Journal des penchants du roseau

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dimanche 5 septembre 2010

Les Petits Mots de Romane

Les Étrusques évanouis jadis avaient, dit-on, la volupté pour religion. Leur évanouissement n'a jamais été précisément relaté par nos historiens. Les traces splendides de leur art : la délicatesse des volumes, le grain des pigments, la finesse des formes, ces terres cuites et peintes ornant leurs palais et masures ne cessent de nous enchanter même si les sépultures de ceux qui produisirent ces joyaux sont pour la plupart profanées depuis des lustres.

Notre langue de celle étrusque ne sut capturer, pour triturer et libérer, peu de mots. Il en est un pourtant qui fréquentant le latin nous poursuit, nous est intime, explique aussi nos absences : c'est « personne ».

« Personne » c'est le masque de l'acteur. Cette face, ce visage : légués, seront sans cesse — sans que cela ne cesse — remodelés par les épreuves, les joies, les douleurs, les haussements de sourcils, le vieillissement et son sourire. Des masques nous irons en quérir de nouveaux, les appliquer, les policer ; pour affronter cette ombre qui passe, qui s'agite et parade (1) pensant ainsi camoufler nos humeurs, protéger notre personne. Ils nous joueront des tours, pensant qu'ils ne sont que superficiels : des grimaces, un air de farce ; ils entreront par tous les pores de nos visages. En retour, la personnalité faite du cortège de tous ses masques va rapidement suinter à diluer ce corps étranger ou partiel : à l'incorporer.

Le « visage découvert » ne serait-il pas cette collection de masques en mouvement qui façonne notre personne jamais aboutie ?

En découvrant les premières pages des Petits mots, immédiatement j'ai pensé aux masques, à « personne », aux Étrusques. Je me suis bien gardé de le dire : convoquer les Étrusques semblait folie : le Christian, là, il est un peu fêlé du ciboulot ! Pourtant, à les relire, surtout les premiers, l'impression – faite d'un léger mais profond malaise - ne me quitte pas.

Imageons quelque peu cela : il est des masques qui obstruent les pores, qui brident toute manifestation expressive, qui ferment. Ces masques sont facilement trouvables dans le commerce, ils sont tout blanc, manufacturés, inexpressifs, ménageant comme ouvertures uniquement celles jugées vitales. Portez-les quelques heures et vous aller suer, si vous ne pouvez l'enlever, il faudra qu'il se fissure quitte à ce que votre sang gicle à travers pour y apporter quelque couleur. Et votre sang, vos humeurs, vos cris exploseront ce satané masque blanc-bâillonnant permettant l'irruption d'un « visage découvert » indompté, bariolé. Cette farandole de masques multicolores une fois libérée est indomptable, elle se nourrira des mots expirés pour en ensemencer d'autres au fol agencement et à la germination débridée.

Ces Petits mots expirent l'intime.

Ils l'expirent en fracassant un des masques, celui qu'on s'était résigné — un temps — à porter pensant qu'il aiderait à supporter. Maintenant qu'il est en lambeau, souvenir présent, mais non masquant, les Petits mots s'en donnent à cœur joie, ils montrent leur insolence aux rimes océanes, retournent à l'enfance pour taquiner l'alexandrin et achèvent en scène l'absurdité du temps.

Romane, mes goûts souvent vont à l'épure, permets-moi, pour conclure, de citer celle-ci, un regard vers hier et ses lambeaux :

L'instant voilé

Ce n'est rien... rien qu'un voile à peine ombré traversant lentement un bribe de ma mémoire.

Rien qu'un souffle léger, baigné de tristesse, ondulant de l'échancrure du temps passé, du temps lointain qui refuse l'oubli. Une larme peut-être, glissant, fugitive, sur l'instant présent.

Alors je ferme les yeux, immobile, et me laisse déserter encore un peu, attentive à la détresse d'antan qui s'enfuit doucement.

(1) « Life's but a walking shadow, a poor player
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing. »
W.S., Macbeth, 1606.

(fragments)

Alors je ferme les yeux, immobile, et me laisse déserter
encore un peu, attentive à la détresse d'antan
qui s'enfuit doucement.

Sur le fil, là-bas, l’oiseau siffle son printemps,
imperturbable.

Il faudra venir, faible, intimidé parce que redevenu
neuf, amnésique de tout le reste qui n’aura plus
d’importance, débarrassé des masques.

Sur le fil, là-bas, l’oiseau siffle son printemps,
imperturbable.

Il est d’incommensurables silences de glace, des neiges
éternelles aux abîmes terrifiants…

Sur le fil, là-bas, l’oiseau siffle son printemps,
imperturbable.

Alors j’écris, à la lueur fragile d’une simple bougie. La
feuille se noircit de mots. Chaque mot dégringole un
mur, enlise une rue, fige un visage. En bas, tout en bas
de la feuille noircie, je signerai d’un désert lavé. Un
désert tranquille, sans sécheresse ni mort. Un désert
d’attente du temps que je prendrai…

Elle dira sa poésie.

Christian, le 10 août 2008.

Pour lire Les Petits Mots, rendez-vous sur le blog de Romane.

mardi 4 mai 2010

Bleu Terre - Visage

Quand la pieuvre s’avançait dans mes nuits, je pouvais me cabrer, mais ses immenses tentacules entraient dans mon cerveau et me tiraient vers un ailleurs sombre, je luttais pour conserver un peu de soleil, un peu de vie. J’affrontais ce silence où, ma tête engloutie, je me noyais, recouvert par ses pattes aux ventouses pourpres assassines. Dans ma nuit, je me débattais. La sueur collait aux draps, j’endurais la menace. En apnée, je subissais cet instant de courte folie, celui où l’animal me mordait avant de me jeter au visage son encre poison. J’étais contrarié. Comment réagir ?

Tel un roseau qui ne plie pas aux vents, je me dressais et m’insurgeais de cette intrusion dans mes rêves de sommeil. Espérer résister au cauchemar était vain… Je supportais ce voyage obscur sans réellement me rebiffer, habité par la peur de me briser, et de crouler sous la menace qui veille. L’ampoule avait claqué, et je cherchais ce couloir de lumière, désobéissant au monstre marin qui tentait de définitivement m’éteindre. Je me mesurais à lui, un combat sans merci où tout nous opposait, lui si fort, et moi si frêle.

Sans céder, je reculais sans capituler, obsédé par ma victoire, celle de conserver en mémoire ton visage, soutien magique, fruit de jeunesse qui jamais ne s’altère face au temps qui passe, et qui jamais ne recule devant le danger de l’oubli. L’amour à mort, sans dépérir, juste un souvenir.

in Bleu Terre, Jean-François Joubert, 2010.