ; je craignais que la police ne t’eût confisqué, ce qui m’aurait obligé à des démarches fâcheuses.

– Épargnez-vous les démarches en ma faveur, répondit Cicio ; je viens vous déclarer que je me sépare de la bande.

– Un moment ! reprit don Zefirino ; il est écrit dans nos statuts qu’une fois engagé dans notre société, on n’en sort plus sans le consentement du chef, et je n’accorde mon consentement que pour trois motifs, le mariage, la retraite au couvent, ou l’embarquement sur un navire. Marie-toi, fais-toi moine ou matelot, sinon tu resteras parmi nous.

– Je ne connaissais point vos statuts, répondit Cicio ; je n’ai prononcé aucun serment. Je suis libre et je vous quitte.

– Mon mignon, dit l’homme aux sous-pieds, la révolte ici est punie par le stylet.

– Et moi, je me défends avec ma carabine. Cicio saisit en effet sa carabine et se retira dans un angle de la salle, l’arme haute, le pied gauche en avant et le jarret tendu. Don Polyphême éclata de rire :

– Que pensez-vous, dit-il, de nos petits montagnards, seigneur Zefirino ? Regardez cet air sombre et résolu. Ne vous fiez pas à sa jeunesse et à son ingénuité : il vous tuerait comme un lièvre au gîte. Abaisse ton arme, Cicio, et ne l’emporte pas. Je ne souffrirai point qu’on te moleste. Tu veux être libre, tu le seras. Je t’avertis seulement que tu perdras ta part de butin déposée entre les mains des paysans de Léonforte.

– Je vous l’abandonne sans regrets, répondit Cicio.

– Il faut aussi promettre, avant de nous quitter, de ne jamais nous vendre ni déposer en justice contre nous.

– Par l’âme vénérée de saint Caraccioli, je jure de ne pas vous trahir ; et quand même on rétablirait pour moi seul l’ancienne torture, je laisserais mettre mes chairs en lambeaux plutôt que de dire un mot de ce que j’ai vu et entendu dans votre compagnie.

– Cela suffit, reprit Polyphême. Si quelqu’un doute de ta parole, il aura affaire à moi. Tu peux aller où tu voudras.

Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu’il venait de courir ayant excité son courage, il ne s’effraya pas à l’idée d’être sans asile et sans amis dans une ville qu’il ne connaissait point. Une nuit en plein air n’était pas une nouveauté pour lui. Après l’heure de la rosée, il n’y a point d’alcôve où l’on soit mieux que sous le ciel de Palerme.

Cicio vit d’ailleurs, dans les rues du Borgo, quantité de gens étendus sur des dalles, et qui dormaient profondément. Il chercha donc un recoin isolé pour s’y établir avec sa chèvre. Un banc de bois s’offrit à lui devant la porte du couvent delle Stimmate. Il s’y étendit sur le côté en faisant un oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste, et il ferma les yeux après avoir récité sa prière. Mais les émotions de la journée avaient échauffé ses esprits ; le sommeil s’approchait, amené par la fatigue, et s’enfuyait aussitôt, repoussé bien loin par l’image horrible de l’étranger nageant dans son sang.

– Dieu puissant, s’écria Cicio, c’est dans ma conscience que le temperino a porté le coup funeste. La malédiction de la bonne femme pèse sur ma tête. Je suis empoisonné dans mon sommeil, mon pain et l’air que je respire. Malheur à moi si je ne trouve un moyen d’apaiser le courroux du ciel ! Ma chère Angélica n’épouserait pas un garçon dévoré de remords. Amour, conseille-moi !

– J’entends l’accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se lamente ainsi dans l’obscurité ? Cicio vit approcher de lui un vieux père capucin qui sortait du couvent des Stimmate.

– C’est moi, Cicio le chevrier, répondit-il ; ô mon père, ayez pitié d’un compatriote, et dites une prière en faveur d’un pécheur au désespoir.

– Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit pour un garçon si jeune encore. Calme-toi. J’ai ouï parler de tes malheurs, et j’y veux porter remède. Au lieu de courir le pays et d’aller parmi des voleurs, il fallait rester dans notre chère Sceragusa et venir demander un asile et des consolations au couvent des capucins. Mais au diable le passé ! songeons au présent. Tu es un pécheur au désespoir, dis-tu ? Eh ! mon garçon, je le crois bien ; il n’y a rien comme la belle étoile et la faim pour rendre lourds les péchés. Que ton estomac s’emplisse d’un bon souper, que tes membres s’étendent dans un bon lit, et tu me donneras ensuite des nouvelles de ta conscience. Viens avec moi hors des murs. Quittons cette grande ville, et tout en cheminant, tu me raconteras tes infortunes.

Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en marchant le récit fidèle de ses aventures depuis la rencontre du notaire Mast’André dans les eaux de l’Anapo, jusqu’à la taillade inclusivement.

– Saint Christophe, s’écria le moine, ayez pitié de nous ! Une taillade au visage, deux Anglais dévalisés ! ce ne sont plus de simples péchés, mon fils, ce sont des crimes. Il faut rompre avec cette vie-là, sans quoi tu es perdu dans ce monde et dans l’autre.

– Hélas ! mon père, répondit Cicio, je sens bien que vous avez raison, et je voudrais, en effet, changer de vie ; mais comment reconquérir ma bonne réputation ? Comment faire pour me réconcilier avec la justice ? En m’accusant d’un crime dont j’étais innocent, on m’a forcé à devenir criminel.

– Écoute-moi, mon garçon, reprit le capucin : avec une absolution du confesseur, la paix sera bientôt signée entre le ciel et ta conscience, puisque je te vois touché d’un repentir sincère. La clémence du seigneur va vite en besogne quand on l’implore du fond de son âme, si les hommes étaient aussi généreux que le bon Dieu, on s’en trouverait mieux sur cette terre malheureuse. Cependant, dis un mot, et je tâcherai d’obtenir ta grâce de la justice humaine au moyen de protecteurs puissants. Fais-toi capucin ; entre dans notre excellent couvent, dont le séjour délicieux et les beaux jardins sont l’ornement de notre chère Syracuse, et tu es sauvé.

– Impossible, mon père : je n’ai pas la vocation nécessaire.

– C’est que tu ne sais pas, mon enfant, combien la vie est douce pour un honnête religieux. Notre règle n’est point aussi sévère qu’on l’imagine. Il n’y a pas de portes à notre couvent : ce qui prouve que ce n’est pas une prison. Nous voyageons, à tour de rôle, par toute la Sicile ; nous recevons l’hospitalité la plus cordiale en tous lieux. Nous faisons souvent bonne chère, quelquefois avec trop de gourmandise ; mais le samedi arrive, nous allons à confesse, et, si nous avons le bonheur de mourir un dimanche, le Paradis s’ouvre à deux battants pour nous recevoir. Il n’y a d’effrayant que les mots dans notre ordre. Qu’importe la pauvreté si l’on n’a besoin de rien ? l’obéissance lorsqu’on ne vous commande rien de pénible ? Quant à la chasteté, mon âge ne m’en fait pas une privation. Toi, qui es jeune, réfléchis un moment, et, si tu es homme de bon sens, reconnais que les rapports avec la femme ne sont qu’une source de maux et de regrets amers.

– Mon père, répondit Cicio, je ne suis pas un libertin ; si j’hésite à faire le vœu de chasteté, c’est que j’ai jeté les yeux sur une femme de qui j’attends le bonheur de ma vie. Je porte en moi deux passions qui ne peuvent se cacher sous une robe de moine : la haine et l’amour. Je déteste les meurtriers de ma vieille mère ; je ne puis leur pardonner, et j’aime de toute mon âme la divine fille de Mast’André. Arrachez de mon âme ces deux passions, et je suis à vous.

– Eh bien ! mon enfant, tu es à nous, car ces deux passions sortiront de ton cœur dès demain ; cela est aussi sûr qu’il est vrai que je suis le père Christophe.

– Ô ciel ! s’écria Cicio, vous m’épouvantez ! Que va donc devenir ma tendresse pour Angélica ? qu’est-il donc arrivé de funeste ?

– Nous en reparlerons demain.

– Mon père, mon père, dit le petit chevrier, pour que je sois à vous demain, il faut donc que mes espérances soient ruinées et que mon cœur se brise. Parlez ; achevez-moi tout de suite. Ma maîtresse est-elle morte ou mariée ? ne m’aime-t-elle plus ? Ô Sauveur des hommes, s’il en est ainsi, je ne veux point d’une robe de laine pour y envelopper ma douleur ; je ne veux point d’une cellule et d’un lit. Donnez-moi un linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil éternel.

– Chut ! dit le père Christophe ; le bon Dieu n’aime pas qu’on lui fasse de ces apostrophes véhémentes. Heureusement il ne t’écoute pas. Regarde ces milliers d’étoiles, cette nuit splendide ; admire le Créateur et respecte en toi-même son sublime ouvrage.

En discourant ainsi, le capucin et son compagnon arrivèrent à Saint-Philippe-de-Neri, petite paroisse située hors des murs de Palerme, à peu de distance de la porte Carini. Le moine tira la sonnette du presbytère. Une vieille servante vint ouvrir et gronda le père Christophe en disant que le souper serait froid. Le curé reçut avec bonté le petit chevrier, fit mettre un couvert de plus pour lui, et demanda le macaroni. Cicio n’eut pas plutôt une large portion de pâte et deux verres de vin dans l’estomac, qu’il se sentit moins exalté. Le jovial père Christophe l’ayant mené dans une petite chambre que la servante venait de préparer, il se coucha docilement sans oser se plaindre, et comme il le trouva endormi :

– Dieu bon ! dit-il avec attendrissement, si jeune encore et déjà si malheureux ! Donnez-lui assez de forces pour supporter ce qui l’attend demain, et inspirez-moi les moyens de consoler cette pauvre âme.

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in La Chèvre Jaune, 2010.

lundi 12 juillet 2010

La Chèvre jaune - XII - seul en face d’un homme couvert de sang

Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le très-illustre seigneur Zefirino, unissant le pouce et l’index de sa main droite couverte de bagues, adressait à don Polyphême ce raisonnement plein de logique :

– Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l’honneur de m’écouter : Dans toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associés, les services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui revient dans les bénéfices. Je ne refuse point de vous admettre au partage égal avec les cavaliers que je commande, si vous réussissez à me prouver que vos gains sont aussi considérables que les nôtres. Mais, je vois avec peine que votre société ne tient pas de registres de ses opérations. Vous ne m’offrez, par conséquent, que des suppositions, des probabilités et des évaluations approximatives, au lieu de calculs certains. Vos captures sont importantes, j’en conviens ; mais elles sont rares. Vous n’avez pas tous les jours des Anglais à dévaliser. Le vice de votre industrie est précisément ceci, qu’une opération avantageuse entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de vous cacher ou de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mêmes lieux, et nous finissons par en connaître toutes les ressources. La ville nous fournit un revenu constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons en frères avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services à venir ; car vous êtes aujourd’hui sans emploi. Il faut que vous consentiez à exercer avec nous à la ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un coup de main sur les grandes routes, lorsqu’il en sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups de bâton et effusions de sang, ne vous sont pas étrangers. Je ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l’intérêt général, à cette branche de notre commerce.

Pendant ce discours, don Polyphême tirait sa barbe et ses moustaches d’un air d’impatience :

– Ce n’est pas, répondit-il, la science ni l’habileté qui nous manquent ; mais bien la volonté de couper des jarrets au coin des rues. Nous avons tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non pour de l’argent. Si les gens de la ville n’ont pas le courage de tuer eux-mêmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux ; je ne veux point me charger de cette besogne-là.

– Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l’utilité de cette industrie. Ce n’est pas tant l’argent que la considération et les bons procédés qu’on y gagne. Du temps de nos pères, ces services-là étaient d’un immense profit ; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd’hui on défigure un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de six ducats ; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prête-moi un doigt de ficelle, et je te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c’est ainsi que nous trouvons de l’indulgence dans les cas malheureux, des yeux fermés où il serait funeste de les voir s’ouvrir, et la potence vouée au célibat quand nous lui fournissons cent occasions de nous demander en mariage ; tandis que vos seigneuries vivant dans les bois, n’ayant point d’amis, ne rencontreront jamais que des soldats armés, une police intolérante et des juges sévères.

– Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant la tête.

– Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L’ordre le plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y verrez que la rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. À moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on ne nous inquiète jamais pour ces petites opérations. Les vols dans les maisons de campagne non habitées ne nous attirent pas non plus de désagréments. Ceux à main armée ou par escalade, et à la ville, donnent lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu’à de longs intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à la page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades, ne vous en faites pas un monstre ; ce sont des choses rares, et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple :

« Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l’an dernier, une demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par l’amour, jouissait d’un bonheur sans mélange ; mais il n’est pas de félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu’elle n’a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrité, s’est retiré à Naples, en déclarant qu’il reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d’une manière ou d’une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu de satisfaire l’époux offensé, afin de l’obliger à un rapprochement. Ils sont venus me trouver ce matin même, et ils m’ont dit en pleurant : « Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés pour la vie ; voilà un scandale public, une maison entière dans les querelles et dans les larmes : vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c’est le prix du tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n’est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu de chose, on doit encore se louer de sa modération. » Qu’auriez-vous répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande ? »

– Par Bacchus ! s’écria don Polyphême, j’aurais répondu : Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m’a point offensé ; mais je vois bien que j’aurais fait une faute en répondant ainsi.

– Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino ; moi qui sais mon monde, j’ai répondu au contraire qu’on pouvait écrire à l’époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu’avant le soleil de demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux familles entières parmi nos amis et protecteurs.

– Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s’inclinant, et je commence à goûter votre système. C’est de la fleur de politique. Je n’ai plus d’objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l’intérêt général.

– Je vais vous en fournir l’occasion. Pour administrer la taillade en question, j’ai besoin d’un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix heures par la porte Felice, en revenant du jardin de la Flora, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L’étranger ne manquera pas de s’arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer notre mot d’ordre : Ave Maria.

– Tu as entendu, Cicio ? dit Polyphême ; tout à l’heure tu vas entrer en fonction.

L’édifiante conversation que notre héros venait d’écouter était de l’hébreu pour lui. Ces enfantements de la civilisation dépassaient les bornes de ses faibles connaissances. Il comprit vaguement qu’on allait employer ses services et les talents de l’innocente Gheta dans un attentat contre la personne d’un étranger ; mais il ne devina pas toute la gravité de l’expédition. Le mot de vengeance, qu’il avait remarqué dans ce discours, lui avait rappelé sa vieille mère, dont l’âme irritée demandait du sang ; ceux de guet-apens et de taillade sonnaient moins agréablement à ses oreilles novices ; mais lorsqu’il vit don Polyphême revenir de ses scrupules, il jugea qu’apparemment l’homme aux sous-pieds avait puisé dans la raison et la morale une bonne réponse à ce cas de conscience. Cicio suivit donc machinalement l’opinion de son capitaine, et déclara qu’il était prêt à obéir au commandement. Don Zefirino lui caressa le menton d’un air de protection affectueuse, lui fit compliment de sa jolie figure et lui promit l’avenir le plus brillant. Le chef des voleurs citadins regarda ensuite l’heure à sa montre d’argent :

– Il est temps, dit-il, de nous préparer à notre petite opération. Que chacun de vous soit à la porte Felice dans un quart d’heure. Vous vous y rendrez par des chemins divers. Maître Ignace conduira le jeune Cicio et sa chèvre. Le Bicco ira monter la garde à la Flora, pour y épier l’étranger et nous avertir de son approche. Aussitôt après le coup, éparpillez-vous comme des mouches... Où donc est mon temperino ? Sang de la madone ! je n’ai pas mon temperino !

Don Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin une espèce de scalpel à manche de corne, parfaitement aiguisé.

– Le voici, reprit-il, je l’ai trouvé. Vous voyez, seigneur Polyphême, que cet ustensile n’a rien de terrible. C’est une pièce fine à mettre sur la toilette d’une petite maîtresse. Venez avec moi. Je vous donnerai le divertissement d’une taillade lestement servie.

Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphême et l’entraîna hors du cabaret. Maître Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un à un, et toute la bande peu chrétienne se répandit dans les rues tortueuses du Borgo.

De huit à dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient habituellement respirer la brise de mer au joli jardin de la Flora, et sous les tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est élevée au milieu de la promenade publique, pour la musique de la garnison. Les équipages, les toilettes et la beauté remarquable des femmes de Palerme font de cette promenade un lieu de délices, où les œillades et la galanterie vont grand train, car le climat de la Sicile met l’amour en possession de toutes les cervelles.

La soirée était magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine et brillante, répandait sa lumière argentée sur le feuillage verni des orangers. La musique jouait des morceaux extraits des opéras de Bellini, ce maëstro charmant que la Sicile est fière d’avoir produit.

Il était neuf heures et demie lorsque Cicio vint s’installer avec sa chèvre savante près la porte Felice. Les brigands ne tardèrent pas à paraître. Ils arrivaient l’un après l’autre par des rues différentes, et feignaient de ne point se connaître. Un cercle nombreux se forma autour du petit chevrier, et don Zefirino fit signe à notre héros de commencer la représentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit à danser la saltarelle ; mais il n’avait pas sa souplesse accoutumée. Sa respiration était brève et son cœur tout gonflé. Quant à l’innocente Gheta, comme elle ne se doutait point des mauvais desseins des brigands, elle dansait de bonne grâce, et les applaudissements ne lui manquaient pas.

À dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs nonchalants s’arrêtaient à regarder la chèvre jaune par dessus les épaules des voleurs, et rentraient ensuite dans la ville par la rue de Tolède. Cicio se troublait davantage à mesure que l’instant fatal approchait. Parmi les spectateurs, il aperçut les gros traits de don Polyphême bouleversés par l’inquiétude. Le petit chevrier commençait à comprendre qu’il se perdait à demeurer parmi ces coquins. Cependant il n’y avait plus à reculer. Bientôt arriva le bandit appelé Bieco, précédant de quelques pas un jeune homme qu’on reconnaissait à son air pour un Français. Le signor aux sous-pieds tira doucement de sa poche le temperino. Tout à coup l’un des brigands heurta violemment l’étranger, comme par maladresse. Cicio vit la main ornée de bagues de don Zefirino passer rapidement devant le visage du jeune homme ; il entendit un cri perçant et une imprécation prononcée dans une langue qu’il ne connaissait pas. En un moment, la troupe entière des spectateurs s’évanouit, et Cicio se trouva seul en face d’un homme couvert de sang.

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in La Chèvre Jaune, 2010.